Derrière des formules en apparence anodines se cachent souvent des histoires, des usages et des intentions politiques précises. Dans Derrière les mots, nous nous penchons sur ces termes qui façonnent le débat public pour en éclairer le sens, les détournements et les implications.
Vous préférez écouter ? Découvrez Derrière les mots, le podcast :
Aujourd’hui, Derrière les mots revient sur une idéologie au sujet de laquelle on entend parfois tout et son contraire et, depuis un moment (c’est un signe des temps), surtout son contraire, principalement dans la bouche de personnalités d’extrême droite : le national-socialisme.
Ce mot a d’ailleurs récemment été utilisé par Marine Le Pen, sur les réseaux sociaux, à l’occasion des commémorations du 8 mai 1945 : “En ce jour du souvenir, a-t-elle déclaré, honorons la mémoire de la France combattante, qui, partie de rien, contribua, par le biais des forces françaises libres et de la Résistance, à la défaite des armées du régime national-socialiste allemand.”
Dans son tweet, Marine Le Pen ne parle pas du régime nazi, ce qui, pourtant, aurait eu le mérite d’être clair, précis et sans équivoque. Elle ne parle pas non plus de régime hitlérien. Elle fait référence à l’Allemagne nazie par la seule utilisation du terme “national-socialisme”.
Or, cela ne vous aura pas échappé, dans “national-socialisme”, il y a “socialisme”. Une bonne occasion pour Marine Le Pen, dont on rappelle que le parti a été fondé entre autres par des nazis, comme par exemple, le Waffen-SS Pierre Bousquet, de détourner l’attention de la vraie nature du RN, autrement dit, de ses idées, qui ont bien plus à voir avec le pétainisme qu’avec le gaullisme dont le RN se réclame pourtant sans aucune honte.
C’est par cette homonymie qu’est née la légende du nazi de gauche, que Marine Le Pen nous racontait déjà en 2015, trois ans avant que le Front National ne soit rebaptisé Rassemblement National, pour nous faire oublier que s’il y avait un parti nazi en France, c’était bien le sien.
Qu’en est-il réellement ? Le nazisme a-t-il pris ses racines à gauche dans les années 1920 ?
Demandons au Larousse quelle est la définition du terme “national-socialisme”. D’après le dictionnaire, le national-socialisme désigne une “doctrine exacerbant les tendances nationalistes et racistes et qui a été l’idéologie politique de l’Allemagne hitlérienne (1933-1945).” On peut dès lors déduire de cette définition que l’idéologie national-socialiste s’articule autour du nationalisme et du racisme.
Sont-ce des valeurs de gauche ? Vérifions aussi cela dans le dictionnaire. Qu’est-ce que le nationalisme ? Premièrement, c’est un “mouvement politique d’individus qui prennent conscience de former une communauté nationale en raison des liens (langue, culture) qui les unissent et qui peuvent vouloir se doter d’un État souverain.”
Deuxièmement, c’est une “théorie politique qui affirme la prédominance de l’intérêt national par rapport aux intérêts des classes et des groupes qui constituent la nation ou par rapport aux autres nations de la communauté internationale.”
Ainsi, le national-socialisme, en tant que doctrine nationaliste, fait bel et bien passer la nationalité devant les classes qui composent la nation. En d’autres termes, la lutte des classes ne fait pas partie de son cœur idéologique.
Et que nous dit le dictionnaire du racisme ? Selon le Larousse, le racisme est une “idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, autrefois appelés “races”,ainsi qu’un comportement inspiré par cette idéologie.” Dans cette définition, nulle place au doute : le racisme consiste bel et bien à considérer que, par leurs origines ethniques ou leur pays de naissance (ou de naissance de leurs aïeux), certaines personnes sont inférieures à d’autres.
À l’image du nationalisme, le racisme est-il une valeur socialiste ou, plus largement, de gauche ? Pour le savoir, regardons la définition du terme “socialisme” dans le dictionnaire. Toujours selon le Larousse, le socialisme est une “théorie visant à transformer l’organisation sociale dans un but de justice entre les hommes au plan du travail, de la rétribution, de l’éducation, du logement, etc.”
Là où le nationalisme place, par son objet-même, la lutte des classes au second plan (si ce n’est à aucun plan du tout) et où le racisme opère un tri entre les individus selon leur appartenance ethnique, le socialisme vise de fait, au contraire, à gommer les inégalités entre les différentes catégories de population. En cela, dire que le nazisme est une idéologie de gauche se révèle profondément contradictoire.
Alors pourquoi le national-socialisme s’appelle-t-il national-socialisme ?
Dans une interview accordée à la revue Contretemps, Ishay Landa, professeur d’histoire associé à l’Université Ouverte d’Israël et auteur du livre The Apprentice’s Sorcerer : Liberal Tradition and Fascism, (NDLR : en français, L’apprenti sorcier : tradition libérale et fascisme), l’explique par le fait qu’à ce moment-là, “le socialisme n’est plus aussi populaire. Mais à l’époque, les anticommunistes devaient relever le défi de pénétrer les bastions socialistes et de convaincre le plus grand nombre possible d’électeurs de la classe ouvrière. Ils devaient donc présenter leur orientation politique comme étant en accord avec les intérêts de la classe ouvrière. L’astuce consistait à profiter de la popularité du socialisme, qui était largement perçu comme la force de l’avenir, mais en même temps à se distancier le plus possible de sa substance.”
Bref. Il s’agirait, si l’on en croit l’historien, ni plus ni moins d’une appellation opportuniste. Une imposture sémantique qui fut par ailleurs dénoncée par le résistant communiste Gabriel Péri qui écrivait en 1941, peu de temps avant d’être fusillé au Mont Valérien, dans sa brochure intitulée Non, le Nazisme n’est pas le Socialisme que “les nazis étaient les falsificateurs du socialisme”.
En outre, d’après l’économiste et historien français Charles Bettelheim, contemporain d’Hitler et auteur de l’étude L’économie allemande sous le nazisme, le IIIe Reich a “toujours protégé le capitalisme monopoleur, afin de s’appuyer sur lui. Non seulement les droits du capital ont été soutenus par le nazisme, mais ils ont été renforcés, et, dans ces monopoles, les banques ont joué un rôle de premier plan.”
D’ailleurs, comme le mentionnait l’historien Henry Rousso dans la revue L’Histoire en 2003, si “le grand capital allemand n’apporta pas son soutien à l’avènement du nazisme”, il est indiscutable qu’à partir de 1933, “industriels et financiers surent s’accommoder du régime pour en tirer un profit maximal, jusqu’à renoncer à une part de leur liberté d’action.”
En définitive, contrairement à ce qu’affirment Éric Zemmour et Marine Le Pen, le national-socialisme est loin d’être de gauche. Rappelons que le nazisme prône le rejet des Lumières, l’expansionisme, le darwinisme social, l’eugénisme, le racisme, l’antisémitisme, ainsi que tout un tas d’autres mots en “-isme” hautement incompatibles avec la notion même de socialisme et, à l’inverse, pour une large part d’entre eux, compatibles avec les idées du RN, et sur lesquels nous nous pencherons très probablement dans un épisode à venir.
Sources :
En ce jour du souvenir, honorons la mémoire de la France combattante. – YouTube
Marine Le Pen : «Le national-socialisme, c’est du socialisme» – Vidéo Dailymotion
Définitions : national-socialisme – Dictionnaire de français Larousse
Définitions : nationalisme – Dictionnaire de français Larousse
Définitions : racisme – Dictionnaire de français Larousse
Définitions : socialisme – Dictionnaire de français Larousse
Les nazis n’étaient pas socialistes : ils étaient hypercapitalistes – Contretemps
15 décembre 1941 : Gabriel Péri est fusillé
« Le national-socialisme n’a de socialiste que le nom. » | Cairn.info
Non, le Nazisme n’est pas le Socialisme
Charles Bettelheim — Wikipédia