De la Turquie aux États-Unis, plusieurs démocraties ont déjà basculé ou frôlé la bascule illibérale, et aucune ne semble immunisée. Face à cette internationale réactionnaire qui progresse en réseau, un député de Paris a choisi de répondre par une organisation transfrontalière.
Initiée par Pouria Amirshahi, La Digue, association fondée en 2025 et officiellement constituée en mars 2026, réunit des élu.es, des figures de la société civile, des syndicats et des ONG. Son pari : plutôt que de subir l’hypothèse d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir en 2027, apprendre de ceux qui l’ont déjà vécue, pour se préparer à faire barrage, et à résister. Alors que les midterms américains se jouent cette semaine, que la grogne sociale traverse la France et une partie de l’Europe, et qu’une atmosphère de pré-collaboration infuse la société française, jusqu’au sommet de l’État en passant par les médias, y compris au sein de l’audiovisuel public, le fondateur de La Digue revient sur ce que l’association est allée apprendre dans les pays qui ont basculé, sur les outils de résistance qu’elle forge en France secteur par secteur, et sur ce qui commande d’agir dès maintenant : la catastrophe autoritaire n’est plus une hypothèse pour 2027, elle s’installe déjà.
Derrière le vacarme : Pour commencer, pouvez-vous nous présenter La Digue et nous raconter comment le projet est né ?
Pouria Amirshahi : Le réseau a été lancé en mai 2025, et l’association a été constituée en mars 2026, lors d’une assemblée générale tenue dans les locaux d’Amnesty International. Entre les deux, il y a eu environ dix mois de travail nourrissant deux chantiers conjoints : construire le pôle international, en allant apprendre des pays qui ont basculé, et consolider, en parallèle et patiemment, les premières lignes de la digue en France. Nous disposons désormais d’un système d’adhésion ouvert à toute personne qui le souhaite, ainsi que d’un conseil d’administration organisé en trois collèges. Un collège d’élus, minoritaire, et c’est une obligation statutaire. Un second collège rassemblant des personnalités de la pensée critique, des magistrats, des scientifiques, des chercheurs, des activistes. Un troisième collège composé de personnes morales, à l’exception des partis politiques : la CFDT en fait partie, tout comme le collectif Nos services publics, le syndicat des musiques actuelles, Oxfam, France Terre d’Asile ou encore le Syndeac, pour la culture. Notre but, en partant des expériences étrangères, dans les pays qui ont basculé ou qui sont sur le point de le faire, consiste à nous instruire pour nous préparer le mieux possible au pire, en intégrant l’hypothèse que la présidentielle de 2027 se passe mal. Cela ne retire évidemment rien au travail qu’il faudra accomplir en tant que citoyennes et citoyens pour choisir, le plus lucidement possible, un candidat ou une candidate ! Cela signifie seulement qu’il faut aussi, en amont, avoir anticipé l’hypothèse d’une catastrophe.
D.L.V. : Un reproche est souvent fait à celles et ceux qui s’y préparent : “vous avouez la défaite avant même de l’avoir combattue”…
P.A. : Partout où nous nous sommes rendus, dans les pays ayant connu des bascules, nous avons constaté l’ampleur du déni et de l’impréparation. Des forces politiques, des associations, des acteurs de la société civile nous ont confié avoir su que le danger était là, sans pour autant avoir construit un front commun, sans avoir organisé une véritable interconnaissance entre les différentes composantes du mouvement social et du mouvement démocratique. Pire, une partie d’entre elles était persuadée que le danger n’arriverait pas. Concernant Donald Trump par exemple, on entendait qu’il était trop inepte pour l’emporter, or il a réussi. En Hongrie, on assurait qu’Orban, jugé trop proche de la Russie dans un pays encore marqué par le souvenir de l’influence soviétique, ne passerait jamais : il est passé. En Italie, on estimait que Giorgia Meloni, avec la flamme du MSI encore présente dans la mémoire italienne, serait bloquée. Elle est passée également. C’est ce déni que nous cherchons à conjurer. La Digue se veut un carrefour d’énergies disponibles, capable d’analyser immédiatement, secteur par secteur, la manière de se préparer si la catastrophe survenait. De là découlent nos travaux sur la culture, sur le front universitaire, ou encore l’appel aux collectivités territoriales que nous allons lancer.
D.L.V. : Comment le réseau international s’est-il construit concrètement ?
P.A. : Chaque déplacement a été mené par une personne différente. Pour ma part, je me suis rendu en Hongrie et aux États-Unis. D’autres ont choisi la Turquie, l’Allemagne, y compris dans des territoires en crise et en tension démocratique comme la Saxe, et nous projetons des déplacements en Espagne et en Angleterre. Nous sommes aussi allés au Brésil, aux Pays-Bas, en Italie, en Pologne. Pour ouvrir ces chantiers, nous avons sollicité des amis, des connaissances politiques, syndicales ou associatives, parfois même les postes diplomatiques français, en leur demandant quels étaient les interlocuteurs les plus pertinents. Nous y sommes allés de façon empirique, un peu à la manière d’une pâte à modeler : chaque rencontre, chaque recommandation a agrégé un peu de matière, et c’est cette matière, petit bout par petit bout, qui a fini par former la base du réseau.

D.L.V. : Vous organisez vos premières rencontres internationales à Paris le 2 décembre prochain. Quel en est l’objet ?
P.A. : Ces rencontres constituent le premier aboutissement de notre démarche. Les personnes qui viennent relèvent de typologies très différentes : des chercheurs, des artistes, des scientifiques, des activistes, des directeurs de musées, et des élus, de partout dans le monde. L’idée est de lancer un appel de la société elle-même, car c’est elle qui est en première ligne, elle qui est déjà consciente, elle qui, lorsqu’elle est incarnée et résolue, comme au Brésil ou en Serbie, parvient à mobiliser et à faire front contre le pire. Voilà pourquoi les élus sont minoritaires et pourquoi il n’y a pas de parti dans l’association. Il ne s’agit pas d’être contre les partis, loin de là, seulement les partis vivent au rythme des élections, tandis que nous cherchons à faire converger la société, avec des élus, dans une articulation plutôt inédite en France.
D.L.V. : La présence de parlementaires dans une structure initiée par un député écologiste, alors même qu’en ce moment, la gauche entière fait l’objet d’une diabolisation systématique, pourrait nourrir la critique. La composition politique de La Digue reflète-t-elle un rassemblement suffisamment large ?
P.A. : Le collège des élus compte pour l’instant des députés européens, des sénateurs et des députés. On y trouve des écologistes, puisque c’était mon environnement premier, ainsi que la présidente du groupe écologiste de l’Assemblée nationale, Cyrielle Chatelain. La présence des écologistes découle aussi, assez logiquement, de l’appel au sursaut lancé après les législatives de 2024, mais cela ne relève pas d’un choix partisan. Des socialistes et des communistes en font partie, tout comme Elsa Faucillon ou Fabien Gay, qui dirige l’Humanité, et Benjamin Lucas, de Génération.s. Des insoumis siègent au conseil d’administration, sans figurer pour l’instant dans le collège des élus parce qu’ils sont tous absorbés par la présidentielle, chose que je respecte. Il y a également un député du Modem, Erwan Balanant, élu en Bretagne. Autrement dit, la diversité des sensibilités politiques existe au sein de l’association, bien au-delà de mon environnement premier. Au-delà du conseil d’administration, de nombreux élus sont membres de La Digue. La difficulté tient surtout à cette question qu’on nous pose souvent : que puis-je faire maintenant que je suis adhérent ?
D.L.V. : C’est effectivement la question qui nous intéresse. Par quels moyens concrets La Digue agit-elle, et que peut faire quelqu’un qui la rejoint ?
P.A. : D’abord, construire un commun. Nous organisons pour cela des temps réguliers, notamment les soirées de La Digue, où nous discutons autour d’un livre, d’une autrice ou d’un auteur et de son travail. Nous avons organisé notre première soirée il y a trois semaines et comptons renouveler l’expérience chaque mois, avec un déploiement partout en France. Nous organisons également des débats publics, un format certes classique, mais qui sert la pédagogie de l’anticipation. Ensuite, chaque membre peut relayer les campagnes de son organisation lorsqu’elles touchent à l’état de droit, à la censure, aux pertes de subventions dans le milieu culturel, ou aux menaces qui pèsent sur le syndicalisme.
Nous allons par ailleurs bientôt lancer une campagne consacrée à l’article 11 de la Constitution, celui-là même que Marine Le Pen brandit comme un couperet, avec des fiches téléchargeables sur notre site, une interpellation des collectivités locales et l’encouragement de toutes les initiatives qui, dans la société, donnent déjà des outils concrets de résistance. Le collectif Nos services publics travaille par exemple sur des formations de fonctionnaires pour leur rappeler leurs droits, leurs obligations, et surtout ce qui, contrairement à ce qu’on leur répète, ne relève d’aucune obligation. Le devoir d’obéissance, par exemple, est une invention ; il existe un devoir de servir, avec des garanties, mais rien de plus. Enfin, nous relions les campagnes des autres, car d’autres collectifs travaillent de facto contre l’extrême droite. Je songe au collectif des autrices et des auteurs qui s’élève contre Bolloré, ou à la pétition actuelle exigeant la fermeture de CNews.
D.L.V. : Votre démarche vise à anticiper une catastrophe à venir. Or, à regarder les lois votées et le discours public, tout se passe comme si elle était déjà là…
P.A. : Oui. Des médias réactionnaires sont à l’offensive et imposent leur calendrier, et cela ne se limite pas aux discours de type Édouard Philippe, qui explique que les émeutes de la casse sont le fait d’« enfants de l’immigration », c’est-à-dire la réactualisation des psychoses et des névroses de l’extrême droite. Ce sont déjà des lois. La loi immigration de 2022-2023, la loi sur le permis de tuer de 2026, voilà où nous en sommes. Un Défenseur des droits anti-droits, une ministre chargée de la lutte contre les discriminations qui déclare que le grand remplacement est une idée comme une autre et qu’il faut en débattre. Il y a une déraison installée dans l’expression publique des gouvernants, relayée par des médias qui ne sont pourtant pas tous bolloréens. Cette catastrophe en cours prépare les esprits. Prenez par exemple l’attentat raciste de Trappes. Le gouvernement ne s’est pas déplacé, ni pour rendre hommage aux victimes, ni pour dénoncer le racisme qui a poussé l’assaillant à commettre l’irréparable, alors même qu’il y a quelques mois, l’Assemblée nationale a observé une minute de silence (à laquelle j’ai refusé de participer) suite au décès du jeune néonazi Quentin Deranque, qu’on appelle d’ailleurs “Quentin”, comme s’il s’agissait d’un voisin de palier. Toute la hiérarchie des victimes se trouve inversée !
Les forces dites démocratiques censées avoir fait barrage au Rassemblement National en 2017, 2022 et 2024 ne rejoignent plus les mobilisations, marquant au mieux leur renoncement, au pire leur bascule. C’est très inquiétant, car ces responsables devaient pourtant être un peu les gardiens du barrage, puisqu’ils se sont reconnus dans le mot d’ordre du front républicain grâce à nos voix. Le vote devait les obliger, en théorie…
D.L.V. : C’est le mécanisme que nous avons décrit sur Derrière le vacarme comme une période de pré-collaboration : un pouvoir et des médias qui préparent le terrain pour le RN plutôt que de pré-résister.
P.A. : Le terme est bien choisi. Des responsables politiques montrent patte blanche avant même que l’extrême droite n’ait gagné, et délivrent d’avance quitus à ses thèses. Cela se traduit par l’indigence de la rhétorique frontiste chez des gens censés lui servir de rempart, mais aussi par des énoncés qui vont jusqu’à envisager l’interdiction de leur opposition. Or, dans tous les pays que nous avons visités, nous avons relevé les mêmes points communs. Le premier est l’obsession de purifier le pays de ses corps étrangers, l’immigration, mais aussi de purifier la démocratie de la gauche, perçue comme une entrave à leurs pulsions et à leur désir de domination. Le deuxième est la justice, qu’il faut mettre au pas : Trump a placé la Cour suprême à sa botte, Orban a fait adopter une réforme pour “domestiquer” la justice hongroise, et Meloni a tenté son référendum, qu’elle a heureusement perdu. Le troisième est une armée médiatique au diapason de leur stratégie hégémonique, qui fonctionne à plein, avec ce discours selon lequel l’état de droit constituerait un empêchement. Or en France, c’est déjà cet agenda qui s’écrit, et des responsables se réclamant de la majorité, comme Guillaume Kasbarian, député du groupe Ensemble pour la République, qui se revendique libertarien, s’y retrouvent. Nous avons affaire à des gens qui détiennent déjà le pouvoir, et qui se mettent au service de l’agenda réactionnaire et autoritaire de l’extrême droite.
D.L.V. : Ce qui est frappant, c’est que Donald Trump avait préparé son second mandat pendant le premier. Ici, on a le sentiment que ce sont les personnes qui nous gouvernent qui préparent un premier mandat du RN. Qu’est-ce qui les pousse à agir ainsi ? La défense de leur politique néolibérale, un réflexe de classe, autre chose ?
P.A. : Plusieurs facteurs s’enchevêtrent. D’abord, une propagande finit toujours par produire des effets. La dérive qui a orchestré le printemps républicain, qui a fait glisser une partie de la pensée républicaine vers un républicanisme d’ordre et de réaction, a contaminé des esprits rendus insécurisés par une géopolitique qu’ils ont eu du mal à comprendre. Les attentats, l’émergence des néofascistes qu’ils n’ont pas voulu voir, mais aussi des radicalismes religieux intégristes perçus comme un danger direct pour la nation, dont ils ont accepté que la figure insidieuse soit en réalité les immigrés français.
Tout cela a rencontré le discours de la grande revanche de l’extrême droite, le récit national, le grand remplacement. Les réseaux sociaux ont accéléré cette dynamique en rompant l’intermédiation entre l’opinion et l’émetteur : sans filtre, la désinhibition s’est déployée, venant épouser cette doctrine républicaniste, laïciste et non laïque, obsédée par l’identitaire, la sécurité et l’ordre. Ces thèses xénophobes et sécuritaires ont été immédiatement épousées par une partie de nos élites gouvernantes, jusqu’à devenir racistes et autoritaires.
Enfin, il y a sans doute une partie de la bourgeoisie possédante qui, sans l’avoir totalement conscientisé, est prête à se mettre au service d’un discours d’ordre, toujours préférable à ses yeux à l’imminence d’un mouvement social qui revendique son dû et qui fait peur. C’est un mécanisme connu depuis la fin de la République de Weimar. Johann Chapoutot a écrit là-dessus, mais je vous recommande aussi Récidive. 1938 de Michaël Foessel, qui a cet avantage de porter sur la France et non sur l’Allemagne dans la même période : il montre comment, avant même l’arrivée de Pétain, les lois votées en 1937, 1938 et 1939 étaient des lois vichystes avant l’heure, avec notamment le fichage des étrangers et des réfugiés espagnols, dont je rappelle qu’ils ont été placés dans des camps.
Mais pour comprendre notre moment, il n’est même pas nécessaire de remonter aux années 1930. Regardez les États-Unis, le Brésil, la Turquie, l’Inde : toutes ces démocraties, où le vote demeurait a priori sincère et non faussé, partagent un quatrième point commun, leur capacité à changer le régime sans toucher aux institutions. Et cela anesthésie la résistance. On vous répète qu’il n’y a pas eu de drame, que ce sont des élections comme les autres, que Trump est parti puis revenu, qu’Orban a perdu et a accepté sa défaite. Il en résulte une baisse des défenses immunitaires de la démocratie, effet direct d’une propagande qui relativise tout.
D.L.V. : Pendant ce temps, l’extrême droite ne cesse de progresser. En outre, Jordan Bardella vient d’être réélu à la tête du RN avec un score de pas moins de 98 % des voix et ce, malgré les propos antisémites qu’il a proférés, d’après les récentes révélations de Mediapart, lorsqu’il était jeune militant frontiste…
P.A. : Un désir d’extrême droite existe, il faut le comprendre. Ce score de 98 % démontre surtout que les militants du Rassemblement national valident, en connaissance de cause, la nature antisémite et raciste de ce mouvement. Ils le savaient, les Français qui votent pour eux le savent. Le parti ne pâtit pas des révélations sur son chef. Il progresse au contraire, par un effet d’aubaine savamment entretenu par CNews et quelques autres médias, au fil des violences et des images spectaculaires censées mettre en cause, comme l’a affirmé en guise de gage à l’extrême droite Édouard Philippe, des “enfants de l’immigration”. Le subconscient raciste est devenu très explicite. Nous sommes donc dans une course de vitesse, à laquelle j’ai choisi de consacrer l’essentiel de mon emploi du temps. Je vais de ville en ville à la rencontre des gens pour les convaincre de nous rejoindre. Et puis nous préparons, minutieusement, ce qui sera nécessaire le jour où la catastrophe arrivera, afin de ne pas être pris au dépourvu.
D.L.V. : Justement, en matière de kit d’urgence, que conseillez-vous aux associations, aux syndicats, aux citoyennes et citoyens qui veulent se préparer au pire ?
P.A. : D’identifier leur point faible, c’est essentiel, puis d’identifier les solutions alternatives. Prenons les subventions dont beaucoup d’associations dépendent : que faire, sur quels financements alternatifs s’appuyer si ces dernières sont réduites à néant par le prochain pouvoir en place ? Prenons également les fichiers qui circulent dans les administrations et dont nul ne sait entre quelles mains ils tomberont demain : qui y a accès, et comment protéger, tant qu’il en est encore temps, les personnes que ces fichiers recensent ?
D.L.V. : C’est le même piège avec les technologies dites souveraines : opter pour des technologies françaises pour ne pas livrer nos données à Palantir, à Musk ou à Google, ne protège de rien si elles finissent aux mains d‘un pouvoir fasciste…
P.A. : Exactement, le problème se posera dans les mêmes termes au niveau français, car il ne suffit pas de rapatrier les données si, dans le même temps, un pouvoir fasciste et d’extrême droite s’en empare. C’est aussi tout le problème des lois votées au cours de ces derniers mois . Déjà mauvaises en soi, entre les mains d’un pouvoir fasciste, elles deviennent terrifiantes. C’est pour cela qu’il fallait absolument voter contre le permis de tuer. Il y a aussi ce phénomène nouveau qu’on observe à l’Assemblée nationale. Hier, les macronistes votaient des amendements du Rassemblement national en estimant qu’il ne s’agissait pas de racisme mais de “bon sens”. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui prévaut : des élus du Rassemblement national votent des textes proposés par les macronistes, et pour cause : ces textes sont déjà les leurs.
D.L.V. : Revenons sur le contexte social. En ce moment, le mouvement social s’étend bien au delà des revendications lyvéennes, avec un gouvernement qui restreint de plus en plus ouvertement le droit de manifester : lors de la mobilisation du 17 octobre, les faits semblent clairement montrer que le gouvernement a décidé d’empêcher les gens de manifester d’un côté, et de laisser les casseurs agir de l’autre, dans plusieurs villes de France. Le but, c’est d’étouffer toute contestation et revendication ?
P.A. : Oui. Mais il n’y arrivera pas, car samedi dernier (N.D.L.R. : le samedi 31 octobre 2026) les gens sont d’abord venus manifester pour le droit de manifester, et dans cette bataille-là, le gouvernement a d’ores et déjà perdu. Personne ne peut prédire la suite, et encore moins l’issue du mouvement. La vie du mouvement social ne se décrète pas depuis un bureau, c’est elle qui décide. Je ne sais pas ce que donnera la journée du 5, nous verrons bien.
D.L.V. : Aux États-Unis, les résultats des midterms seront connus dans la nuit du 3 novembre, et une partie de l’opinion semble y voir l’espoir d’une délivrance, d’un retour possible à la normale…
P.A. : Notre camp, le camp des progressistes et des démocrates, se trouve dans une forme d’anesthésie, parfois de déni ou de procrastination. On se rassure en se disant que les midterms changeront la donne, que tout finira par s’arranger. Pendant ce temps, l’étendue du champ de domination culturelle de l’extrême droite progresse. Les Américains eux-mêmes ont appris à leurs dépens que chaque espoir de correction, chaque scrutin, chaque échéance présentée comme une délivrance, a été suivi d’un cran de plus dans la bascule.
D.L.V. :Qu’espérez-vous voir émerger des rencontres internationales de décembre prochain ?
P.A. : La preuve que l’interconnaissance peut se matérialiser : des gens venus du monde entier, qui ont vécu des bascules ou qui les étudient, face à face avec celles et ceux qui, en France, auront à y répondre. Je veux que chacun reparte avec des outils, pas seulement avec des inquiétudes. La Digue n’est ni un parti ni un think tank, c’est un barrage qui ne tient que par le nombre et la diversité de celles et ceux qui la composent. Nous avons pris le parti de la lucidité sans la résignation. Ce n’est pas parce que nous ne voulons pas que la catastrophe arrive qu’elle n’arrivera pas, et c’est justement pour cela qu’il faut être prêts.
Pour aller plus loin :
Visiter le site de La Digue
En savoir plus sur les rencontres de La Digue