Pourquoi la montée du RN impose de lire et écouter Cécile Alduy

Pourquoi la montée du RN impose de lire et écouter Cécile Alduy
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Face à l’hypothèse, désormais glaciale de réalisme, d’un Rassemblement National installé à l’Élysée ou à Matignon, le débat public sature d’une colère stérile, alternant entre les grands cris de l’indignation morale, la fascination un peu morbide pour les derniers sondages et des postures républicaines qui semblent aujourd’hui sonner creux. En face, la normalisation du parti d’extrême droite avance, imperturbable, donnant l’impression d’assister à un match dont les règles ont été truquées à notre insu.

C’est là que le travail de Cécile Alduy devient vital. Sémiologue, Professeure à l’Université de Stanford et chercheuse associée au CEVIPOF qui traque depuis plus de dix ans l’évolution des discours de l’extrême droite, Cécile Alduy démonte la boîte noire de sa stratégie : la conquête absolue par les mots. Lire et écouter Cécile Alduy aujourd’hui, c’est acquérir un manuel de légitime défense face à l’anesthésie générale.

Le leurre de la métamorphose

Le coup de génie de Marine Le Pen et de Jordan Bardella a été de faire croire à une rupture génétique avec le Front National d’autrefois. Le costume a changé, le ton s’est adouci, le sourire est poli pour, in fine, nous vendre un parti normalisé, presque banal. Cécile Alduy, elle, balaie justement les impressions de surface. Armée d’outils de textométrie qui mesurent scientifiquement la fréquence et l’évolution des mots dans des milliers de discours, elle pose un diagnostic implacable : l’idéologie du Rassemblement National n’a pas bougé d’un iota. Il a seulement subi un ravalement de façade total.

Le parti de Marine Le Pen a ni plus ni moins opéré un hold-up sémantique en récupérant les mots de ses adversaires (la République, la laïcité, le féminisme, le service public…) et en les vidant de leur substance universaliste. Dans la bouche du RN, ces termes ne servent plus à rassembler, mais à exclure. Parallèlement, le venin s’est fait feutré. Au lieu de parler de rejeter l’autre, on évoque la “priorité nationale“ ou le ”bon sens”. Le logiciel raciste et différentialiste de l’ancien FN n’a pas disparu ; il a simplement appris à parler le langage de l’administration et du droit.

Quand les mots préparent les décrets

Il faut comprendre que cette bataille du lexique n’a rien de théorique. En politique, les mots sont des munitions qui préparent les esprits aux lois de demain. Refuser d’analyser la langue du RN revient ainsi à interdire de prévoir et d’annoncer la violence concrète qui se profilerait dans le cas où ce dernier venait à gouverner notre pays.

Arrêtons-nous un instant sur la fameuse “priorité nationale”. Derrière cette expression presque managériale se cache l’acte de décès de l’égalité républicaine, soit la fin de l’universalité des droits sociaux et l’obligation de réécrire la Constitution. Autrement dit un basculement civilisationnel, introduit en douceur par une formule de “bon sens”.

Même logique avec la “restauration de l’autorité”. Sous le prétexte légitime de ramener l’ordre, le parti prépare en réalité la criminalisation de la contestation sociale et le musellement des contre-pouvoirs.

Quant à la “défense de notre identité”, cette dernière sert de paravent culturel pour cibler une communauté en particulier, les musulmans, et légitimer la discrimination d’État. Le vrai danger n’est pas que le RN mente, mais bien qu’il applique à la lettre le sens caché qu’il donne à ses mots depuis des années.

La capitulation du langage public

L’autre grand mérite de Cécile Alduy est de pointer notre propre responsabilité, notamment celle des médias et de la classe politique traditionnelle, qui, force est de le reconnaître, ont d’ores et déjà caputulé face à cette offensive sémantique.

Cette faillite s’est faite par contamination. À force de courir après les thèmes du RN par opportunisme électoral, une grande partie de la droite et de la gauche a adopté ses mots. Sauf que reprendre à son compte les concepts d’“ensauvagement” ou de “décivilisation” valide implicitement le diagnostic de l’extrême droite. Or, si son diagnostic est validé, l’opinion est préparée à accepter ses solutions. Dans le même temps, un piège rhétorique pervers s’est refermé : aujourd’hui, nommer le RN pour ce qu’il est, c’est à dire un parti d’extrême droite, est immédiatement disqualifié puisqu’assimilé à une posture morale dépassée ou à du mépris de classe. Ce faisant, les rôles se sont inversés. Celui qui décrit le réel est accusé de sectarisme, tandis que celui qui veut fracturer la République passe pour un modéré.

Une clinique pour résister

On ne répondra pas à la menace du RN en rejouant les partitions moralisatrices des années 1990, car le parti se nourrit de l’indignation de ses opposants pour se draper dans le costume du martyr des élites. Cécile Alduy nous propose autre chose : une clinique du discours. Elle nous redonne la maîtrise des définitions face à la confusion généralisée. 

Une démocratie commence à s’effondrer lorsqu’elle n’est plus capable de nommer précisément ce qui la menace, ou lorsqu’elle se met à parler la langue de ceux qui veulent la détruire. Les livres et interventions de Cécile Alduy sont des boussoles indispensables pour éviter de sombrer dans le mensonge global.


Bibliographie sélective de Cécile Alduy

Pour comprendre la grammaire profonde de l’extrême droite contemporaine, voici les ouvrages de référence de Cécile Alduy (parus aux Éditions du Seuil) :

  • Marine Le Pen prise aux mots. Décryptage du nouveau discours frontiste (avec Stéphane Wahnich), Seuil, 2015.
    L’ouvrage fondateur qui a passé au scanner textométrique les discours de Marine Le Pen pour prouver la permanence idéologique sous le vernis de la dédiabolisation.
  • Ce qu’ils disent vraiment. Les politiques pris aux mots, Seuil, coll. « Libelle », 2017.
    Une analyse comparative des tics de langage et des stratégies sémantiques des candidats à l’élection présidentielle de 2017.
  • La Langue de Zemmour, Seuil, coll. « Libelle », 2022.
    Une dissection clinique du récit obsessionnel, des structures narratives et de la violence lexicale déployée par le polémiste lors de sa campagne présidentielle.

Ressources vidéo et entretiens

Pour écouter ses analyses, observer sa méthode de décryptage et saisir la fluidité de son propos en direct, vous pouvez visionner ces interventions clés :

Le racisme dans les discours politiques. Analyse de Cécile Alduy (2023) Produite par la Fondation pour l’innovation politique, cette analyse vidéo montre comment la sémiologue démonte la sémantique de l’exclusion et la porosité du langage politique contemporain.

Les discours et les mots de l’extrême droite sont-ils violents ? (2022) Un entretien court et percutant où elle décrypte l’impact psychologique et performatif de la rhétorique nationaliste sur l’opinion publique.

Cécile Alduy répond aux questions d’Alexandra Bensaid (France Inter)
Un grand entretien de décryptage à chaud qui permet de comprendre comment les mots du pouvoir (et ceux des mouvements sociaux) saturent et colorent l’espace médiatique. 

Auteur-ice

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