Alors qu’il semble naturel de se préparer aux incendies, aux catastrophes industrielles et aux attaques terroristes, pourquoi fait-on les autruches en politique ?
Il y a peu, j’ai parlé à une élue de gauche sociale-démocrate, exerçant des responsabilités au sein de sa formation politique, de l’urgence que je ressens de réfléchir aux actions concrètes qui pourraient être menées en cas d’accession au pouvoir de l’extrême-droite. Comme cela avait été le cas lors de mes précédents échanges à ce sujet avec d’autres cadres politiques, issus d’autres partis de gauche, elle a déclaré que cela lui semblait contre-productif.
D’abord parce que ce serait une perte de temps, quand on ferait mieux de mettre notre énergie dans la construction d’un projet et d’une stratégie politiques à même de détourner les électeurs de l’extrême-droite plutôt que de réfléchir à ce qu’on ferait s’ils votaient pour celle-ci. (Passons sur le fait que mettre des mois à ne pas réussir à se mettre d’accord avec ses partenaires potentiels et à pousser de multiples candidatures pour qu’il n’en reste – souhaitons-le ! – qu’une seule à l’arrivée pourrait aussi être vu comme une perte de temps ; ce n’est pas le sujet ici.)
Ensuite parce qu’à imaginer le pire, on ancrerait dans les esprits son caractère inéluctable. Et de conclure : « Tant que ce n’est pas arrivé, je refuse de considérer cette éventualité. Pour l’instant, cela n’existe pas. »
Très bien.
Il se trouve que je suis enseignante. Dans le lycée où je travaille, comme dans tous les établissement scolaires dès la maternelle, nous consacrons un certain nombre d’heures par an à sortir dans la cour en plein hiver pour des exercices incendie, à faire s’accroupir nos élèves sous les tables pour simuler une « alerte intrusion », et à calfeutrer les fenêtres lors de PPMS (Plans Particuliers de Mise en Sûreté) « risques majeurs ».
Peut-être suis-je excessivement pessimiste, mais il me semble que la probabilité que le Rassemblement National remporte l’élection présidentielle dans moins d’un an est légèrement plus élevée que celle de voir un cinglé surgir dans mon établissement armé d’une kalachnikov, ou d’avoir à faire face à un accident dans la centrale nucléaire la plus proche. Pourtant, même si nous nous plaignons des heures de cours perdues, ni mes collègues ni nos élèves ne remettent fondamentalement en cause l’utilité de ces exercices de simulation. Certes, cela ne nous est jamais arrivé, mais cela peut arriver. Et il faut être prêts.
Pourquoi donc sommes-nous plus dans le déni face à la perspective d’une prise de contrôle de nos institutions démocratiques par un gouvernement fasciste que face à l’hypothèse que les cuisines d’un lycée prennent feu ? Serait-ce vraiment une perte de temps de se réunir pour réfléchir à ce que l’on fera(it) si jamais… ?
Pour se demander, par exemple, au sein de mon établissement :
Comment agira-t-on lorsque nos élèves trans ne pourront plus solliciter, sur simple demande d’un responsable légal, d’être identifiés sur Pronote par leur prénom d’usage ? Que mettra-t-on en place pour leur éviter d’être mégenrés et désignés par leur deadname à longueur de journée ?
Que fera-t-on quand les adolescentes qui doivent avorter ne pourront plus être accompagnées par une personne majeure autre que leurs parents ? Quand le peu d’EVARS (éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité) qu’on parvient à mettre en œuvre sera supprimé ?
Comment réagira-t-on quand les programmes d’histoire se verront sommés de transmettre un « roman national » ? Quand les spécialités artistiques seront réduites à la célébration (d’une certaine vision) du patrimoine et les options théâtre transformées en initiation à l’éloquence ? Quand le CDI sera « purgé » d’ouvrages jugés subversifs ? (Sur ces sujets, voir l’article « La culture dans une France gouvernée par le RN ».)
Très concrètement, on fera quoi ? Est-ce que ça ne mériterait pas un PPMS, pour réfléchir à ce qu’on pourrait « mettre en sûreté » ? Pas par défaitisme, mais au cas où… Comme quand on retient que les flacons d’iode sont dans une mallette d’urgence rangée dans la salle E09.
Adolescente dans les années 90, j’écoutais la chanson Né en 17 à Leidenstadt du trio Fredericks-Goldman-Jones. J’en chantais les paroles à tue-tête dans ma chambre (« Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens, si j’avais été Allemand ? » etc.) ; mais je m’arrêtais avant la dernière phrase qui me chiffonnait : « Et qu’on nous épargne à toi et moi si possible très longtemps d’avoir à choisir un camp »… Déjà, je pressentais que c’était le contraire : c’est en choisissant son camp avant qu’il ne soit trop tard que la résistance devient une évidence.
C’est d’ailleurs ce qu’expriment mes élèves. Cette année, dans l’un de mes cours de spécialité théâtre, le comédien qui accompagne la classe a demandé à nos Terminales d’écrire sur leur rapport à l’engagement. Leurs textes sont magnifiques et certains mériteraient d’être reproduits in extenso. L’une conclut sur ces mots : « Je prie pour que, s’il y a une Troisième Guerre mondiale avant que la Terre soit grillée, je sois du côté des résistants. » Et un autre : « J’espère que, quand le fascisme arrivera en France, je continuerai à le combattre. »
Très stupidement, j’ai suggéré à ce dernier, avant la représentation où leurs textes ont été dits en public, de remplacer « quand » par « si », au motif qu’il était trop déprimant de présenter cette perspective comme une fatalité. Il n’en a rien fait. Et il a eu raison. Sa déclaration n’aurait pas eu le même impact avec un « si ». Le « si » repousse la nécessité de se confronter à cette hypothèse. On se dit, comme l’élue avec qui je discutais, que cela n’existe pas vraiment puisque ce n’est pas encore advenu. On reste dans le virtuel. Mais si l’on posait, avec le courage qu’a eu cet élève, la question du « quand » ?
Quand le pire arrivera (quelle qu’en soit l’échéance)…
Comment résistera-t-on quand les spectacles que nous aimons seront privés de subventions ? Quand les artistes qui refusent la mainmise de Bolloré sur la culture seront blacklistés (ah mince, c’est déjà le cas…) ?
Que fera-t-on quand la France sortira de l’accord de Paris et remettra en question les (trop rares) politiques publiques qui ont été mises en œuvre pour lutter contre le dérèglement climatique ?
Comment accueillera-t-on les réfugiés des pays baltes envahis par la Russie de Poutine, contre laquelle plus aucune sanction ne pourra être votée au sein du Parlement européen à cause du veto français, quand rien ne sera fait pour leur accorder l’asile ?
Dans quel cadre clandestin offrira-t-on des soins d’urgence aux migrants qui ne pourront plus bénéficier de l’Aide Médicale d’État ? Quels réseaux créera-t-on pour héberger les sans-papiers menacés d’être renvoyés en masse dans leurs pays d’origine, où certains risquent la mort ?
Comment soutiendra-t-on les familles homoparentales privées de leurs droits ? Quelle survie imaginera-t-on pour les sciences sociales quand elles verront leurs budgets fondre car elles seraient des bastions woke ?
Et quelle résistance numérique organisera-t-on quand les réseaux sociaux seront (encore plus) manipulés par les technofascistes qui les possèdent ? Quand les élections, par le biais de ces même réseaux, n’auront plus de « libre » que le nom ?
On me dira que je lis trop de dystopies (c’est même pas vrai !), que je cultive un imaginaire romantique de la résistance. Mais doit-on laisser les fascistes être les seuls à se préparer ? Quand d’autres sont déjà en « pré-collaboration », n’est-il pas urgent d’entrer en « pré-résistance » ?
Je n’ai pas les réponses à toutes ces questions, mais je suis persuadée qu’on peut les trouver. Collectivement. À condition de s’y mettre dès maintenant. Pour ne pas être pris de court comme les démocrates américains, restés trop longtemps dans la sidération après leur défaite face à Trump. Pour ne pas perdre un temps précieux à s’organiser quand il faudra agir.
Cela n’empêche pas de construire un autre avenir. C’est le Conseil National de la Résistance qui a imaginé, alors que ses membres risquaient quotidiennement la torture, le système de protection sociale dont la France bénéficie depuis quatre-vingts ans.
La démocratie est un bien fragile. De 1799 à 1940, en passant par 1851, notre seule histoire française suffit à s’en convaincre, sans même remonter à la chute de la République romaine ni évoquer les dictatures européennes du XXe siècle. Or, les exemples venus d’ailleurs, dans le temps ou l’espace, sont précieux pour nourrir la réflexion qu’il nous faut mener. Pas juste pour admirer la grandeur des actes et des âmes de résistantes et résistants héroïques, mais aussi pour y puiser des pistes d’actions très concrètes.
Pour s’inspirer, par exemple, des citoyens américains qui emmènent à l’école les enfants de leurs voisins latinos terrorisés par l’ICE. Des stratégies de contournement de la loi interdisant les représentations LGBTQ+ par le monde du livre en Hongrie. Du sauvetage des manuscrits de Tombouctou menacés par les djihadistes. Des médecins iraniens soignant clandestinement les manifestants blessés pour leur éviter d’être arrêtés en se rendant à l’hôpital…
On n’en est pas là, mais cela mérite bien quelques réunions de préparation au pire. Ce qui ne dispense pas, bien sûr, de continuer à combattre l’idéologie fasciste au présent, pour l’empêcher de progresser et rendre un autre avenir désirable par une majorité d’électeurs.
Quelques organisations s’emparent sérieusement de ces sujets. C’est le cas par exemple de l’association La Digue, fondée par le député de Paris Pouria Amirshahi et réunissant des élus comme des membres de la société civile. Ensemble, ils réfléchissent aux leviers permettant de protéger l’État de droit en cas d’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, en documentant notamment les outils de résistance employés à l’étranger, que ce soit dans les pays où un régime illibéral s’est installé ou dans ceux qui ont réussi à éviter que cela ne se produise.
Toutefois, ces initiatives restent trop peu nombreuses et/ou pas assez coordonnées. C’est dans chaque ville, dans chaque cadre professionnel ou associatif, que ces questions devraient se poser. Cela nous permettrait non seulement d’être un peu moins pris de court le jour où…, mais aussi de faire réaliser ce qu’on risque de perdre à celles et ceux qui préfèrent éviter d’y penser.
La présente réflexion n’est qu’un premier jalon et un appel aux bonnes volontés. Quand trop peu de responsables politiques semblent prendre la mesure de ces enjeux et que la plupart s’enferment dans des querelles d’ego, c’est à nous, citoyennes et citoyens, d’organiser dès à présent la résistance démocrate.
Ce sera bien aussi nécessaire qu’un exercice incendie ou un PPMS.
Sources :
Plan particulier de mise en sûreté (PPMS) | Ministère de l’Education nationale
Programme du Conseil national de la Résistance — Wikipédia
Loi anti-LGBTQ+ en Hongrie : comment le monde du livre résiste
L’homme qui a sauvé les trésors de Tombouctou
En Iran, des médecins au secours des manifestants
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