Aujourd’hui je voulais vous écrire à propos de la canicule. Un papier pertinent, bien construit, argumenté et documenté. Comme toujours quoi (Comment ça, non ?). Seulement, il est à peine 8h du matin et il fait déjà 32 degrés chez moi. J’ai le corps et le cerveau fondus. Que voulez-vous, je suis en sucre. Incapable de “résilience” (ce mot me sort par les trous de nez), je n’arrive pas à surmonter dignement une petite vague de chaleur pour participer activement au bon fonctionnement économique de la France. C’est une honte. Je ne suis pas digne de ma patrie. Après tout, comme dit Yann Barthès, nous sommes toutes et tous logé-es à la même enseigne face à la chaleur. Moi, dans mon appartement pourtant bien isolé où, chaque matin depuis le début de la semaine, la température a malgré tout augmenté d’un degré de plus ; les étudiant-es dans leur minuscule bouilloire thermique sous les toits, où il doit probablement faire entre 5 et 10 degrés de plus que chez moi ; les travailleuses et travailleurs sur les chantiers, dans les champs, où l’effet sèche-cheveux s’est mué en effet décapeur thermique ; dans les usines, dans les hangars où la température dépasse aisément les 50 degrés, générant des coups de chaleur, des évanouissements ou pire ; Bernard Arnault dans sa/ses voiture(s), son/ses bureau(x) et se(s) logement(s) climatisés.
Alors pourquoi je me plains ?
Principales raisons de ma colère en vrac (j’ai le cerveau fondu, je vous dis) :
Le déni de Messire Néron-Jupiter
C’est un fait. La France n’est pas du tout préparée à affronter une canicule comme celle que nous subissons en ce moment. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’une “période totalement inédite”, selon Emmanuel Macron, qui estime qu’on “ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent”. Il faut dire que les scientifiques n’alertent pas sur le phénomène depuis plus de cinquante ans (si), et que la multiplication et le caractère de plus en plus précoce et intense des vagues de chaleur depuis les années 2000 et, surtout, depuis une dizaine d’années, ne laissaient absolument pas présager les températures que nous subissons actuellement et celles qui ont eu cours au mois de mai (si). Surtout que grâce à sa majesté Emmanuel 1er, un “gros travail a été fait” en matière, tant de lutte contre le réchauffement climatique, que d’adaptation (non).
“Grande cause” du quinquennat Macron, les questions écologiques (et sanitaires !) ont pourtant subi, ces derniers mois notamment, une succession de reculs sans précédent. Loi Duplomb, ZFE tuées par la droite, suppression des aides pour la voiture électrique et le vélo, suspension du dispositif “Ma prime renov”, fonds vert sabré avec une baisse, en trois ans, de pas moins de 65 % de ses financements, censés permettre aux collectivités locales d’adapter leurs infrastructures, notamment scolaires… Heureusement qu’il s’agissait d’une priorité pour le président ; qu’est-ce que cela aurait été sinon !
L’amateurisme (constant mais jamais assumé) et le mépris (c’était prévisible) du gouvernement
Mercredi dernier, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, affirmait que même si les appels au SAMU avaient augmenté ”de l’ordre de 15 à 20 %”, les hôpitaux n’étaient “pas saturés”. À peine deux jours plus tard, nous apprenions que, finalement saturés, les hôpitaux subissaient “un point de basculement”, et que des premiers décès étaient constatés.
Même déni de réalité du côté du ministre de l’Éducation Nationale qui a décidé que l’épreuve du brevet pourrait se dérouler normalement ce vendredi, puisqu’elle “est le matin, pas l’après-midi, donc pas au moment les plus chauds.” Sauf qu’à l’exception de certaines régions de l’Ouest du pays que la chaleur quitte progressivement depuis hier, il faisait plus de 30 degrés très tôt ce matin. Une chaleur comparable à celle d’un après-midi torride au coeur de l’été. Sans compter qu’au début de la canicule, nombre de salles de classe affichaient déjà une température supérieure à 30 degrés à 8h du matin. À l’image de Jean-Michel Blanquer qui, durant la pandémie, affirmait sans ciller qu’il n’y avait “pas de COVID à l’école”, Édouard Jeffray estime apparemment qu’il n’y a pas non plus de canicule à l’école.
Alors que selon l’Institut national de recherche et de sécurité, un travail physique présente des risques potentiels à partir de 28 °C en extérieur, le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, déclarait quant à lui ce matin dans une interview accordée au Monde que, je cite, “on ne peut pas arrêter la France à partir de 30 °C”, balayant d’un revers de manche, non seulement le congé climatique, mais aussi l’instauration d’un seuil de chaleur pour arrêter le travail. Concrètement, cela signifie qu’un-e ouvrièr-e travaillant dans une usine où règne une température supérieure à 50 degrés ne verra son droit de retrait accepté par sa direction que si cette dernière juge (au doigt mouillé) qu’il est impossible de travailler dans ces conditions.
Des politiques hors sol et en roue libre
Dimanche dernier, Bruno Lemaire expliquait à la télévision qu’en gros, l’idée d’un congé climatique était inepte parce que cela équivaudrait à faire le “choix de la décroissance, de la paupérisation, de la relégation de la nation française et des Français”, et que, pour protéger les travailleuses et travailleurs, il y avait déjà le télétravail. Ce qui revient à dire que tout va bien, puisque les catégories de travailleur-euses bénéficiant de déjà bureaux climatisés (en France 64 % des bureaux sont climatisés) peuvent travailler chez eux où, pour beaucoup, ils n’ont qu’un ventilateur pour se rafraîchir (seulement 28 % des maisons et 13,5 % des appartements sont climatisés en 2026). Le caractère absolument lunaire de sa réponse a-t-il été relevé par le journaliste en face de lui ? Bien sûr que non… Après tout, comme dit Bruno, “on peut toujours travailler moins. On sait tous qu’il faut travailler davantage”. Même son de cloche du côté de Valérie Pécresse, qui intimait, également dimanche dernier, les Francilien-nes de “ne pas se déplacer” et de “privilégier le télétravail”. Il faut dire que contrairement à Bruno, la présidente de la Région île-de-France avait une circonstance atténuante : la totalité des lignes de RER et de trains étaient sérieusement impactées par la canicule, la vétusté des rames et des infrastructures ayant obligé Île de France Mobilités à effectuer des “suppressions préventives” de trains. Il a donc fallu inviter les habitant-es de la région, notamment les plus fragiles, à rester à la maison pour leur éviter d’attendre un train en plein soleil ou dans un train en panne, sans climatisation, durant des heures. Pas simple quand on ne peut pas télétravailler parce qu’on occupe un emploi posté, quand on se voit refuser un droit de retrait par son employeur car il estime que “Rho ça va, ce ne sont pas quelques petits degrés de plus qui vont mettre l’entreprise à l’arrêt”, quand on a dépend d’un ministre refusant de repousser un examen et que l’on doit aller surveiller des élèves à l’autre bout de la région dans des salles en surchauffe.
Les médias qui laissent le RN monopoliser et structurer le débat public (sans pointer ses énormes contradictions).
Compte-tenu de la situation, catastrophique au bas mot, on aurait pu s’attendre à des débats de fond sur la politique menée ces dernières années comme, par exemple, le sacrifice de notre environnement et de notre santé sur l’autel du profit, l’abandon de l’écologie et de l’adaptation climatique sous la pression de l’extrême droite, de la droite et des lobbys de l’industrie agro-alimentaire et de l’énergie fossile. On aurait pu reconnaître que celles et ceux qui tirent la sonnette d’alarme depuis des années avaient raison. On aurait pu dire que le déni climatique n’est plus tenable.
On a pourtant choisi de dire le contraire. Et on a surtout choisi d’inviter des élus et cadres du RN chaque jour sur les plateaux, de les laisser parler de leur “grand plan climatisation”, de les laisser mentir, comme Sébastien Chenu déclarant cette semaine, droit dans ses bottes sur franceinfo, que le RN n’avait “jamais remis en cause le GIEC”, alors que Marine Le Pen elle-même le qualifiait en 2023 d’”alarmiste”. On ne leur met jamais (ou que très rarement) le nez dans le caca puant de leur climatoscepticisme congénital. On préfère se moquer avec eux du congé climatique.
C’est déplorable. Mais ce n’est pas étonnant. Comme déjà abordé sur Derrière le vacarme, nous sommes entrés dans une phase de pré-collaboration où (du moins dirait-on) chacun-e cherche d’ores et déjà à sauver sa peau dans l’optique d’une victoire de l’extrême droite en 2027. Alors on donne des gages de bonne volonté au RN. On l’invite quotidiennement sur les chaînes d’info (audiovisuel public compris), on rentre dans son jeu, on évite de le froisser en le contredisant un peu trop. Tant pis pour le climat. Tant pis pour la biodiversité. Tant pis pour celles et ceux qui souffrent le plus de la chaleur. Tant pis pour la survie de nos enfants et petits-enfants. Tant pis pour la vérité…et pour la démocratie.
Sources :
Canicule : « Tout le monde s’en fout ! »… Yann Barthès se moque des gens vivant sous les toits
Canicule: Pécresse recommande aux voyageurs de “ne pas se déplacer” et de privilégier le télétravail
Jean-Michel Blanquer s’embrouille dans les chiffres sur le Covid-19 à l’école
Jean-Pierre Farandou, ministre du travail : « On ne peut pas arrêter la France à partir de 30 °C »
Vague de chaleur : à partir de quelle température un salarié peut-il refuser de travailler ?
Canicule : le torpillage du fonds vert dont les financements ont fondu de plus de 65 % depuis 2023
Plus de 40 reculs environnementaux en 6 mois : l’échec de l’écologie à la française
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