Quand on en veut à celui qui résiste

Quand on en veut à celui qui résiste
Edgar Selge et Andrea Sawatzki dans le film allemand L’expérience (2001), basé sur l’expérience du prisonnier, menée à l’université de Stanford en 1971. © Entertainment Pictures – Alamy

Ce week-end, nous avons gagné une heure de sommeil. Pour le réveil, en revanche, il faudra patienter : le cauchemar continue.

Alors, pour penser à autre chose, j’ai ouvert Netflix. Mauvaise pioche, mais excellente occasion de réfléchir : j’y ai découvert The Prison Experiment : La nouvelle expérience de Stanford.

En 1971, le psychologue Philip Zimbardo sélectionne vingt-quatre étudiants volontaires pour une simulation de vie carcérale à l’université de Stanford. Les rôles de gardiens et de prisonniers sont attribués au hasard. Prévue pour durer deux semaines, l’expérience est interrompue au bout de six jours, après des humiliations, des abus et une dégradation de l’état psychologique de plusieurs participants.

Le récit est devenu célèbre : des individus ordinaires, placés dans une situation de domination, pourraient devenir des bourreaux. Le pouvoir et l’institution pèseraient davantage que les dispositions personnelles.

Mais ce récit a été sérieusement contesté. Les recherches de Thibault Le Texier ont notamment montré que les gardiens avaient reçu des consignes sur la manière de traiter les prisonniers. Les expérimentateurs ont contribué à produire les comportements qu’ils prétendaient observer. On ne peut donc pas tirer de Stanford une loi selon laquelle tout être humain investi d’un pouvoir deviendrait nécessairement autoritaire.

Netflix reprend aujourd’hui ce dispositif avec trente volontaires et un groupe plus diversifié, comprenant des femmes. La production annonce aussi des garanties supplémentaires pour les participants.

Cela reste une émission de télévision : un dispositif construit, des caméras, un montage. Ce que nous voyons peut nourrir une réflexion ; cela ne constitue pas, à soi seul, une démonstration scientifique.  Et l’objet de mon propos n’est pas de m’attarder sur les conditions de ces expériences. 

Ce qui m’a le plus intéressée ne se trouve pas du côté des gardiens.

C’est du côté des prisonniers.

Ces personnes savent qu’elles participent volontairement à une simulation. Elles n’ont été condamnées à rien. Pourtant, au fil des épisodes, certaines paraissent accorder une légitimité croissante aux règles qui leur sont imposées, y compris lorsqu’elles deviennent difficiles à justifier.

Une scène m’a particulièrement frappée.

Dans cette prison, les détenus n’ont aucun moyen de connaître l’heure. Un micro-ondes pourrait leur fournir ce repère. L’un des participants, enseignant, entreprend de régler son horloge. Les gardiens s’y opposent, puis retirent l’appareil.

Le groupe perd donc ce qui aurait pu lui permettre de se situer dans la journée.

Or plusieurs détenus dirigent leur colère contre l’enseignant.

C’est lui qui aurait provoqué le problème. Lui qui aurait dû se taire. Lui qui, en contestant, aurait fait perdre quelque chose aux autres.

Les gardiens ont décidé de la privation. Mais c’est celui qui leur a tenu tête qui en devient responsable aux yeux d’une partie du groupe.

Voilà le basculement qui m’intéresse.

La sanction collective place les détenus dans une situation où défendre leur intérêt immédiat peut les conduire à faire eux-mêmes respecter l’arbitraire. Pour éviter une nouvelle privation, ils sont incités à surveiller celui qui conteste, à le rappeler à l’ordre, à lui demander de rentrer dans le rang.

L’autorité peut alors compter sur ceux qu’elle sanctionne pour contenir la résistance.

Il serait facile d’y voir seulement de la lâcheté. Ce serait aussi un peu confortable.

Nous ne savons pas exactement ce que chacun éprouve. La peur de la sanction, la fatigue, le souci de préserver le peu que l’on possède ou le désir d’éviter le conflit peuvent entrer en jeu. On peut céder sans approuver. On peut se taire sans être dupe.

Mais ces accommodements individuels ont des effets collectifs.

Si chacun espère être épargné en se montrant suffisamment docile, celui qui proteste finit par apparaître comme une menace pour tous. Il dérange un équilibre, même injuste. Il oblige à regarder ce que les autres tentent de supporter.

On ne lui reproche plus d’avoir tort. On lui reproche de nous exposer.

Cette scène m’a fait penser à la manière dont nous parlons des mobilisations sociales.

Lorsque des services publics se dégradent et que leurs agents se mettent en grève, contre qui la colère se dirige-t-elle ? Contre les décisions qui ont conduit à cette situation, ou contre ceux dont la protestation perturbe notre journée ?

Quand une manifestation dérange, discutons-nous encore de ce qui l’a rendue nécessaire ?

Bien sûr, toute contestation n’est pas juste par nature, et toute règle n’est pas oppressive. Une société a besoin de règles communes. Mais leur légitimité tient aussi à leur justification, à leur proportionnalité et à la possibilité de les contester. 

Ces temps-ci il a beaucoup été question de proportionnalité dans le maintien de l’ordre. Que des mains soient arrachées ou des visages éborgnés à des jeunes dont le seul tort était de manifester, évidemment, c’est complètement disproportionné. Mais le narratif du pouvoir et des médias est de féliciter les forces de l’ordre, au lieu de condamner ces pratiques excessives. 

Or, Obéir à la loi et renoncer à examiner l’usage du pouvoir sont deux choses différentes.

C’est ici que cette prison fictive devient, pour moi, une question politique.

Un peuple n’est pas un groupe de détenus. Une démocratie dispose d’élections, de contre-pouvoirs, de droits et d’institutions que cette simulation ne reproduit pas. La comparaison porte sur un mécanisme : notre manière de réagir lorsque l’autorité nous fait payer la contestation de ses décisions.

Et aujourd’hui, la situation est d’autant plus problématique que le pouvoir a abusé de sa position pour limiter les effets des règles écrites ou non. 

À quel moment finissons-nous par donner raison à l’autorité, simplement parce qu’elle peut nous sanctionner ?

À quel moment demandons-nous davantage de retenue à ceux qui dénoncent l’injustice qu’à ceux qui l’exercent ?

Et à quel moment la tranquillité devient-elle une raison suffisante pour détourner les yeux ?

La défense de l’ordre ne peut pas servir à rendre suspecte toute opposition. Réclamer des comptes ne peut être présenté comme une forme d’irresponsabilité. Et on ne peut pas s’habituer à l’idée que les garanties de l’État de droit seraient des obstacles dont le pouvoir devrait pouvoir s’affranchir.

Elles sont précisément là pour limiter ce qu’il peut nous imposer.

Cette réflexion m’a aussi rappelé la rafle des notables du 12 décembre 1941. Des hommes juifs, pour beaucoup français et issus de milieux aisés, ont été arrêtés par les autorités allemandes avec le concours de policiers français, puis internés à Compiègne. Leur place dans la société ne les a pas protégés de la persécution antisémite.

Ce rappel historique ne permet évidemment pas d’assimiler une émission, notre situation politique et la persécution des Juifs sous l’Occupation. Il ne dit rien non plus d’une supposée responsabilité des victimes, dont les choix étaient écrasés par la violence du régime.

Il rappelle en revanche la fragilité d’une conviction : celle de se croire protégé par sa situation personnelle.

Être intégré, reconnu, respectable ; avoir servi son pays ; penser n’avoir rien à se reprocher : aucune de ces qualités ne constitue une garantie lorsqu’un régime désigne une catégorie de personnes comme ennemie.

C’est pourquoi les droits des autres nous concernent avant même que les nôtres soient menacés.

Lorsqu’on accepte qu’une population soit traitée comme suspecte par principe, on accepte que l’égalité des droits devienne conditionnelle. Et l’on se rassure à peu de frais en imaginant que la condition nous sera toujours favorable.

La série ménage pourtant des ouvertures.

Le changement de composition des équipes, notamment avec un groupe de gardiennes, fait apparaître d’autres manières d’exercer l’autorité. Il y avait davantage de coopération et une relation moins fondée sur l’affrontement. Cela ne prouve pas que les femmes gouverneraient naturellement mieux. Cela montre, dans ce que la série nous donne à voir, que la brutalité n’est pas l’unique façon de tenir ce rôle.

Puis vient le moment où les gardiens sont retirés.

Certains participants semblent s’accommoder de cette liberté. D’autres cherchent les consignes : que doit-on faire ? Qu’est-ce qui est permis ? Faut-il encore dormir derrière une porte fermée ?

Je ne raconterai pas la fin. (pas de spoiler)

Une autorité peut finir par organiser jusqu’à notre manière d’envisager ce qui est possible. Lorsqu’elle disparaît, il faut encore apprendre à décider ensemble.

La liberté demande alors autre chose que l’absence de gardiens : de la confiance, de la discussion, la capacité à construire des règles communes.

Je ne sors donc pas de cette série avec une conclusion sur une humanité qui serait naturellement soumise ou inévitablement corrompue.

J’en sors avec une question sur ce que nous acceptons de faire les uns aux autres pour préserver notre propre sécurité.

Pourquoi celui qui résiste nous agace-t-il parfois davantage que celui qui abuse ?

Parce qu’il trouble notre quotidien ? Parce qu’il nous oblige à choisir ? Parce que sa résistance nous rappelle que notre silence, lui aussi, produit des effets ?

Les récits médiatiques peuvent conforter ce déplacement lorsqu’ils nous donnent surtout à voir la perturbation, en laissant ses causes à l’arrière-plan. À force de parler de l’ordre, on finit par oublier de demander ce qu’il protège et ce qu’il impose.

Alors le manifestant devient le problème. Celui qui proteste devient l’extrémiste. Celui qui demande des comptes devient celui qui empêche d’avancer.

Et l’on continue de se croire raisonnable.

Tant que cela n’arrive qu’aux autres.

Jusqu’au jour où l’on cherche, à son tour, quelqu’un avec qui protester.

Pour aller plus loin :

The Prison Experiment : La nouvelle expérience de Stanford, sur Netflix, avec un mot de sécurité

Sciences sociales. L’enfer carcéral de Stanford revisité

La rafle des notables – Anne Sinclair

Histoire d’un mensonge : Enquête sur l’expérience de Stanford – Thibault Le Texier

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