Gens du voyage : éternels citoyens de seconde zone ?

Gens du voyage : éternels citoyens de seconde zone ?
© Kike Calvo ZUMA Wire – Alamy

En France, comme ailleurs, on n’aime pas beaucoup ceux qui sont différents.

Ceux qui n’ont pas la même couleur de peau. Ceux qui ne vivent pas de la même façon. Ceux qui n’ont pas la même religion que vous. Ceux qui ne parlent pas la même langue. Ceux qui n’ont même pas, parfois, la même couleur de cheveux.

Alors imaginez des familles qui, en plus, avaient l’habitude de voyager. Les « bonnes gens » ont commencé par les rejeter, avant d’exiger leur sédentarisation. Au nom de quoi ? Pour mieux pouvoir les contrôler, mon enfant.

Depuis le XVIIe siècle, l’État cherche ainsi à légiférer sur le quotidien des Bohémiens, à limiter leur installation et à organiser leur errance. Puis, à partir du XIXe siècle, changement de registre : cette errance qu’on avait contribué à organiser devient précisément ce qu’on leur reproche. Il faut désormais les identifier, les surveiller, contrôler leurs déplacements.

En 1912 est votée la loi « sur l’exercice des professions ambulantes et la réglementation de la circulation des nomades ». Elle instaure notamment le carnet anthropométrique d’identité, document administratif obligatoire destiné à identifier les « nomades » et à surveiller leurs déplacements sur le territoire français. S’y ajoutent des carnets collectifs comportant les noms de tous les membres d’une famille, y compris les mineurs qui ne pouvaient être titulaires du document individuel.

On ne surveille donc plus seulement des individus en raison de leurs actes. On inscrit des familles, des filiations, des généalogies. C’est précisément en cela que cette législation est profondément discriminatoire : elle fabrique juridiquement un groupe à part au sein de la population française, défini non par ce qu’il fait, mais par ce qu’il est supposé être.

Et puis vient la guerre.

Entre 1940 et 1946, plus de 6 500 hommes, femmes et enfants sont internés en France dans une trentaine de camps pour le seul fait d’être considérés comme Tsiganes par les autorités françaises ou allemandes. Des familles entières. Des enfants. Des Français pour beaucoup.

Ils sont enfermés dans des conditions souvent épouvantables. Certains meurent de faim, de froid ou de maladie. Des Tsiganes sont également déportés vers les camps nazis.

Leur sort s’est-il radicalement amélioré ensuite ?

Non.

Bien sûr, nous ne sommes plus en 1940. Il existe des droits. Il existe même des lois imposant aux pouvoirs publics d’organiser l’accueil et l’habitat des gens du voyage. C’est notamment l’objet de la loi Besson du 5 juillet 2000. Sur le papier, donc, tout va bien.

Dans la réalité, c’est un peu plus compliqué.

Parce que nombre de collectivités ne veulent pas de ces équipements. Les préjugés sont tels que, lorsque des gens du voyage arrivent sur un territoire, l’urgence semble trop souvent n’être qu’une seule chose : les faire partir. Toute autre attitude risquerait immédiatement d’être qualifiée de « laxisme ». Et lorsqu’on leur aménage une place, encore faut-il regarder où. De nombreuses aires sont implantées à proximité de sources de nuisances environnementales ou industrielles : axes routiers, voies ferrées, déchetteries, zones industrielles, équipements de traitement des déchets…

Les conséquences ne sont pas seulement sociales. Les données disponibles font état, chez les gens du voyage, d’une espérance de vie inférieure de 10 à 15 ans à celle du reste de la population. Dix à quinze ans. Ce n’est tout de même pas exactement un détail statistique.

Des êtres humains ? Des Français, de surcroît ? Mais enfin, vous n’y pensez pas. Des citoyens de seconde zone auxquels on rappelle volontiers leurs devoirs, mais dont les droits deviennent singulièrement théoriques lorsqu’il s’agit de leur permettre de vivre dignement.

Et nous voici en 2026.

La loi Ripost, adoptée par le Parlement le 21 juillet, durcit notamment la répression des occupations illicites. Une tribune résume ainsi ce qu’elle considère être la philosophie du texte : « La loi Ripost poursuit l’objectif d’éradiquer la culture, la façon d’habiter et le mode de vie des “gens du voyage”. » Car la mécanique est extraordinaire. Les collectivités ont l’obligation de créer des équipements. Elles ne les créent pas tous. Les gens du voyage doivent pourtant bien stationner quelque part. Ils s’installent là où ils peuvent. On qualifie leur installation d’illégale. Puis on renforce les sanctions contre eux parce qu’ils se sont installés illégalement.

Il fallait y penser.

Et les chiffres officiels sont particulièrement intéressants. Pour les seules aires permanentes d’accueil, 26 287 places sont disponibles sur les 34 362 prescrites, soit 76,5 %. Pour les aires de grand passage, le taux tombe à 65,47 %. Pour les terrains familiaux locatifs, à 20,72 %. Et lorsqu’on regarde non plus une catégorie d’équipement soigneusement choisie mais le respect de l’ensemble des prescriptions des schémas départementaux, le constat est beaucoup moins glorieux : seuls 12 départements ont réalisé l’ensemble des prescriptions qui leur étaient imposées dans les délais légaux.

Quant aux intercommunalités, 257 EPCI seulement sur les 706 concernés sont conformes.

Voilà donc la réalité.

On reproche aux gens du voyage de ne pas respecter les emplacements qui leur sont assignés tandis que les pouvoirs publics ne respectent eux-mêmes que très imparfaitement leur obligation de créer ces emplacements. Et face à cette situation, quelle solution propose-t-on ? Contraindre davantage ceux pour lesquels on n’a pas créé suffisamment de solutions. C’est tellement plus simple.

Cette mécanique m’en rappelle étrangement une autre. Souvenons-nous de la loi de 2005 sur le handicap. Elle affirme que toute personne handicapée a droit à la solidarité de l’ensemble de la collectivité nationale, laquelle doit lui garantir l’accès aux droits fondamentaux et le plein exercice de sa citoyenneté.

Vingt et un ans plus tard, nous en sommes encore loin. Faudrait-il donc voter une loi pour mettre au ban de la société les personnes handicapées au motif que notre société n’est pas capable de les inclure ?

La comparaison dérange ?

Elle doit déranger.

Parce que les gens du voyage et les personnes handicapées avaient au moins un point commun dans la société idéale imaginée par les nazis : ni les uns ni les autres n’y avaient leur place.

En Allemagne nazie, environ 300 000 personnes malades ou handicapées ont été assassinées sous couvert d’« euthanasie ». Les opérations connues notamment sous les noms d’« Aktion T4 » et d’« Aktion 14f13 » participaient d’une politique visant à éliminer ceux que les nazis considéraient comme des « vies indignes d’être vécues ».

Évidemment, nous ne sommes pas dans l’Allemagne nazie. Et il ne s’agit pas de prétendre que la France de 2026 serait l’Allemagne de 1939. Il s’agit de regarder l’Histoire et d’essayer, peut-être, d’en apprendre quelque chose.

Car elle devrait au moins nous avoir appris à reconnaître une mécanique : désigner une population comme différente, expliquer qu’elle pose problème, faire de son mode de vie le problème, puis présenter la restriction de ses droits comme la solution.

Et cette mécanique n’a rien de nouveau. En septembre 2013, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, déclarait que la grande majorité des Roms avaient « vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie », estimant que leurs modes de vie étaient trop différents et qu’ils ne pouvaient, en l’état, s’intégrer en France. Les Roms étaient pourtant citoyens européens.

Treize ans plus tard, le vocabulaire change. La mécanique, beaucoup moins.

En ce début du mois d’août 2026, c’est Gabriel Attal, ancien Premier ministre et candidat déclaré à l’élection présidentielle, qui choisit de faire des installations des gens du voyage un sujet politique national :

« Année après année, les installations sauvages et illégales des gens du voyage gâchent la vie des maires et des Français. »

Ce qui gâche surtout la vie des Français, ce sont ceux qui choisissent de les monter les uns contre les autres. Il propose notamment la création d’un registre national obligatoire à partir de vingt caravanes. Un registre national permettant d’identifier des groupes de « nomades » et de suivre leurs déplacements ?

L’Histoire a parfois de ces bégaiements.

Il propose également la saisie des véhicules en cas d’infraction, en expliquant que c’est ce qui peut « faire le plus mal ».

Effectivement. Cela peut faire particulièrement mal lorsque ces véhicules constituent aussi votre domicile et votre moyen de subsistance. Et pour justifier ce durcissement, on explique que près de 80 % des aires prévues par la loi Besson seraient déjà installées.

Le chiffre n’est pas entièrement faux. C’est plus subtil que cela. Il suffit de choisir celui qui vous arrange. Pour les aires permanentes d’accueil, le taux de réalisation est effectivement de 76,5 %. Mais il tombe à 65,47 % pour les aires de grand passage et à 20,72 % pour les terrains familiaux locatifs. Et, surtout, seuls 12 départements ont réalisé l’ensemble des prescriptions de leur schéma dans les délais légaux.

C’est moins pratique dans un discours.

Nous sommes donc face à un choix politique. On pourrait se demander pourquoi, vingt-six ans après la loi Besson, toutes les collectivités n’ont toujours pas rempli leurs obligations. On pourrait s’interroger sur les conditions dans lesquelles sont implantées certaines aires. On pourrait chercher à comprendre pourquoi l’espérance de vie des gens du voyage reste inférieure de 10 à 15 ans à celle du reste de la population. On pourrait essayer de construire suffisamment d’aires de grand passage. On pourrait développer les terrains familiaux.

On pourrait, finalement, appliquer la loi.

Ou alors on peut désigner les gens du voyage. C’est électoralement beaucoup plus simple. Car ce sont toujours les mêmes ressorts.

Pour une élection, on va chercher les instincts les plus bas, ce qu’il y a de plus facile à réveiller et de plus difficile à éteindre : la peur de l’autre. Celui qui vit autrement. Celui dont on ne comprend pas les habitudes. Celui que l’on ne connaît pas. Celui dont on peut expliquer qu’il bénéficie de privilèges alors qu’il vit, bien souvent, dans des conditions que nous n’accepterions pas pour nous-mêmes.

Et cela alors même que le risque existe, en 2027, de voir arriver à la tête de notre pays des personnes dont une partie du projet politique repose précisément sur la distinction entre les Français, selon leurs origines, leurs nationalités ou leurs appartenances supposées.

Lorsque l’on aspire aux plus hautes fonctions de l’État, on devrait chercher à rassembler les habitants du pays. Pas à désigner parmi eux ceux qui seraient responsables des problèmes des autres. Car enfin, les projets fondés sur le rejet de l’autre peuvent-ils réellement faire progresser le « vivre ensemble » ?

Littéralement, non. C’est même exactement l’inverse. C’est une régression de notre humanité et de notre fraternité. Il faudrait gommer nos différences, renoncer à nos modes de vie, à nos histoires, à nos singularités, pour nous conformer à un standard imaginaire de ce que serait le « bon Français ».

Un standard qui, fondamentalement, n’existe pas.

Et heureusement.

Pour aller plus loin :

Dans l’ombre de l’antitsiganisme : un podcast à écouter en ligne | France Culture

Gens du voyage : une espérance de vie inférieure de 10 à 15 ans par rapport au reste de la population – La Voix du Nord

« La loi Ripost poursuit l’objectif d’éradiquer la culture, la façon d’habiter et le mode de vie des “gens du voyage” »

«C’est pas chez vous ici, monsieur» : en Vendée, Gabriel Attal dénonce les occupations illégales des gens du voyage – Libération

Mise en œuvre des schémas départementaux d’accueil et d’habitat des gens du voyage | Gouvernement français

Gabriel Attal charge les « gens du voyage », les associations dénoncent de l’antitsiganisme | Mediapart

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