Dans le débat politique actuel, les mots servent moins à décrire la réalité qu’à la détruire. L’expression “camp du bien” en est un parfait exemple. Lancée, non sans succès, par la droite identitaire et, plus largement, les milieux réactionnaires, elle vise à coller à la gauche (dans toute sa diversité) l’image d’une élite moralisatrice et sûre d’elle-même, qui donne des leçons à tout le monde tout en étant complètement déconnectée du peuple. Au-delà de son aspect sarcastique, réside en outre dans ce terme une volonté, bien plus grave, de discréditer l’idée même qu’on puisse défendre une éthique en politique, faisant de la morale une vertu suspecte et, à l’inverse, du cynisme et du repli sur soi des marques de courage.
Une accusation bien rodée
On nous répète à l’envi que la gauche se prend pour la gardienne exclusive de la morale universelle et que celui ou celle qui n’adhère pas à son agenda, qu’il soit social, écologique, migratoire ou sociétal, est aussitôt taxé d’irresponsable, de raciste ou de “dégueulasse”. Le “camp du bien”, serait donc comparable à un petit tribunal où les belles âmes distribueraient des bons et des mauvais points.
Il est vrai que certains discours de gauche sont devenus dogmatiques, donneurs de leçons et obsédés par la pureté du langage. Cela agace. Parfois à juste titre, notamment face à quelque posture cléricale ayant cours dans certains cercles parisiens ou militants. Mais de là à réduire tout l’engagement pour plus de justice sociale, pour l’accueil des étrangers ou pour la défense de l’environnement à un simple narcissisme moral, il y a un pas énorme. Et ce pas, l’extrême droite et, parfois, la droite dite républicaine, le franchissent quotidiennement, alors que défendre l’égale dignité des êtres humain ou refuser la résignation face à l’injustice signifie seulement rester fidèle à l’humanisme des Lumières.
Le danger du relativisme
Ce qui m’inquiète le plus avec cette expression, c’est qu’elle installe un relativisme paresseux : si tout discours de défense de valeurs se révèle forcément hypocrite ou manipulateur, plus rien n’a de sens. Le racisme, jadis considéré comme une faute (sachant qu’il reste, selon la loi, un délit s’il est exprimé publiquement), devient une “opinion”, le mépris des pauvres se transforme en “réalisme” et quiconque dénonce les discriminations passe pour un censeur autoritaire.
Par le biais de cette manœuvre bien commode qui ringardise le “bien”, les pires pulsions peuvent être libérées sans que personne n’en ait à assumer la responsabilité morale. Les rôles sont dès lors inversés : les discriminés deviennent les oppresseurs et les discriminants, les victimes de la “bien-pensance”.
Comment sortir de ce piège tendu par la mouvance réactionnaire ?
La gauche ne devrait pas avoir honte de ses valeurs ! D’autant que le peuple n’aspire pas au cynisme, contrairement à ce que certains veulent nous faire croire, mais, au contraire, d’une morale qui, loin de se contenter de beaux discours, se traduit par des actes concrets pour le logement, les salaires, la protection sociale, l’éducation et plus généralement l’égalité réelle ente toutes et tous.
Le véritable “camp du bien” (s’il existe) sera celui qui assume d’exiger le meilleur pour tout le monde et non celui des seules pétitions et condamnations morales à distance. Au fond, le terme “camp du bien” en dit bien plus sur les personnes qui l’utilisent que sur celles qu’elle vise. Il révèle, chez qui aime à le prononcer, une profonde allergie à l’universel et à l’idée même de progrès. Face à celles et ceux qui ricanent dès qu’on parle de fraternité ou de justice, il faut tenir bon, avec fermeté et sans honte ni arrogance inutile. Parce que si on finit par rougir de vouloir le bien, alors le mal aura déjà gagné sur le terrain des idées.
Pour aller plus loin :
Bibliographie :
Alice Coffin & Fatima Ouassak – Le camp du bien (Les Liens qui Libèrent, août 2026) / En pré commande pour le moment.
Alex Mahoudeau – La panique woke : anatomie d’une offensive réactionnaire (Textuel, 2022). Décortique la campagne anti-woke (incluant les attaques contre le “camp du bien”) comme une stratégie de la droite et de l’extrême droite pour discréditer les luttes émancipatrices (antiracisme, féminisme, etc.).
Laurent Joffrin – Contributions et analyses dans des dossiers comme celui de la Revue des Deux Mondes (“Le camp du bien”, 2016), ou ses essais sur la bien-pensance. Défense de la “bien-pensance” comme attachement à des valeurs universelles (égalité, justice) face aux postures réactionnaires qui la tournent en dérision.
Jonathan Durand Folco (et recensions associées, ex. Pierre Dubuc) – Fascisme tranquille (ou ouvrages connexes sur les métapolitiques). Critique des ponts entre droite conservatrice et extrême droite, et de l’utilisation du “camp du bien” pour inverser les accusations et légitimer des discours réactionnaires.
Collectifs ou essais antifascistes (ex. ouvrages de Ugo Palheta comme Comment le fascisme gagne la France, ou La Horde – Dix questions sur l’antifascisme). Analysent la diabolisation de l’antifascisme et du “camp du bien” par l’extrême droite comme une rhétorique de normalisation.