Dépublier plutôt que débattre : l’inquiétant précédent de La Grande Librairie

Dépublier plutôt que débattre : l’inquiétant précédent de La Grande Librairie
Suite à l’intervention de l’actrice et autrice engagée Adèle Haenel, dans le cadre d’une carte blanche, le replay de La Grande Librairie a été supprimé par France Télévisions © Doreen Kennedy – Alamy Live News.

La décision de France Télévisions de dépublier le replay de La Grande Librairie du 9 septembre, après les propos tenus par Adèle Haenel sur Gaza, marque un tournant inquiétant dans la manière dont l’audiovisuel public français gère le débat.

Invitée de l’émission présentée par Augustin Trapenard, Adèle Haenel disposait en fin de programme d’une carte blanche, « Droit dans les yeux ». Elle y a notamment déclaré que « l’État d’Israël commet un génocide en Palestine » et que « la France est complice », avant d’appeler à sanctionner Israël et à « libérer la Palestine ».

Si l’émission a bien été diffusée en direct,  son replay, d’abord mis en ligne, a en revanche été ensuite retiré de france.tv.

(Du coup on partage la séquence : n’hésitez pas à faire de même !)

France Télévisions récuse le terme de censure pour qualifier sa décision et la présente plutôt comme une « mesure conservatoire », prise après plusieurs saisines de l’Arcom. Le groupe estime que les propos d’Adèle Haenel abordaient un sujet géopolitique sensible sans offrir les conditions nécessaires à « l’expression d’une diversité de points de vue », conformément à son cahier des charges.

C’est précisément cette réponse qui pose problème. Car face à une parole considérée comme insuffisamment contradictoire, France Télévisions disposait de bien d’autres possibilités. Contextualiser. Répondre. Organiser ultérieurement la contradiction. Interroger les termes employés et leur portée juridique et politique. Bref, faire vivre le débat.

Sauf que le choix a été tout autre : retirer l’émission.

Quand la contradiction cède la place à l’effacement

La question dépasse donc largement les propos d’Adèle Haenel et la manière dont chacun peut les recevoir. Elle concerne le rôle même de l’audiovisuel public. Un service public censé garantir le pluralisme peut-il répondre à une controverse en faisant disparaître de sa plateforme l’émission qui l’a provoquée ? Et quel précédent une telle décision crée-t-elle pour celles et ceux qui produisent, présentent ou réalisent ces programmes ?

Le problème n’est pas de savoir si les propos d’Adèle Haenel devaient être discutés. Bien sûr qu’ils pouvaient l’être ! Le mot « génocide » porte des enjeux juridiques, politiques et géopolitiques considérables. La situation à Gaza fait elle-même l’objet d’un débat international majeur. Or, c’est justement pour cette raison qu’il faut pouvoir en débattre.

Supprimer le replay ne déconstruit aucun argument et ne répond à aucune affirmation. Cela rend simplement le contenu moins accessible. Un geste d’autant plus troublant qu’il concerne La Grande Librairie, émission culturelle presque patrimoniale, et une séquence conçue comme une carte blanche. La littérature et la culture ont toujours constitué des espaces où pouvaient s’exprimer l’impertinence, la contestation et des paroles susceptibles de déranger. À quoi sert encore une carte blanche si elle ne reste blanche qu’à condition de ne pas provoquer de polémique ?

La peur du scandale

Cette affaire témoigne d’une rétractation progressive de l’espace de la nuance.

L’espace public démocratique, pour reprendre la pensée de Jürgen Habermas, devrait permettre la confrontation des arguments et l’affrontement des idées. Or nous voyons se développer une autre logique : celle d’institutions de plus en plus fébriles face à la polémique et soucieuses d’empêcher le scandale avant même d’avoir à l’affronter.

Les réseaux sociaux jouent évidemment un rôle dans cette évolution. Une séquence provoque des réactions, celles-ci entraînent des signalements, la polémique enfle et l’institution doit réagir immédiatement. Dans une telle mécanique, la prudence peut rapidement devenir une forme d’autocensure. Et ses effets dépassent largement l’émission concernée. Car les producteurs, présentateurs et créateurs observent eux aussi ce qui se passe. 

Si une prise de parole controversée peut conduire à la dépublication d’un programme entier, la tentation sera grande, à l’avenir, d’adapter les invitations, les questions et les sujets afin d’éviter pareille situation.

La censure la plus efficace n’est pas nécessairement celle qui interdit explicitement de parler. C’est parfois celle qui conduit chacun à déterminer à l’avance ce qu’il vaut mieux ne pas dire.

Un problème démocratique

On pourrait être tenté de rapprocher cette évolution du trumpisme américain. La comparaison mérite toutefois d’être maniée avec précaution.

Le trumpisme s’est notamment construit sur l’attaque frontale contre la presse et la dévaluation permanente de la vérité factuelle. Ce que révèle l’affaire de La Grande Librairie relève d’une mécanique différente. Le contrôle vient ici d’une institution qui choisit elle-même de retirer un contenu face à la controverse qu’il suscite, et non d’un pouvoir politique attaquant directement les médias. 

Les mécanismes diffèrent, mais une même question finit par se poser : quelle place reste-t-il au conflit d’idées lorsque la maîtrise du discours public devient prioritaire ?

Car l’affaiblissement de la culture du débat contradictoire nourrit précisément ce que l’on prétend combattre.

Lorsqu’une opinion est contestable, il faut pouvoir la contester. Lorsqu’une affirmation nécessite d’être contextualisée, il faut la contextualiser. Lorsqu’un mot mérite une discussion juridique, politique ou historique, cette discussion doit avoir lieu.

Faire disparaître le support sur lequel il a été prononcé ne règle rien. Au contraire. Cela alimente l’idée que certaines paroles seraient interdites et offre à ceux qui les ont prononcées un argument supplémentaire : regardez, dira-t-on, puisqu’ils ont supprimé l’émission, c’est bien que ce sujet ne peut pas être abordé.

Le précédent du bouton « supprimer »

Voilà pourquoi cette affaire devrait nous inquiéter bien au-delà de ce que chacun pense d’Adèle Haenel, de ses propos ou de la situation à Gaza.

La question essentielle concerne le réflexe institutionnel qui consiste à répondre à une controverse par la dépublication.

L’audiovisuel public devrait être l’un des lieux où la contradiction peut précisément s’organiser. Un espace où l’on accepte que des paroles dérangent, à condition de pouvoir les discuter, les vérifier et leur opposer d’autres arguments.

Choisir à la place le bouton « supprimer » revient à envoyer le signal inverse ! 

Une démocratie suffisamment sûre d’elle-même ne devrait pas craindre la confrontation des idées. Elle devrait craindre davantage le moment où ses institutions commencent à préférer leur effacement.

La vérité d’abord

À propos de La pensée du jour

Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
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Auteur-ice

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