Rassemblement National : combien faut-il de “brebis galeuses” pour ne plus parler d’exceptions ?

Rassemblement National : combien faut-il de “brebis galeuses” pour ne plus parler d’exceptions ?
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Derrière des formules en apparence anodines se cachent souvent des histoires, des usages et des intentions politiques précises. Dans Derrière les mots, nous nous penchons sur ces termes qui façonnent le débat public pour en éclairer le sens, les détournements et les implications.

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Aujourd’hui, Derrière les mots se penche sur ces candidates et candidats investis par le Rassemblement national lors des législatives de 2024, et dont les idées, comportements et propos jugés douteux, voire scandaleux, avaient été mis au jour par la presse et la télévision régionales.

Face à ces révélations, Jordan Bardella avait alors qualifié ces candidates et candidats problématiques  de “brebis galeuses”. Une expression bien pratique qui permet de reconnaître l’existence d’un problème tout en suggérant qu’il se limiterait à quelques individus isolés au sein du parti. Mais nous y reviendrons.

Parmi ces fameuses “brebis galeuses”, on trouvait par exemple Annie Bell, candidate en Mayenne et condamnée pour prise d’otages en 1995 ; Paule Veyre de Soras, candidate également investie en Mayenne par le Rassemblement national qui, interviewée par un site d’information local, a évoqué, le plus naturellement du monde, son dentiste musulman et son ophtalmo juif à la manière de votre tonton raciste se défendant de toute xénophobie en brandissant son ami noir imaginaire ; Sophie Dumont, candidate en Côte-d’Or ayant diffusé des textes issus d’un média antisémite et mentionné, empruntant à la rhétorique complotiste, des « financements juifs » ; ou encore, last but not least, cette candidate qui s’était qualifiée au second tour avant d’être écartée pour une photo avec une casquette nazie arborant une croix gammée.

Ce ne sont là que quelques-uns des exemples les plus médiatiquement connus d’une longue liste de pas moins de 108 candidatures problématiques, d’après le décompte effectué à l’époque par Le Nouvel Obs.

Un peu moins de deux ans plus tard, rebelote. Et cette fois, ce n’est plus une centaine de « brebis galeuses » que le RN investit pour les élections municipales, mais 250, selon le média indépendant Bon Pote. Sachant, en outre, qu’il ne s’agit très probablement que de la partie émergée de l’iceberg de la honte du parti de Marine Le Pen. En effet, bien malin serait celui ou celle qui pourrait se targuer de connaître par cœur la liste de tous les membres du RN et chacune de leurs idées, paroles et comportements, ou encore leur passif judiciaire.

Faisons à présent un petit calcul. Pour ce faire, reprenons l’exemple des législatives de 2024. Après que notre président Néron-Jupiter a dissous l’Assemblée nationale contre l’avis de tout le monde, le RN avait alors investi 498 candidates et candidats.

Faisons un produit en croix pour connaître la part de « brebis galeuses » sur le nombre total de ces investitures.

108 divisé par 498, fois 100, égale : 21,68. Soit plus de 20 % des candidats. Ainsi, un candidat RN sur cinq comptait parmi ceux que Jordan Bardella qualifiait de « brebis galeuses ». Un sur cinq. Pas un sur cent. Ni même un sur dix. Non. Un sur cinq.

Au total, le Rassemblement national revendique 110 000 adhérents. Alors évidemment, toutes ces personnes ne militent pas activement au sein du parti et on ne peut pas sérieusement leur appliquer la proportion observée parmi les candidats aux législatives.

Mais juste pour voir : un cinquième de 110 000, ça fait 22 000. 22 000 « brebis galeuses ». Soit la population d’une ville comme Bègles en Gironde, Forbach en Moselle ou La Madeleine dans le Nord, ou encore la capacité d’accueil de l’Accor Arena de Paris Bercy.

Évidemment, cette projection ne prouve rien. En revanche, notre candidat sur cinq, lui, est bien réel. Et c’est là que l’expression choisie par Jordan Bardella mérite qu’on s’y arrête.

Qu’est-ce qu’une « brebis galeuse » ?

Prenons ensemble connaissance de la description qu’en fait Le Dictionnaire de la langue française, plus connu sous le nom de Littré. Une brebis galeuse, c’est, selon le Littré, je cite : une « personne dont la fréquentation est dangereuse ». Ainsi, il serait dangereux de fréquenter au moins un cinquième des candidats RN investis aux législatives de 2024.

Ça fait peur.

Même son de cloche, ou presque, du côté du Larousse qui décrit la brebis galeuse comme une « personne considérée comme néfaste et tenue à l’écart d’un groupe ». Bref. Un mouton noir, quoi. Un pestiféré. Un peu comme le paria de la classe qui se fait bully parce que son physique, ses centres d’intérêt ou encore sa manière de s’habiller est différente, singulière. De fait, il est aisé de se dire que les « brebis galeuses » du RN sont elles aussi singulières. Et si elles sont singulières, cela fait donc d’elles des exceptions.

Et c’est précisément là tout l’intérêt de l’expression employée par Jordan Bardella.

Les appeler des “brebis galeuses”, c’est les présenter comme des individus à part, qui détonneraient au sein du parti.  Vous avez déjà vu des exceptions représenter un cinquième d’une population, vous ? Non ? Moi non plus.

Surtout, les révélations quant à des propos, comportements et/ou affiliations à des mouvements et groupes idéologiques très problématiques de membres, cadres et élus du RN se succèdent en ce moment sans nous laisser une seconde pour respirer.

Par exemple, en juin dernier, une enquête de Mediapart a révélé que la fondation rattachée au groupe Patriotes pour l’Europe, présidé par Jordan Bardella, avait engagé pour des prestations audiovisuelles Manuel Corchia, une figure de la mouvance néonazie suisse.

Toujours en juin 2026, un ancien élu municipal de la majorité RN de Perpignan a été suspendu de son poste d’agent de la ville pour avoir arboré un tatouage nazi reprenant la devise officielle de la SS : “Mon honneur s’appelle fidélité”.

En août 2026 a été exhumée une interview télévisée de la députée et vice-présidente du RN Edwige Diaz. Lors de son intervention en duplex sur LCI depuis son bureau de permanence, on pouvait ainsi voir derrière elle, accrochée au mur, la devise du Parti populaire français, ou PPF, mouvement collaborationniste et ouvertement fasciste fondé par Jacques Doriot en 1936 : « Le Parti ne te doit rien, tu dois tout au Parti ».

Toujours en août, l’époux de la députée RN Tiffany Joncour est incarcéré pour violences. Les enquêtes mettent au jour son profil de hooligan néonazi, identitaire et fiché S.

Encore plus récemment, en septembre, Tamara Carvalho Martins, qui avait été investie par le RN aux municipales à Metz, a été épinglée pour ses abonnements Instagram à des comptes et boutiques faisant l’apologie du néonazisme et du Ku Klux Klan.

Le même mois, un policier municipal de Carcassonne et membre du service d’ordre du RN a été mis en cause pour des propos suprémacistes et racistes virulents.

Bref. Je m’arrête là, mais les exemples sont pléthore. Si je les listais tous, cette vidéo durerait probablement au moins 24 heures.

Non, les candidats problématiques investis par le RN aux élections de ces dernières années ne sont pas des exceptions. Après tout, qu’attendre d’autre de personnes qui militent pour un parti créé notamment par d’anciens Waffen-SS, dont l’histoire est marquée par l’antisémitisme, le racisme et, plus généralement, la haine de l’autre ? Finalement, ce serait plutôt le contraire qui serait étonnant.

Cessons donc de parler des « brebis galeuses du RN ». Appelons-les simplement par leurs fonctions : élus, cadres, militants, adhérents ou sympathisants du Rassemblement national.

Car employer l’expression choisie par Jordan Bardella, c’est continuer de présenter ces personnes comme des exceptions au sein du RN. Et donc contribuer, malgré nous, à la normalisation du parti. Une normalisation à laquelle le Rassemblement national travaille depuis des années, jusque dans les mots employés pour la désigner elle-même cette normalisation.

Car qu’entend-on partout depuis maintenant des années ? Que le RN se serait “dédiabolisé”. Or, pour être « dédiabolisé », encore faut-il avoir été « diabolisé ».

Qui a « diabolisé » le Rassemblement national ? Personne !

Personne n’a inventé son histoire, ses fondateurs, les déclarations de Jean-Marie Le Pen, son antisémitisme, son racisme ou la place qu’occupe la préférence nationale dans son projet politique.

Ce que le RN appelle « dédiabolisation » consiste en réalité à tenter de se normaliser en sous-entendant que le parti d’extrême droite aurait été victime d’une image injustement sulfureuse dont il chercherait aujourd’hui à se défaire.

Il en va de même pour les « brebis galeuses ».

Si les racistes, les antisémites, les néonazis ou les suprémacistes qui gravitent au sein du RN sont des « brebis galeuses », alors le problème vient d’eux. Pas du parti.

C’est précisément pour cette raison que nous devrions arrêter d’utiliser cette expression.

La reprendre sans la questionner revient à minimiser ce qu’elle désigne. Et à force de présenter comme des exceptions des profils qui reviennent encore et encore au sein du parti, on contribue à rendre le RN plus fréquentable qu’il ne l’est et, par là même, à minimiser le danger que représenterait son accession au pouvoir… et donc à faciliter sa victoire en 2027.

Pour aller plus loin :

Jordan Bardella admet l’existence de “brebis galeuses” parmi les candidats du RN | France Culture

Résultats législatives 2024 : 38 “brebis galeuses” du RN élues à l’Assemblée nationale

250 “brebis galeuses” : Bon Pote a listé les candidats problématiques des municipales 2026

Littré – galeux – définition, citations, étymologie

Définitions : brebis – Dictionnaire de français Larousse

Un prestataire néonazi au service de la communication du groupe de Bardella à Bruxelles | Mediapart

A Perpignan, l’employé municipal qui arborait un tatouage nazi a été licencié

Edwige Diaz et le slogan du PPF de Doriot, un « sujet futile », balaye la députée RN de Gironde

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Les propos racistes d’un policier municipal de Carcassonne, captés par sa propre caméra-piéton, suscitent l’indignation générale et l’embarras du RN

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