Pendant que la gauche se dispute, l’eau chauffe

Pendant que la gauche se dispute, l’eau chauffe
© LE PICTORIUM – Alamy Live News

Après cette grande fête de la gauche qu’est la Fête de l’Humanité, on pourrait se dire qu’elle aura constitué un formidable moment de rassemblement. Que les différents candidats à la fonction suprême y auront trouvé des terrains d’entente pour se mettre en ordre de bataille face à ce qui tord le ventre de bon nombre d’entre nous.

Car, en avril et mai prochains, le risque de voir le Rassemblement national accéder au pouvoir est bien réel.

Il y a deux semaines, en Saxe-Anhalt, l’AFD, parti d’extrême droite dont le programme rappelle furieusement les heures les plus sombres de l’Allemagne, a obtenu un résultat considérable.

Alors, lorsque Marine Le Pen recueille entre 30 et 35 % des intentions de vote dans les sondages, il y a de quoi être inquiet.

Et ce qui inquiète le plus, ce n’est pas tant la « dédiabolisation » du Rassemblement national que la manière dont ses thèmes ont largement infusé la droite, et même le centre.

Gabriel Attal en est un bon exemple. Lui qui a commencé sa vie professionnelle au Parti socialiste avant de plonger dans la Macronie illustre parfaitement ce concept désormais bien connu : l’ouverture de la fenêtre d’Overton (merci à la série La Fièvre) à des idées et à des discours xénophobes.

Lorsqu’il était ministre de l’Éducation nationale, il a réussi à stigmatiser les jeunes filles en raison de la longueur de leurs jupes. Et cet été, désormais en campagne pour l’élection présidentielle, il a participé à la résurgence d’un antitziganisme qui, en réalité, n’a jamais disparu.

Gabriel Attal est pourtant censé incarner ce que l’on appelle « l’extrême centre ».

Cela étant posé, il est évidemment nécessaire, primordial, vital même, que la gauche travaille et se batte pour empêcher l’arrivée, désormais plus que plausible, du Rassemblement national au pouvoir en 2027.

Pour le moment, ceux qui nous répètent que cette issue n’est pas inéluctable appartiennent surtout à la presse indépendante.

Mais qu’en est-il des partis politiques de gauche ?

Cette rentrée politique avait lieu à la Fête de l’Humanité, fête du journal historique du Parti communiste français, aujourd’hui dirigé par le sénateur Fabien Gay.

Celui-là même qui vient de publier un formidable livre, 211 milliards. Révélations sur les aides publiques aux entreprises. Un ouvrage qui devrait aider toute la gauche à construire des contre-propositions pour trouver les 50 milliards d’euros d’économies recherchés dans le prochain budget, au lieu de faire les poches d’une population déjà étranglée par un pouvoir d’achat en berne, comme l’imaginent Sébastien Lecornu et le Medef.

Et lors de cette belle Fête de l’Humanité (quel mot magnifique, tout de même), des militants de LFI, se croyant manifestement « chez eux », ont trouvé fraternel de scander :

« Roussel n’est pas un camarade ! »

Évidemment, les mêmes ont également lancé :

« Tout le monde déteste le PS ! »

Alors même que nous n’étions pas aux Amfis de LFI.

Que dire, également, des commentaires suscités par l’interview de Matthieu Pigasse, coupable de ne pas présenter tous les certificats de pureté militante exigés ?

Non, apparemment, Radio Nova, ses émissions, ses humoristes et ses journalistes, qui contribuent pourtant à préserver un espace de liberté d’expression et à rééquilibrer un paysage médiatique largement dominé par les médias mainstream, ne suffisent pas à faire de lui un camarade.

Ce ne sont que quelques exemples.

Mais, de l’autre côté de la gauche, le spectacle n’est guère plus réjouissant.

Certains protagonistes ont cru habile, pour faire progresser leur propre notoriété, d’adopter à leur tour une forme de « ni-ni », tout en précisant (de moins en moins fort) qu’il n’existait évidemment aucune équivalence entre le RN et LFI.

Le point culminant a été atteint après la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque. Le discours de Némésis, collectif notoirement provocateur dont les actes réels méritent d’être confrontés aux intentions affichées, a été repris sans aucun recul. L’antifascisme a même été renvoyé dos à dos avec les groupuscules néonazis.

Or, au regard de ce qui se passe aujourd’hui en Saxe-Anhalt, on sait bien que les antifascistes ne se battent pas contre une menace imaginaire.

La ritournelle anti-LFI a donc commencé à prendre. Avec le concours d’une partie de la gauche qui y a trouvé son intérêt.

Sont ensuite venues les accusations d’antisémitisme, facilitées, il faut aussi le reconnaître, par les maladresses répétées du commandant suprême de LFI.

Et tout cela a très bien fonctionné.

Chez Place publique, 62 % des sympathisants expriment désormais de l’antipathie envers les sympathisants « insoumis », contre 49 % chez les électeurs socialistes et 50 % dans l’ensemble de la population.

Raphaël Glucksmann a vraiment bien travaillé.

Si la fonction d’un président de la République est de rassembler un pays, comment celui qui a réussi à diviser la gauche comme rarement auparavant (sans être pour autant devenu son leader) entend-il demain rassembler les Français ?

Quelle est la stratégie de Raphaël Glucksmann ?

Dans l’Enquête électorale française menée par Ipsos BVA-CESI École d’ingénieurs pour le Cevipof, la Fondation Jean-Jaurès, l’Institut Montaigne et Le Monde, auprès de 13 000 personnes, plusieurs scénarios ont été testés pour le premier tour de l’élection présidentielle de 2027.

Dans chacun d’eux, Jean-Luc Mélenchon devance Raphaël Glucksmann de deux à quatre points. Et dans aucun d’eux, le co-président de Place publique n’est en mesure d’atteindre le second tour.

Pendant ce temps, on se dispute pour savoir qui pourra participer à la primaire.

L’idée d’une primaire de la gauche hors LFI était sans doute encore trop simple. Il fallait y ajouter de la difficulté : les Écologistes, François Ruffin… pour ne pas rassembler la gauche. 

Et même à l’intérieur de la primaire socialiste, il est apparemment de bon ton de scruter chaque faux pas et d’attendre chaque dérapage.

La droite et l’extrême droite, elles, n’ont même pas à s’en préoccuper. Elles n’ont qu’à dérouler leur campagne. Elles peuvent tranquillement imposer dans l’agenda médiatique leurs idées les plus immondes, comme la pénalisation du port du voile islamique.

À gauche, il y a une très bonne maîtrise dans l’art de se neutraliser soi-même. 

Puisque, avec l’aide d’une partie de la gauche, LFI est devenue infréquentable, il ne reste plus qu’à laisser les autres s’entretuer dans une primaire. Celui qui en sortira vainqueur pourra alors compter ses survivants – ou, plus exactement, les quelques soutiens qui lui resteront – comme c’est régulièrement le cas à l’issue de cet exercice.

On se souvient de Ségolène Royal en 2007, qui aurait peut-être pu l’emporter si elle n’avait pas subi le sexisme de son propre parti. Ou de la trahison de Manuel Valls en 2017 : battu par Benoît Hamon, il avait préféré rallier Emmanuel Macron.

Avec les résultats que l’on connaît.

Le Parti socialiste a mis longtemps à s’en remettre.

Mais aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous permettre tous ces errements. Nous ne pouvons plus accepter des stratégies qui ne visent que la victoire d’un homme (car il faut tout de même un ego considérable pour placer sa petite personne au-dessus de tout) quand l’enjeu devrait être d’empêcher l’avènement d’un monde sombre et fascisant.

Nous sommes dans une casserole et l’eau se réchauffe.

Elle va bientôt se mettre à bouillir.

Et la gauche continue de se disputer pour savoir si nous serons meilleurs avec du sel ou du poivre.

Pour aller plus loin :

A sept mois de l’élection présidentielle de 2027, des niveaux de détestation très hauts entre les blocs politiques

Présidentielle 2027 : le point à 7 mois du scrutin | Ipsos

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Auteur-ice

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