Allemagne : ce que changerait l’arrivée de l’AfD au pouvoir en Saxe-Anhalt

Allemagne : ce que changerait l’arrivée de l’AfD au pouvoir en Saxe-Anhalt
Affiche électorale de l’AfD, Rhénanie du Nord-Westphalie, 2025. © René van den Berg – Alamy

Le 6 septembre 2026, pour la première fois depuis la chute de l’Allemagne nazie en 1945, un parti d’extrême droite pourrait gouverner un Land, celui de Sachsen-Anhalt. Dès les années 1930, la conquête du pouvoir par les nazis était déjà passée par une prise de pouvoir à l’échelle régionale, en Thuringe. A bientôt trois semaine des élections , l’AfD est créditée d’un score entre 41 et 43 %, ce qui pourrait lui permettre d’avoir une majorité absolue, si seulement trois partis sont présents au parlement régional. Il est nécessaire, pour avoir des députés en Allemagne, de dépasser les 5 % des voix ; actuellement, plusieurs partis sont proches de la barre fatidique et se trouvent dans la marge d’erreur. Mon objectif ici n’est pas de revenir longuement sur les conséquences d’une telle victoire sur la situation politique en Allemagne et dans l’Union européenne, de cette nouvelle victoire de l’extrême droite dans le monde après la Colombie et le Pérou. J’aimerais surtout parler des conséquences pour la Sachsen-Anhalt si le programme de l’AfD venait à être appliqué.

S’emparer de l’éducation : la clé pour prendre le pouvoir à Berlin.

Les Länder allemands comme la Bavière, Berlin ou ici la Sachsen-Anhalt ont des compétences très importantes comparées aux régions françaises ; par exemple, l’éducation, la culture, la police et l’ordre public sont des compétences propres aux régions allemandes. Ce n’est pas un hasard si l’AfD a décidé de consacrer une grande part de son programme à l’éducation et à l’université, et si la majorité de sa campagne porte dessus. Certes, au niveau régional, elle sera limitée sur l’immigration car il s’agit de compétences du gouvernement fédéral. C’est la raison pour laquelle elle a réalisé que s’emparer de l’éducation est la clé pour prendre le pouvoir à Berlin. Depuis plusieurs années, une des réussites de l’AfD pour imposer ses idées passe par le contrôle de la parole des professeurs. Le parti d’extrême droite a créé une plateforme en ligne où l’on peut anonymement dénoncer les enseignants qui ne font pas preuve de neutralité pendant leurs cours. Cette politique porte ses fruits, notamment en Sachsen-Anhalt où de nombreux professeurs, sous la pression de leurs élèves et le harcèlement en ligne, ont préféré démissionner ou adapter leurs enseignements.

Dans les mesures sur l’éducation, le parti entend mettre fin à la scolarité obligatoire. L’idée est que les parents pourraient désormais instruire leurs enfants à domicile pour se libérer de l’emprise des professeurs qui sont, pour le parti d’extrême droite, majoritairement de gauche et donc dangereux. Nous parlons ici, pas seulement de quelques réformes mais d’une volonté de changer en profondeur le système éducatif en Sachsen-Anhalt puis peut-être dans toute l’Allemagne. Les drapeaux jugés pernicieux comme le drapeau LGBT ou celui de l’Union européenne seront interdits. Seuls les drapeaux de la région et de l’Allemagne seront autorisés. L’hymne national sera chanté tous les matins dans les classes par les élèves. Les programmes scolaires seront modifiés. L’éducation civique sera remplacée par des cours d’enseignements dits locaux mais en réalité « patriotiques » et par des cours sur les plantes médicinales. On peut alors redouter que vu la proximité du candidat de l’AFD avec des groupes nazis, ceux-ci pourraient ainsi intervenir lors de ces cours pour servir de « modèle à la jeunesse ». Les cours sur les plantes médicinales mettraient en avant les pseudo-sciences médicales pour se soigner à la place de la médecine conventionnelle. Comme de nombreux partis d’extrême droite dans le monde, l’AfD est notamment très critique envers les vaccins.

À l’école, censure et cours d’histoire “patriotiques”

Les programmes scolaires dans toutes les matières seront révisés. Ainsi, les cours d’histoire devront donner une vision beaucoup plus « patriotique et positive » de l’histoire allemande. Les cours sur l’Allemagne nazie seront minorés. Les visites commémoratives, notamment dans des camps de concentration comme celui de Buchenwald, ne seront plus financées. En cours d’allemand, l’étude d’écrivains étrangers ou critiquant l’extrême droite sera interdite.Les professeurs ne pourront plus parler de l’homosexualité, des études de genre, de la démocratie et d’autres sujets jugés « dangereux » par l’AfD en classe. Il sera interdit aux enseignants d’exprimer des jugements de valeur sur la politique à l’intérieur des établissements. Ils devront également se faire les porte-paroles de la politique du gouvernement régional et de ses résultats auprès des élèves. Il ne faut pas oublier également que le parti d’Alice Wiedel est un fervent soutien de la Russie, on n’est pas étonné alors de lire que le russe fera son retour comme langue obligatoire dans l’enseignement, ainsi que les études familiales apprenant aux enfants le rôle qu’ils doivent avoir dans la société et dans une famille. Des idées que n’aurait pas reniées Vladimir Poutine.

L’Allemagne s’est engagée, en signant la Convention relative aux droits des personnes handicapées de l’ONU en 2009, à ce que l’école devienne un lieu inclusif pour tous les enfants. Pour l’AfD, l’ambition est aussi de  mettre un terme à l’inclusion des enfants handicapés, ce qui est terrible dans une région comme la Sachsen-Anhalt qui a un déficit beaucoup plus important que d’autres régions en matière de structures d’accueil pour ces enfants. Les enfants réfugiés, eux, seront scolarisés uniquement dans des classes spécialisées, idéalement hors des écoles pour qu’ils ne puissent pas fréquenter les élèves allemands.

Mettre au pas l’Université

Dans les universités et les instituts de formation professionnelle, l’AfD souhaite mettre un terme à la démocratie universitaire. Désormais, seuls les présidents d’université ou d’école pourront décider sans devoir obtenir le consentement des enseignants et des associations étudiantes. Celles-ci seront d’ailleurs dissoutes, qu’elles soient politiques, sportives ou associatives. De nouvelles pourront être créées, mais elles devront promettre de s’engager à tenir un discours positif sur l’Allemagne et à défendre des valeurs patriotiques. L’AfD souhaite quitter le système européen universitaire de Bologne pour revenir à l’ancien système universitaire allemand. Elle souhaite également supprimer plusieurs disciplines universitaires qu’elle juge néfastes pour l’éducation des étudiants et leur carrière professionnelle. L’AfD souhaite ainsi interdire les cursus sur les études de genre, sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale donnant une image négative de l’Allemagne, sur l’Islam, etc. Mais les autres sciences à l’université sont aussi concernées, puisque les licences scientifiques, par exemple, ne pourront plus étudier le réchauffement climatique que l’AfD nie. L’objectif du parti d’extrême droite est de créer une université sélective, uniquement réservée aux élites avec des cursus idéologiquement orientés en sa faveur. Il a bien compris que dans la « guerre idéologique » qu’il veut mener, l’éducation est un moyen efficace pour parvenir à ses fins.

Abolir la démocratie parlementaire

Un des autres objectifs de l’AfD est d’abolir la démocratie parlementaire sous sa forme actuelle. Si à l’échelle régionale c’est contraire à la loi fondamentale de l’Allemagne, elle souhaite tout mettre en œuvre pour parvenir à ses fins. Elle compte sur la longueur des prises de décision de la justice sur ces questions pour y arriver. Elle souhaite en Sachsen-Anhalt utiliser tous les outils parlementaires à sa disposition pour contourner la loi, mettre en place ses réformes rapidement et restreindre les pouvoirs de l’opposition. Elle ne s’en cache pas : elle souhaite faire du parlement de Sachsen-Anhalt une simple chambre de validation de ses lois qui n’aurait plus aucune influence. En Allemagne, toutes les régions ont les mêmes institutions que le pouvoir fédéral, comme une cour constitutionnelle ou une cour des comptes. L’objectif de l’AfD est d’essayer de révoquer les personnes déjà nommées dans ces services et de les remplacer par des gens favorables à ses idées, même s’ils n’ont pas les compétences nécessaires pour siéger à ces postes. Si elle y parvient, elle pourrait mettre en place une des idées principales de son programme : faire adopter une loi qui assimilerait toute critique de l’action du gouvernement régional à une attaque contre le Land lui-même, permettant ainsi de réduire au silence toute opposition, y compris au sein de la société civile de Sachsen-Anhalt. 

Effacer la mémoire du nazisme

Les financements en faveur des projets de lutte contre l’extrême droite, le racisme et l’antisémitisme seront supprimés. De nombreux lieux de mémoire de l’histoire du nazisme et de commémoration de la Shoah pourraient être fermés faute de financement, même si on peut imaginer qu’ils pourraient recevoir de l’aide du gouvernement fédéral ou de la part de soutiens. L’AfD voudrait détourner les fonds fédéraux alloués à chaque région pour mettre en place des politiques de lutte contre les discriminations afin de financer des mouvements de son choix. Le bénévolat, qui joue un rôle important dans l’ensemble de la région, pourrait être menacé par des coupures de financements si les membres des associations ne souhaitent pas promouvoir la politique de l’AfD.

Au niveau du ministère de l’Intérieur de Sachsen-Anhalt, l’AfD souhaite également engager des procédures disciplinaires et renvoyer les agents ne supportant pas ses idées. Elle souhaite pénaliser au niveau régional toutes les activités des groupes antifascistes ; au contraire, la dépénalisation des organisations d’extrême droite, même nazies, sera, elle, mise en place. Les policiers ne devront plus enquêter sur ces organisations ni les sanctionner. Les groupes d’autodéfense « citoyens » seront aussi mis en place dans l’ensemble de la région. Si les pouvoirs d’une région en Allemagne sont limités concernant la politique d’immigration, l’AfD dispose de leviers réglementaires pour mettre en place certaines de ses propositions. Le premier levier est la possibilité de quitter l’accord avec l’État fédéral qui demande de répartir de façon équilibrée les demandeurs d’asile entre toutes les régions. Ainsi, l’entrée des demandeurs d’asile deviendrait de facto illégale en Sachsen-Anhalt. L’AfD veut également retirer le statut de réfugiés de guerre aux Ukrainiens et leur retirer les aides sociales. Même si c’est symbolique, car elle n’a pas les pouvoirs de le faire, l’AfD souhaite mettre en place une commission pour juger l’ensemble des naturalisations faites en Sachsen-Anhalt depuis les années 2000 et, à la fin, présenter un rapport avec les noms des personnes dont elle juge qu’elles doivent être dénaturalisées.

“Penser allemand”

Au niveau régional, chaque région dispose de ses propres médias télévisuels. En Sachsen-Anhalt, c’est le groupe MDR qui est cogéré avec deux autres régions, la Saxe et la Thuringe. L’AfD souhaite négocier une nouvelle charte des contenus avec les deux autres régions. Si celles-ci refusent, elle souhaite cesser de financer ces médias et les remplacer par une chaîne d’extrême droite. La culture est également un des axes importants du programme de l’AfD, un de ses chevaux de bataille. Aux yeux du parti d’extrême droite, la culture actuelle en Allemagne est en « guerre » contre le nationalisme allemand, elle a créé un sentiment de culpabilité qui n’avait pas de raison d’être dans la société allemande après 1945. Comme dans l’éducation, désormais, le monde culturel devra essentiellement parler « des aspects positifs de l’histoire allemande ». Elle souhaite ainsi mettre en place une politique nommée « penser allemand ». Désormais, les institutions culturelles ne seront financées que si elles mettent en place cette politique. Les théâtres devront consacrer leur programmation uniquement à des pièces rédigées par des auteurs allemands. L’AfD souhaite avoir un contrôle total sur l’ensemble de la programmation culturelle de Sachsen-Anhalt, mais également dans les musées, où les expositions permanentes et temporaires devront suivre les nouvelles consignes du pouvoir régional. Par exemple, l’AfD déteste l’art moderne qui, selon elle, a perverti la culture allemande ; elle souhaite par exemple réduire le nombre de musées, le financement et les panneaux informatifs sur le style Bauhaus qui occupe une place importante en Sachsen-Anhalt, notamment dans la ville de Dessau. Un symbole, puisque déjà dans les années 1930, une fois arrivés au pouvoir dans la ville de Dessau, les nazis avaient expulsé l’école du Bauhaus ; cette dernière s’était alors réfugiée à Berlin, avant d’être définitivement interdite par les nazis.

Je pourrais continuer à égrener les mesures de l’AfD, comme sa volonté de s’en prendre aux deux Églises, protestante et catholique, qu’elle juge trop « woke » et pro-migrants. Bien sûr, ces mesures seront peut-être entravées par la justice, le pouvoir fédéral ou la résistance locale. Je le souhaite, mais l’expérience des deux ans de mandat de Trump nous montre à quel point il est simple de détricoter la démocratie.

L’élection en Sachsen-Anhalt : un tournant décisif pour la démocratie

Ces mesures sont effrayantes, surtout quand on sait qu’elles pourraient être mises en place dans un pays qui a connu le nazisme. Au début des années 2010, quand l’extrême droite commençait à prendre un rôle de plus en plus important dans l’ensemble des démocraties du monde, souvent je me rassurais en me disant que ça ne pouvait pas arriver en Allemagne. La faiblesse du score de l’AfD au niveau national renforçait en moi cette illusion. Mais la crise du Covid, la guerre en Ukraine et surtout le soutien de Musk à l’AfD et ses moyens illimités (entre autres facteurs) ont permis à l’AfD de passer de 11 % en 2020 à 28 % dans certains sondages aujourd’hui. L’élection en Sachsen-Anhalt est un tournant décisif pour la démocratie de ce Land, pour l’Allemagne et, il ne faut pas oublier non plus, pour l’Europe et la place de la démocratie dans le monde. Ce qui se joue dans les prochaines semaines lors de la campagne électorale en Sachsen-Anhalt concerne toutes les personnes qui croient encore en la démocratie et aux valeurs de progrès. Il est minuit moins une pour la démocratie.

Sources : 

Warnung vor nationalistisch ausgerichteter Kulturpolitik in Sachsen-Anhalt

„Mehr Bismarck, weniger Hitler“Wie die AfD Schulen in Sachsen-Anhalt umgestalten will

Rechtsextremer Angriff auf das Bildungssystem | Campact

Bildung: Wie die AfD Schulen und Unis in Sachsen-Anhalt verändern will

Schulen am Pranger – Wie AfD-Politiker Lehrer unter Druck setzen | rbb

Landtagswahl: Wie die AfD in Sachsen-Anhalt so stark werden konnte

LeMO Zeitstrahl – Weimarer Republik – Kunst und Kultur – Bauhaus

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