Cet été, les Médiévales de Falaises (Calvados) reçurent, à leur échelle, une vague de haine en ligne. La raison ? Le festival a publié sur ses réseaux une affiche où figurent deux personnages, en tenues inspirées du Moyen-Orient de l’époque des croisades. Un élu de la ville aurait alors rétorqué “Le Moyen Âge n’appartient ni à la Normandie, ni à la France.” (Ouest France). Mais à qui revient le droit de raconter l’histoire ? Celui qui la connaît le mieux ou celui qui s’en sert le mieux ?
Je sais que je tombe mal, deux mois après la sortie de L’Odyssée au cinéma, à venir vous expliquer que le Moyen Âge a la cote. Pourtant, les romans dont l’intrigue se situe à cette période se classent dans les meilleures ventes Fnac, avec des sagas à succès comme Les Piliers de la Terre de Ken Follett ou Les Rois Maudits de Maurice Druon. Sans parler des séries, Game Of Thrones ou The Last Kingdom pour citer des plus anciennes. Plus récemment, Vikings : Valhalla (eh oui, les vikings ça compte !) continue de faire un carton, la saison 1 cumule plus de 8 millions de visionnage selon des statistiques de 2025. Côté jeux vidéo, Kingdom Come : Deliverance s’est vendu à un million d’exemplaire sur Steam en 24 heures et on ne compte plus les univers de fantasy se situant dans un Moyen Âge plus ou moins fantasmé : Elden Ring, The Witcher, A Plague Tale… Il ne faut pas non plus oublier le vaste réseau de fêtes médiévales que l’on trouve dans à peu près toutes les villes disposant de vestiges de château ou de monastère (c’est-à-dire beaucoup), et qui vont de la petite foire au festival d’envergure comme à Provins (Seine-et-Marne). Et comment parler des spectacles autour du Moyen Âge sans mentionner le funeste Puy du Fou, du non moins funeste Philippe de Villiers ? Mais on y reviendra plus tard.
Étonnamment (ou pas), les monographies historiques n’affichent pas une santé comparable, même si le public français reste plutôt friand d’ouvrages de vulgarisation, essentiellement sur les deux guerres mondiales ou la Révolution de 1789 et ses suites (coucou Napoléon). Certes, je peux entendre que 700 pages sur l’impôt dans le duché de Gascogne entre 1322 et 1345 soient dures à sortir sur la plage l’été, mais ces chiffres nous titillent quand même sur le fait que le Moyen Âge fait plus rêver qu’autre chose. On parle d’ailleurs essentiellement du Moyen Âge central (du XIe au XIVe siècles) voire tardif (XIVe-XVe siècles). Eh oui, les croisades, la Guerre de Cent Ans, le trésor des Templiers, Jeanne d’Arc, tout ça, ça fait de chouettes histoires ! D’ailleurs, notre imaginaire des châteaux forts et des preux chevaliers en armure intégrale vient surtout de la période qui s’étend du XIe au XIVe siècles. Quelques exceptions, Charlemagne (768-814) et surtout Clovis (481-511), qui intéressent pour leur côté fondateurs d’une France supposément unie autour de la chrétienté. Et qui adore citer Clovis ? Nos droitards ! Ils ne se privent pas de s’ériger en fans incontestés du Moyen Âge. Et tout ça alors que j’existe, et que cet article aurait paru bien plus tôt sans mon nombre exponentiel d’heures sur Age of Empire IV. On se souvient en 2022 du projet minable de Papacito, Julien Rochedy, Thaïs d’Escuffon et consort, de sortir un film patriote sur le “lourd Moyen Âge”. Lourd fut également le flop de leur campagne de dons.
Tous ces imaginaires, ces discours et ces œuvres qui font du Moyen Âge leur toile de fond ou leur sujet principal, ça porte un nom : le médiévalisme. Justine Breton, maîtresse de conférence en la matière à l’Université de Lorraine, le définit ainsi : “Les usages, les utilisations et les représentations du Moyen Âge qui ont été créées en dehors du Moyen Âge.”. Cela englobe donc différents acteurs, du mordu d’histoire qui va recréer des costumes dans sa chambre, à Stérin qui investit en masse dans les reconstitutions “historiques”. On peut le comparer à l’orientalisme, dans la mesure où il s’agit d’images projetées depuis un point de vue situé, sur une région, ou en l’occurrence un temps, qui nous est lointain. Toutefois, selon la chercheuse, le mot ne porte pas de connotation négative en soi, car les usages sont très divers. Inutile, donc, de vous flageller car vous avez kiffé le set de Perceval à l’Huma il y a deux semaines. Ce n’est, à la rigueur, qu’une faute de goût, et puis j’y étais aussi (contre mon gré, je vous jure).
Dans cet article, on parlera aussi souvent “d’usages”, soulignant le fait que bon nombre de ces discours et de ces représentations ont un but, un intérêt en dehors d’elle-même.
Le Moyen Âge, une période “Joker” ?
Il n’est point nouveau que l’on convoque l’imaginaire médiéval, chaque époque s’en sert pour combler des besoins politiques, appuyer un discours, ou simplement car le contexte s’y prête. “Dans la littérature dite fin de siècle, c’est-à-dire au tournant du XIXe et du XXe, jusqu’à la Première Guerre mondiale en fait, on va utiliser le Moyen Âge en lien avec les fameuses terreurs de l’an 1000, la crainte de fin du monde.” explique Justine Breton. “Pendant les deux guerres mondiales, ont l’utilise beaucoup à des fins de propagande, avec l’image des chevaliers, des barbares qui envahissent.” poursuit-elle. Plus étonnant, dans les années 60, l’édition poche du Seigneur des Anneaux a vu son succès en partie dû à une lecture pacifiste par les opposants à la guerre du Vietnam. Ses héros nobles, en paix avec la nature, se sont attiré la sympathie des militants “les gens pouvaient arborer des badges “Gandalf Président” par exemple.”. Puis, au tournant des années 2000, “il y a eu une surproduction de livres et de films sur les croisades”, indique Blaise Dufal, médiéviste et membre du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire), “C’était les enjeux du choc de civilisations, occident chrétien contre orient musulman, populaires après le 11 septembre”.
Le Moyen Âge c’est donc un peu un outil multifonction, que l’on convoque pour plein de raisons différentes. Mais les premiers à en faire un outil d’État, ce sont les historiens sous la monarchie de Juillet, Augustin Thierry ou François Guizot, qui fut ministre des affaires étrangères puis président du conseil, selon Blaise Dufal “Les porte-paroles idéologiques de la bourgeoisie triomphante qui arrivait enfin aux affaires après les deux décennies de Révolution et d’Empire, et qui ont vu dans le Moyen -Âge le socle de l’identité française.”. Quelques décennies plus tard, sous la IIIème République, les penseurs de l’instruction publique écrivent des manuels. Ernest Lavisse ou Jules Steeg réutilisent tour à tour l’histoire de l’Ancien Régime pour glorifier la Révolution face à l’obscurantisme, ou souligner l’ancienneté de la nation française grâce à Clovis ou Charlemagne. À chaque fois, avec cette idée que l’histoire doit dire quelque chose du passé mais surtout dicter une direction pour le présent et pour la nation. C’est l’avènement d’une “Histoire nationale” et du “Roman national” dont on entend si souvent parler, bien que le terme fut popularisé par Pierre Nora dans les années 90.
50 nuances de gueux
Aujourd’hui, les représentations du Moyen Âge se sont multipliées dans la pop culture, la politique, un peu partout en fait. Elles sont aussi diverses qu’elles sont créés par des auteur.ices différent.es, avec des objectifs différents et des références différentes. Justine Breton les place sur un spectre, dont une extrémité est le “Moyen Âge noir, on imagine une période barbare ou il ne s’est rien passé pendant 1000 ans, les seigneurs décapitent à tour de bras, l’inquisition, les sorcières, une diablosiation au maximum quoi!”. De l’autre côté, le Moyen Âge rose, avec les princesses, les licornes, les fées, globalement la vision incarnée par Disney “Cette idéalisation dans un autre sens où on va penser qu’au Moyen Âge, tout le monde avait des grandes valeurs courtoises.”. Ainsi, toute représentation du Moyen Âge jongle entre ces deux pôles, quitte à les mélanger. Par exemple, les virilistes d’extrême-droite vont adorer le côté dur, violent et sanglant des batailles ou des exécutions publiques, très Moyen Âge noir. Mais ils vont aussi utiliser la vision “rose” pour parler des femmes, qui auraient été supposément plus dignes, plus féminines autrefois.
Dans la pop culture, si le spectre a toujours été très vaste, certaines tendances prévalent en fonction des époques. Prenons par exemple la figure de Robin des Bois, si les films des années 50-60 le montrent jovial, en petit collant rouges ou verts pétants, avec une raie proprette au milieu, le Ridley Scott de 2010 met en scène Russell Crowe cheveux ras, cavalant dans un univers gris, rude et boueux. Pour Justine Breton, ces différences s’expliquent avant tout par l’aspect technique : Dans les années 50 on développait le Technicolor, et on le mettait en valeur par des tons “flashys”, tandis que les années 2000 virent l’explosion du numérique, les couleurs sont désaturées, et les premiers arrière-plans faits sur ordinateur géraient mal les ombres très contrastées. Par dessus-tout, le choix d’une certaine représentation du Moyen Âge pour un film, un spectacle, une BD, etc, relève surtout d’impératifs économiques, selon la chercheuse. “On reproduit les modèles qui fonctionnent.” réaffirme-t-elle. Eh oui, le Puy du Fou, contrairement à certains médias rachetés par Bolloré ou Stérin, c’est une entreprise rentable avant d’être un outil de propagande.
L’Histoire, une affaire française
Mais pourquoi un tel succès, une telle appétence du public pour le Moyen Âge, voire notre histoire en général ? “On est dans un pays où un discours politique ne peut pas faire sans histoire, ne peut pas se structurer sans convoquer l’histoire.” explique Arnaud Fossier, médiéviste et maître de conférence à l’université de Bourgogne. Il l’explique par notre passé particulier, marqué par des révolutions fréquentes au grand retentissement mondial : “Une révolution, c’est un moment où on revendique une rupture avec le passé. Et je pense que quand on rompt avec le passé, on est obligé d’y réfléchir par définition.”. Qu’on le veuille ou non, l’histoire est politique.
On le voit dans la volonté de l’État à vouloir mettre son grain de sel, et s’arroger le droit de déclarer ce qui est vérité historique ou non. Les lois mémorielles, comme la loi Gayssot en 1990 (contre le négationnisme de la Shoah) et Taubira en 2001 (reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité) en font partie, bien que défendant des causes légitimes. Plus choquant, l’article 4 de la loi du 23 février 2005 sur les rapatriés, qui mentionne “Le rôle positif de la présence française outre-mer”, il provoqua un tollé, jusqu’à ce que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, annule son déplacement aux Antilles. C’est d’ailleurs sous son quinquennat qu’il s’empare de personnages historiques, de Jean Moulin à Jean Jaurès, afin de servir ses différents discours. Ses rédacteurs de discours, dont le plus connu est Henri Guaino, réunissent un panel de référence, en vue de créer un consensus national. À cette époque naît le CVUH (Comité de Vigilance sur les Usages publics de l’Histoire), dans ces années marquées par un usage intensif de l’histoire. Blaise Dufal, un de ses membres, raconte: “La question est de savoir s’il revient au législateur d’établir des vérités historiques par le biais de la loi ? […] Un certain nombre d’historiennes, d’historiens, ont décidé de former cette association pour répondre à une demande publique.”. Parmi leurs ouvrages, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire eut un retentissement particulier.
“Chaque gouvernement veut faire un nouveau programme d’histoire, et pour les enseignants, c’est vraiment pénible.” déplore Blaise Dufal. Mais pourquoi lâcheraient-ils cet outil si puissant ? Déjà au début du siècle dernier, Charles Maurras, fondateur de l’Action Française, concevait l’histoire comme un pur outil au service du nationalisme, se plaçant dans ce qu’on appelle “l’école capétienne”. Bien qu’aujourd’hui, l’utilisation qu’en fait l’État est moins radicale, on compte toujours sur le service public (ou gravitant autour) des pseudo-historiens. On pense à Stéphane Bern de Secrets d’Histoires sur France 3, qui dispose depuis 2025 d’une chronique quotidienne sur ICI (Anciennement France Bleu) appelée Voyage dans le Temps. Franck Ferrand, commentateur du patrimoine sur le Tour de France, passé par Radio Classique, intervient régulièrement sur CNews,Valeurs Actuelles et ne cache pas son admiration pour Zemmour. Comme par hasard, les deux gus sont particulièrement fans de cathédrales, de rois et d’une histoire centrée sur les grands hommes, où les femmes sont au mieux des inspirations, au pire des manipulatrices.
Mais le roi de la falsification, bien qu’il ne travaille pas pour le service public (qu’on nous en préserve !), c’est Eric Zemmour. Tous ses livres, Le Suicide Français, Le Destin Français, le Slip Français ? Bref, tous ses ouvrages réduisent l’histoire à de l’opinion, des phrases qu’on balance ici et là, sans contradicteurs. Génocide Vendéen, Pétain aurait “sauvé les juifs de France”, il est de toutes les thèses réactionnaires et complotistes. S’il faudrait un article entier pour passer en revue tous ses mensonges, gardons qu’il est l’un des hommes politiques utilisant le plus l’Histoire comme un levier. Comme toujours, ce sont les historien.nes qui font tout le sale boulot d’éplucher ses livres, je vous conseille donc Historiens de Garde, de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin aux éditions Libertalia.
Le Puy du woke
Et la gauche dans tout ça ? Si hier Engels et aujourd’hui Eric Vuillard citaient les guerres de paysans du XVIème siècle en Allemagne, son usage de l’Histoire est beaucoup plus ponctuel. En tant que gauchistes, on peut parfois rêver du Moyen Âge comme un temps pré-industriel, où le travail suivait le rythme de la nature, où les jacqueries remettent à leurs places les collecteurs de l’impôt. C’est tout aussi inexact que les visions réactionnaires que l’on a dépeintes plus tôt. “Ça serait gênant de s’approprier la totalité du Moyen Âge quand on est de gauche aujourd’hui.” ajoute Arnaud Fossier. De son côté, il reprend en 2025 la formule choc “À quand un Puy du Fou de gauche ?”, dans une tribune du Monde. Critiqué par ses pairs, sur l’argument légitime qu’il serait vain de fabriquer à notre tour des contre-vérités, il répond : “J’avais en tête un contre-récit, mais qui ne soit pas un contre-mensonge, au contraire il serait fondé sur des faits et le travail des historiens. […] Ce que j’appelle une histoire de gauche, c’est une histoire critique, qui déboulonne les mythes quels qu’ils soient.”. Tout serait donc affaire de cadrage, de qui on raconte l’histoire ? Des masses ou des grands hommes ? Arnaud Fossier cite comme référence Gérard Noiriel et son Histoire populaire de la France (2018) ainsi que l’excellent Howard Zinn qui écrivit Histoire populaire des États-Unis en 1980, une révolution dans l’historiographie dominante.
Le combat contre la falsification de l’histoire se mène aussi dans des lieux comme la Tour Jean Sans Peur à Paris et le Musée de Cluny, pour ne citer qu’eux (désolé la SNCF c’est cher, je reste à Paname). “En tant que musée national du Moyen Âge, il doit à la fois proposer des éléments de compréhension de culture matérielle du Moyen Âge puisqu’on y montre des objets, des artefacts, mais aussi une compréhension de l’inclusion de ces artefacts dans la question historique.” explique Séverine Lepape, directrice. En plus de travailler avec des historiens reconnus, elle met un point d’orgue à l’actualité de sa programmation, en prise avec les nouvelles découvertes et théories sur l’histoire médiévale, car c’est une science qui bouge. “On est en train de faire un parcours sur les idées reçues dans notre guide audio et sur notre site internet.” ajoute Séverine, dans les dossiers thématiques du site, une page de “débunkage” des mythes : Mourraient-ils tous à 30 ans ? Était-ce une société ultra violente ? “Ce qui nous intéresse, c’est d’ajouter de la complexité, ce ce n’est pas de donner une réponse en disant c’est ça, et puis ce n’est pas autrement.”. explique-t-elle, “On est animés, je pense tous et toutes, d’un grand engagement à ce que le Moyen Âge ne soit ni idéalisé, ni stigmatisé, qu’il soit mis à sa bonne place, qu’il soit un terrain d’enquête, de recherche, d’émerveillement aussi !”. Une mission qu’elle mène avec tout ce que lui permet “l’arc républicain”, même si, elle le reconnaît “On n’a effectivement pas l’audience de CNews ou du Puy du Fou.”.
Les travaux des historiens, des enseignants, des musées, de certains documentaires produits par le service public, toutes ces sources de qualité existent (et sont loin d’êtres chiantes) ! Comme l’historien William Blanc, copieusement applaudi à la Fête de l’Huma samedi 12 septembre, lorsqu’il réclamait plus de moyens pour de la vulgarisation de qualité, on souhaiterait que le parcours vers la vérité historique ne soit pas si sinueux. Si la période actuelle nous oblige à mettre les imaginaires en concurrence, par une forme d’urgence politique, notre horizon ne sera pas, on l’espère, celui d’une bataille culturelle perpétuelle. Mais plutôt d’une circulation saine des savoirs au sein d’un réseau de discussions, d’écoute et de remise en question.