« Le consentement ne concerne pas seulement la sexualité » : rencontre avec Alan Raymond, réalisateur de Au-delà du cul

« Le consentement ne concerne pas seulement la sexualité » : rencontre avec Alan Raymond, réalisateur de Qui ne dit mot
Alan Raymond sur le tournage du trailer du documentaire Qui ne dit mot, lors d’un évènement dit de sexualité positive

Le consentement est souvent réduit aux violences sexuelles. Avec sa série documentaire Au-delà du cul, Alan Raymond en fait le fil conducteur d’un récit à la fois profondément intime et universel. À travers son propre parcours et celui de plusieurs membres de la communauté sex-positive, il montre comment cette notion irrigue bien d’autres aspects de nos vies : la famille, le travail, l’amitié, les injonctions sociales ou encore notre capacité à dire non. Nous l’avons rencontré.

Comment est né Au-delà du cul et, plus généralement, cette envie de filmer la communauté sex-positive ?

L’idée du film est beaucoup plus ancienne que ma découverte de cette communauté. J’ai toujours eu envie de raconter quelque chose autour de l’intimité, du corps et de la manière dont on construit nos relations aux autres. À cette époque, je cherchais surtout à comprendre mon propre rapport à la sexualité. J’avais tendance à multiplier les partenaires sans vraiment savoir ce que je recherchais. Je pensais y trouver de la reconnaissance, le sentiment d’être aimé ou accepté. C’est cette quête qui m’a conduit vers les espaces sex-positifs.

Au départ, j’y allais avec beaucoup de fantasmes. Je m’attendais à découvrir de nouvelles pratiques, à vivre une sexualité plus libre. En réalité, j’ai vécu tout autre chose. Très vite, les questions sont devenues beaucoup plus profondes : quel est mon rapport à l’intimité ? Pourquoi est-ce que je fonctionne comme ça ? Est-ce que je m’écoute vraiment ? Et je me suis rendu compte que c’était précisément là que résidait le sujet du film.

Qu’est-ce qui t’a frappé dès tes premières expériences ?

Le cadre. On m’a expliqué les règles qui régissent ces espaces et, au bout d’une demi-heure, je me suis dit qu’il fallait absolument raconter ce qui s’y passait. Au départ, je voulais réaliser un documentaire sur la communauté elle-même, donner la parole aux personnes qui la font vivre. Puis j’ai compris que mon propre cheminement faisait partie de l’histoire. Je traversais les mêmes questionnements que beaucoup d’autres. À chaque fois, les parcours étaient différents, mais le cheminement était, in fine, le même : on venait souvent avec une idée très précise de ce que l’on cherchait, et on repartait avec des interrogations beaucoup plus larges sur soi-même.

Justement, quand on entend “communauté sex-positive”, on pense spontanément à la sexualité…

La sexualité est plutôt une porte d’entrée. Le sexe positif est un mouvement féministe qui envisage la sexualité comme un espace d’exploration de soi et de rencontre avec les autres. Or, très vite, on comprend que le véritable sujet, c’est le consentement. Dans ces espaces, cette question du consentement revient en permanence. Est-ce que je m’écoute vraiment ? Est-ce que ce choix est le mien ? Est-ce que je fais les choses parce que je les désire ou parce que j’ai appris qu’il fallait les faire ?

Le consentement devient alors bien plus qu’une question sexuelle.

Oui, et c’est même ce qui m’a le plus surpris. On apprend à écouter ses limites dans un contexte très intime, puis cela se diffuse naturellement dans la vie de tous les jours. Quand on commence à se demander si l’on a réellement envie de quelque chose, la question finit par se poser ailleurs, dans ses relations amicales, dans sa famille ou encore au travail. Pour moi, le documentaire parle de cette transformation-là. Le fait de découvrir que le consentement, c’est aussi apprendre à s’écouter, à poser ses limites et à faire des choix plus libres de manière générale. Ce sont ces apprentissages qui ont profondément changé ma vie, bien au-delà de la sexualité.

Prenons quelque chose de très simple, par exemple, le fait de donner un conseil. On le fait souvent avec de bonnes intentions, mais est-ce que l’autre l’a demandé ? Idem avec un compliment sur le physique. Dans ces espaces, on ne fait pas ce type de remarque sans demander d’abord si la personne souhaite recevoir un compliment. Au début, cela peut sembler très codifié. Puis on comprend que cela oblige simplement à prendre conscience de choses que l’on fait machinalement. Finalement, on réapprend à vérifier que l’autre est toujours d’accord avec ce qui se passe.

Cette logique peut donc s’appliquer dans toutes les relations humaines ?

Exactement. Au travail, par exemple, cela peut signifier laisser à quelqu’un le temps de réfléchir avant de signer un contrat plutôt que de le pousser à décider immédiatement. Dans une conversation, cela peut être aussi simple que de vérifier si l’autre a encore envie de poursuivre l’échange, ou s’il souhaite simplement passer à autre chose.Le consentement, c’est aussi accepter que l’autre puisse dire non sans avoir à se justifier.

Tu insistes également sur le poids des injonctions sociales…

Parce qu’on ne se rend souvent même plus compte qu’elles existent. Quand on est éduqué d’une certaine manière, on finit par considérer beaucoup de comportements comme naturels alors qu’ils sont appris. Est-ce que je débarrasse systématiquement la table parce que j’en ai envie, ou parce qu’on m’a toujours appris que c’était mon rôle ? Est-ce que je désire réellement certaines pratiques sexuelles ou est-ce que j’ai intégré des modèles vus partout, dans la pornographie, les films ou la culture en général ? Si ces questions peuvent se révéler inconfortables, elles permettent de différencier ce qui relève d’un choix personnel de ce qui relève du conditionnement.

On pourrait presque parler d’un apprentissage de l’écoute de soi…

C’est exactement ça. Au fond, dans la vie de tous les jours, on ne nous apprend pas vraiment à nous écouter. Beaucoup de personnes, notamment lorsqu’elles ont été socialisées comme des femmes, ont appris à faire plaisir à autrui, à éviter les conflits, à répondre aux attentes des autres avant de s’interroger sur leurs propres envies. Dans ces espaces, on s’autorise enfin à se demander ce que l’on ressent réellement. Et quand on découvre que l’on a le droit de dire non dans un contexte aussi intime que la sexualité, cela devient ensuite beaucoup plus facile de poser des limites ailleurs.

Pour autant, tu ne présentes pas la communauté sex-positive comme un modèle idéal.

Non, parce que ce ne serait pas honnête. Il y a aussi des rapports de pouvoir, des personnes qui viennent avec de mauvaises intentions. Comme partout. La différence, c’est que ces questions sont travaillées collectivement. On cherche à les nommer, à comprendre ce qui s’est passé, à améliorer les pratiques. Ce n’est pas un monde parfait. Seulement un espace où l’on essaie d’apprendre ensemble.

Certaines personnes réalisent, en découvrant ces espaces, que leur propre comportement a parfois dépassé les limites des autres.

Oui. Le consentement n’est pas un savoir que l’on possède une fois pour toutes. Comme on ne nous l’enseigne pas réellement, beaucoup de personnes découvrent, parfois tardivement, qu’elles ont reproduit des comportements problématiques sans en mesurer la portée. Pour moi, c’est aussi cela qui rend ces communautés intéressantes : elles montrent qu’il est possible d’apprendre le consentement par l’expérience, plutôt qu’en restant uniquement dans les grands principes.

Comment as-tu réussi à construire ton projet de documentaire ?

Très lentement. Au début, tout le monde me disait que ce serait impossible. D’abord parce que filmer est interdit dans ces espaces. Ensuite parce que beaucoup de personnes craignaient qu’un documentaire déforme complètement la réalité ou mette les participants en danger.Je les comprenais.

Avant même de sortir une caméra, j’ai passé près d’un an à rencontrer des organisateurs, des participants, à assister à des événements, à discuter avec les collectifs. J’avais besoin de comprendre cet univers avant de prétendre le raconter. Surtout, j’avais besoin que les gens comprennent qui j’étais et pourquoi je voulais faire ce film.

La confiance était donc une condition indispensable.

Complètement. Au bout d’un moment, j’ai compris que je ne pourrai pas simplement arriver avec une équipe de tournage dans un événement existant. J’ai donc imaginé un dispositif spécifique. Nous avons organisé un événement conçu dès le départ pour accueillir la caméra. Toutes les personnes présentes savaient qu’un tournage aurait lieu, avaient eu le temps d’y réfléchir et pouvaient choisir d’y participer ou non. Pour moi, il était impossible de faire autrement. On ne peut pas réaliser un documentaire sur le consentement sans que le tournage lui-même respecte cette logique.

Tu as également fait le choix de ne pas filmer de nouveaux participants.

Oui, parce que je trouvais cela trop risqué.Quelqu’un qui découvre ces espaces ne sait pas encore ce qu’il va y vivre. Je ne pouvais pas lui demander de s’engager devant une caméra alors que lui-même ignorait ce que cette expérience allait provoquer. J’ai préféré suivre des personnes qui fréquentaient déjà la communauté depuis longtemps, qui connaissaient leurs propres limites et qui étaient capables, si nécessaire, de dire non à la caméra ou d’interrompre le tournage. Là encore, c’était une question de consentement.

Le dispositif concernait aussi ton équipe technique.

Oui, parce qu’elle allait être confrontée à des situations qu’elle ne connaissait pas. Avant le tournage, nous avons beaucoup échangé. Il fallait que chacun comprenne le cadre, les règles et puisse lui aussi exprimer ses propres limites. Je ne voulais pas d’une équipe qui observe la scène de l’extérieur. Je voulais que tout le monde comprenne ce qui était en train de se vivre, afin que la caméra accompagne l’expérience plutôt qu’elle ne la surplombe.

Tu n’as pas souhaité toi-même te mettre derrière la caméra ?

Au départ, c’était mon intention. Je voulais suivre une personne qui découvrait la communauté et raconter son parcours.J’ai ensuite compris que ce n’était pas possible, justement parce que cela aurait créé une forme de pression sur une personne qui ne savait pas encore où cette expérience allait la conduire. À ce moment-là, j’habitais avec une amie rencontrée dans ces espaces. Nous traversions, chacun à notre manière, des transformations importantes dans nos vies respectives. En filmant notre quotidien, je me suis rendu compte que le documentaire était déjà là. Malgré leurs différences, nos histoires racontaient toutes les deux ce que cette réflexion sur le consentement pouvait produire dans une vie.

Tu deviens alors toi-même l’un des personnages du film.

Oui, et ce n’était pas prévu. Pendant le tournage, j’ai fait mon coming out trans. J’ai aussi traversé une rupture avec une partie de ma famille. Pour moi, la communauté est alors devenue un refuge où j’ai pu explorer des problématiques que je n’arrivais pas à formuler ailleurs, sans être jugé. Je me suis dès lors rendu compte qu’en retirant mon propre parcours du récit, il manquait une partie essentielle de ce que le film cherchait à raconter.

Au fond, Au-delà du cul parle moins d’une communauté que de personnes qui essaient, chacune à leur manière, de trouver une façon plus libre d’habiter leur vie.

Le tournage est aujourd’hui largement avancé. Pourtant, le documentaire n’a toujours pas trouvé de diffuseur.

Oui, et c’est probablement ce qui m’a le plus surpris. Toutes les chaînes que nous avons rencontrées nous disent que le projet est intéressant, qu’elles apprécient le sujet, le trailer, le travail déjà réalisé. Sauf qu’au final, aucune ne s’engage.

Les retours sont très contradictoires. Certains trouvent le projet trop personnel, d’autres trop théorique, d’autres encore trop conceptuel. On nous propose parfois de le découper en formats très courts pour les réseaux sociaux, alors que cela va complètement à l’encontre de la démarche.

Tu as l’impression que c’est le sujet lui-même qui pose problème ?

Je pense surtout qu’il est difficile à imaginer. Dès qu’on parle de communauté sex-positive, beaucoup de gens projettent leurs propres représentations. Ils s’attendent à un documentaire sur la sexualité, alors que ce n’est pas ce que je raconte.

De la même manière, comme je fais ma transition pendant le tournage, certains ramènent spontanément le projet à cette question-là. Pourtant, ce n’est pas le cœur du documentaire non plus. Le fil conducteur, c’est le consentement. Néanmoins, comme cette notion est encore très mal comprise, beaucoup ont du mal à imaginer ce qu’elle peut produire dans un récit.

Tu regrettes aussi la manière dont ce sujet est souvent traité dans les médias.

Oui. On réduit très souvent ces communautés à leur dimension sexuelle, en montrant des personnes nues, des pratiques qui intriguent…et on s’arrête là. Or, ce qui m’intéresse, c’est précisément tout ce qui se passe avant et après. Pourquoi ces personnes sont-elles venues ? Qu’est-ce qu’elles sont venues chercher ? Qu’est-ce que cette expérience change dans leur vie ? Si l’on ne parle que de sexualité, on passe à côté de l’essentiel.

C’est aussi pour cela que tu as pris autant de temps avant de tourner ?

Oui, parce que je voulais comprendre ce que je filmais.Il existe déjà des reportages sur ces communautésn mais llorsqu’on ne connaît pas vraiment ce milieu, on peut facilement passer à côté d’enjeux fondamentaux. Il y a des rapports de pouvoir, des personnes vulnérables, des agresseurs aussi. Comme partout. Si l’on arrive avec une caméra pendant deux jours sans avoir construit de relations de confiance ni pris le temps de comprendre les codes de ces espaces, on risque de raconter une histoire très incomplète. Je ne voulais pas faire un documentaire spectaculaire. Je voulais faire un documentaire juste.

Aujourd’hui, tu cherches donc une autre voie pour permettre au projet d’exister ?

Oui. Nous préparons une campagne de financement participatif et nous cherchons des partenaires, des mécènes, des associations qui souhaitent s’impliquer dans le projet. Un fois le film terminé, nous aimerions qu’il serve de point de départ à des échanges avec le public.

Le documentaire s’accompagnerait donc d’un travail de terrain…

C’est ce que j’aimerais. Ces communautés restent très confidentielles et il n’est pas simple d’y entrer. Pourtant, les questions qu’elles soulèvent concernent tout le monde. J’aimerais que le film puisse donner lieu à des ateliers, des temps de parole ou des rencontres autour du consentement, du rapport au corps, des limites ou des injonctions sociales, pour offrir à davantage de personnes un endroit où ces sujets peuvent être abordés sereinement.

Tu aimerais que le public ressorte du film avec quoi ?

J’aimerais qu’il comprenne qu’au-delà de la seule sexualité, le consentement parle de notre manière d’être en relation avec les autres, de notre capacité à nous écouter, à respecter nos limites et celles des personnes qui nous entourent. Si le film permet déjà de déplacer le regard, de montrer que ces questions traversent le travail, la famille, les amitiés ou les choix de vie, alors il aura rempli une grande partie de son rôle. 

Parce que c’est finalement cela que raconte Au-delà du cul : ce qui peut changer lorsqu’on apprend, enfin, à s’écouter.

En savoir plus : 

Découvrir l’univers d’ Alan et de Au-delà du cul

Boîte de production : Le Village production 

Agent : Hugo Hayat

Crédit Images (trailer et photos ) : Alan Raymond / Myriam Lechanoine / Alienor / David Cabannes

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