Cher Jean-Luc,
Je vous écris au moment où, après que les adhérent-es du Parti Socialiste ont fait le choix d’une primaire fermée entre les forces sociales-démocrates, plusieurs cadres de gauche, telle Sandrine Rousseau, ont annoncé soutenir votre candidature à l’élection présidentielle.
Vous vous dites très certainement que cela fait vos affaires, cher Jean-Luc. Que les électeur-ices des Écologistes ou de L’Après finiront par voter pour vous, estimant que vous seul pourrez permettre à la gauche d’accéder au second tour. Surtout que, pensez-vous sans doute, les appels du pied de la gauche “glucksmannienne” au centre auront tôt fait de refroidir cet électorat, qui y verra le risque de subir, une fois encore, une politique néolibérale et antisociale.
Sur ce dernier point, cher Jean-Luc, je ne peux pas vous donner tort. Si Raphaël Glucksmann a réussi à fédérer une part non négligeable du “barycentre” de la gauche au moment des Européennes, siphonnant au passage l’électorat de l’écologiste Marie Toussaint, sa stratégie actuelle visant à se faire rallier, au premier chef, par d’anciens macronistes avides de sauver leur peau suite au bilan désastreux d’Emmanuel Macron, aura tôt fait de faire sombrer sa popularité auprès du peuple de gauche. Surtout qu’il n’est même pas sûr qu’il aille au bout de l’aventure, François Hollande scrutant le moindre de ses faux pas pour lui rouler dessus au moment qu’il jugera opportun.
Ce peuple de gauche, cher Jean-Luc, j’en fais partie. Et quelle que soit la configuration à laquelle on aura affaire à la veille du scrutin suprême, il me sera de toute façon viscéralement impossible de voter pour vous au premier tour (il en va de même concernant François Hollande mais ce n’est pas le sujet, cette missive ne lui étant pas adressée).
Pourquoi ne puis-je m’y résoudre ? Parce que voyez-vous, je suis née à Pristina, capitale du Kosovo. Un pays que vous qualifiez, je vous cite, d”État croupion”. Je ne vous cache pas qu’il me démange de vous retourner le compliment, cher Jean-Luc. Surtout au vu de la violence des propos que vous avez tenus sur votre blog à son endroit, en 2018, à l’occasion des dix ans de son indépendance :
“Le 23 mars 1999, l’OTAN décide de bombarder le territoire yougoslave et sa région du Kosovo. 13 000 morts pour la bonne cause ! Celle-ci était déstabilisée par une vague de violences entre Albanais et Serbes depuis 1996 en raison de l’action déstabilisatrice d’une organisation « nationaliste » kosovare, l’UCK et de la répression du gouvernement serbe qui s’en est suivie.”
(…)
“Cette indépendance est immédiatement reconnue par les États-Unis et leurs alliés. Ils trahissent donc la parole qu’ils avaient donné 9 ans plus tôt en votant la résolution reconnaissant la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo. Bien sûr, la souveraineté du Kosovo est essentiellement imaginaire. 19 ans après 1999, les troupes de l’OTAN sont toujours présentes massivement au Kosovo qui dépend entièrement de cette présence pour son existence. L’enclave, privée de toutes ressources, n’en finit pas de plonger dans la misère : le taux de chômage chez les jeunes y atteint 60%. Le Kosovo n’existe pas. Cette enclave est ingouvernable et non viable.”
“Non viable”, dites-vous. Autrement dit, vous estimez que les membres de ma famille, forcés à l’exil et dont certains furent emprisonnés et torturés par les Serbes sont comparables à des fœtus de veaux difformes. Cela vous plairait, cher Jean-Luc, que je tienne de tels propos envers votre famille ?
Par vos mots (les mêmes qu’Aleksandar Nikolic, porte parole du RN, répète à l’envi sur les plateaux), par le fait que vous défendiez une soi-disant souveraineté serbe au Kosovo, que vous dénonciez l’intervention de l’OTAN dans les années 1990 et que vous accusiez le peuple albanais d’en être la cause première, vous niez (ou approuvez ?) de facto la persécution qu’il a endurée. En somme, vous accusez un peuple opprimé d’être l’agresseur de son propre bourreau.
“Ça date de 2018”, me rétorqueraient vos militantes et militants, la plupart du temps bien intentionné-es (la majeure partie de ces personnes pensent soutenir un parti humaniste) mais aveuglé-es par votre aura de gourou politique. Sauf qu’en 2022, vous avez enfoncé le clou (sur le cercueil des albanais du Kosovo, mais également sur celui de la Crimée, qui serait Russe, selon vous…), dans une interview accordée au Monde :
“Vous, président, reconnaîtriez-vous l’annexion de la Crimée ?
En tout cas, j’ouvrirais la discussion et je ferais un paquet avec le Kosovo [qui a proclamé son indépendance en 2008 dans les Balkans]. Pour ma part, je pense que la Crimée est russe. Pourquoi ne pas imaginer un référendum sur la péninsule sous l’égide de l’ONU ? En tout cas, la discussion avec la Russie doit être globale. Posons nos limites respectives. Que met-on sur la table, et que proposent-ils ?”
Ne pourriez-vous pas laisser mon peuple tranquille ? Peuple, de surcroît, d’un pays démocratique, alors qu’à l’inverse, la Serbie sombre un peu plus chaque jour dans la dictature ? Préférez-vous les dictateurs, cher Jean-Luc ? Au vu de votre propension à faire vôtre les éléments de langage du Kremlin et de votre refus de reconnaître le génocide des Ouïghours en Chine, on dirait bien que oui. Le sort de cette minorité musulmane vous importe-t-il si peu, à l’image de celui des musulmans du Kosovo ?
On dirait que pour vous, qui défendez, à raison, le peuple palestinien face au génocide qu’il est en train de subir, tous les musulmans ne se valent pas. Pourquoi, cher Jean-Luc ? Qu’est-ce que ces gens vous ont fait ? Y a-t-il pour vous de bons musulmans, qu’il faut défendre à tout prix, et de mauvais musulmans, qui méritent d’être chassés de leurs terres et exterminés ?
Cela nuit à la crédibilité de votre combat pour les Palestinien-nes, cher Jean-Luc. Vous le savez au moins autant que moi : en politique, on a vite fait de faire des raccourcis. Chacun y va du sien et, surtout, de celui qui l’arrange, de celui qui permettra, une fois pour toute, de disqualifier tel ou tel adversaire politique.
Or, votre défense à géométrie variable des peuples opprimés (notamment musulmans donc, mais pas seulement) tend à faire penser qu’au fond, ce ne sont pas ces peuples qui vous importent, mais qui les maltraite. Vous n’aimez pas tel ou tel pays pour une quelconque raison ? Vous lui tombez dessus à bras raccourcis. Un chef d’état suscite votre admiration ? Vous niez en bloc chacun de ses méfaits, chacune des horreurs qu’il peut être amené à commettre, que ce soit contre son peuple (ou une partie de son peuple : une minorité religieuse, ethnique, une catégorie de population) ou sur un état tiers (bombardements, ingérences, invasion…).
Ces prises de position défiant toute logique et toute humanité vous empêcheront indubitablement de l’emporter en 2027, la plupart des électeur-ices de gauche ne faisant pas, contrairement à vous, montre d’un humanisme à géométrie variable.
Surtout, ces électeur-ices ont, pour une très large part, parfaitement conscience du danger représenté non seulement par les États-Unis de Donald Trump et l’État d’Israël, dorénavant plus assimilables à des états totalitaires (le second ayant in fine tout d’une théocratie et le premier en prenant le chemin) qu’à des démocraties, mais également par la Russie impérialiste de Vladimir Poutine, dont les velléités expansionnistes ne sont plus un secret pour personne (à part pour vous…et pour le RN : avouez que ça fait un peu mauvais genre).
Si vous voulez vraiment gagner, vous n’aurez donc d’autre choix que de revoir vos positions sur l’international en prenant soin, cette fois, de ne pas trier les peuples en fonction de vos vieilles obsessions (qui montrent au passage à quel point l’époque vous dépasse). Sinon, cela signifiera que vous ne voulez pas gagner, auquel cas il serait de bon ton de vous retirer de la course à l’Élysée.
Sauf si vous souhaitez que le Rassemblement National l’emporte.
Cordialement bisou,
Agnès