Cela s’ouvre sur un surgissement abrupt du réel. Dans son insupportable violence.
On avait pris place avec impatience sur ces bancs du Théâtre du Soleil qui ne sont peut-être pas ce qu’on fait de plus confortable mais qu’on retrouve avec bonheur de spectacle en spectacle ; on s’attendait à une plongée dans l’univers légendaire suggéré par le titre, à l’esthétique bien connue d’Ariane Mnouchkine mêlant réalité et stylisation, émotion et distanciation. Et voilà que, surgi d’un JT nauséeux, le visage énorme de Vladimir Poutine fait irruption en vidéo-projection au fond du théâtre, que sa voix envahit l’espace pour déclarer la guerre à l’Ukraine.
Nous revivons le 24 février 2022.
La comédienne en bleu de travail qui vient de nous rappeler de mettre nos téléphones « hors d’état de nous nuire » et de nous souhaiter un bon spectacle se rue sur le plateau pour chasser ce visage dont la seule présence salit les lieux, frappe le rideau de fond de scène sur lequel est projeté le dragon face auquel elle est si petite. Ses cris sont vains. Quand l’image disparaît enfin, il n’y a plus que les pleurs de la femme en bleu. Et son besoin de comprendre.
Alors commence un voyage de six heures dans la fabrique des monstres.

La première époque, La victoire était entre nos mains, fait revivre la Révolution russe, ou plutôt les révolutions russes : celle de février 1917 et sa confiscation par le coup d’État d’octobre. Le titre est emprunté au tome 1 des Carnets de la Révolution russe du menchevik (social-démocrate) Nikolaï Soukhanov. Cela donne le ton : cette première partie s’emploiera à montrer – avec une subjectivité assumée : le regard est ici celui d’artistes et non d’historiens, même si les premiers se sont largement nourris du travail des seconds – comment Lénine et un petit groupe de bolcheviks ont sapé la démocratie naissante pour lui substituer la dictature du prolétariat.
Dans ce livre d’histoire qui se déploie sous nos yeux en tableaux vivants, les textes sont tous des documents authentiques. Il s’agit, au sens strict, de ce que, depuis Peter Weiss et sa pièce L’Instruction (1966), tirée des dépositions faites au procès de Francfort sur la Shoah, on nomme « théâtre documentaire » ; l’auteur allemand déclare ainsi : « Plus le document est insoutenable, et plus il est indispensable de parvenir à une vue d’ensemble, à une synthèse. Le théâtre documentaire affirme que la réalité, quelle que soit l’absurdité dont elle se masque elle-même, peut s’expliquer dans le moindre détail. » (Notes sur le théâtre documentaire, 1967)
Or, s’il y a bien de l’insoutenable dans cette fresque peignant la montée des totalitarismes, c’est de façon très concrète – et éminemment théâtrale ! – que la réalité prend chez Mnouchkine le masque de l’absurde puisque les personnages historiques sont joués, précisément, par des acteurs portant… des masques. Masques à la fois réalistes (on identifie Lénine, Trotski, Staline, Hitler ou Churchill au premier coup d’œil) et grotesques, car légèrement trop grands par rapport aux corps, ce qui crée des silhouettes aussi ridicules qu’inquiétantes.

À ce procédé théâtral s’en ajoute un autre, plus surprenant : le corps et la voix sont dissociés, les paroles étant prononcées sur une bande-son enregistrée dans la langue originale de chaque protagoniste tandis que les acteurs jouent, comme en « play-back », la partition gestuelle des personnages. La réception passe alors par trois canaux distincts : ce qu’on voit, ce qu’on entend et ce qu’on lit (les passages en langue étrangère étant surtitrés). Ainsi se trouve accompli le vœu de distanciation de Brecht, qui appelait à « une reproduction qui, certes, fait reconnaître l’objet, mais qui le fait en même temps paraître étranger » (Petit organon pour le théâtre, 1948).
Car c’est bien du projet brechtien qu’il s’agit : rejetant les modalités dramatiques traditionnelles (reposant notamment sur l’identification) qui placent les spectateurs dans un « état d’absence », « comme envoûtés, […] pareils à des gens dont on fait quelque chose », le metteur en scène socialiste prône une forme qui « laisse le spectateur productif » grâce à une « émotion vécue en toute conscience ». Il recommande de distancier le personnage car le public « ne doit pas simplement se mettre à sa place mais […] prendre position face à lui » et de procéder par juxtaposition de tableaux, l’enchaînement de « petites pièces dans la pièce » étant l’un de ces « effets de distanciation authentiques [qui] ont un caractère combatif ».
Ainsi, les tableaux se construisent et déconstruisent devant nous grâce à des décors sur roulettes dont le Théâtre du Soleil s’est fait une spécialité, qui arrivent et repartent dans des chorégraphies d’une impressionnante précision. Et la femme en bleu, démiurge faisant revivre le passé, fabrique l’histoire sous nos yeux en créant les scènes comme dans un jeu d’enfants – quelle joie de la voir verser des confettis blancs sur les costumes des acteurs pour figurer la neige ! Elle commente même la construction dramaturgique, débattant avec ses personnages – tels l’anarchiste ukrainien Nestor Makhno ou un jeune social-démocrate allemand, qui voudraient qu’elle parle davantage d’eux – à qui elle tente de faire comprendre qu’« on ne peut pas tout raconter ! ».
Or, ce voyage dans le passé éclaire non seulement des pans du XXe siècle parfois peu connus, mais surtout notre temps avec lequel certains tableaux résonnent singulièrement. Ainsi d’un texte de la journaliste américaine Dorothy Thompson, paru dans le New York Herald Tribune en 1937, qui alerte : « No people ever recognize their dictator in advance. He never stands for election on the platform of dictatorship. He always represents himself as the instrument for expressing the incorporated national will. When Americans think of dictators they always think of some foreign model. […] But when our dictator turns up you can depend on it that he will be one of the boys, and he will stand for everything traditionally American. […] And nobody will ever say “Heil” to him or “Ave Caesar”, nor will they call him “Führer” or “Duce”. But they will greet him with one great big, universal, democratic, sheeplike bleat of “OK, Chief ! Fix it like you wanna, Chief ! Oh Kaaaay !” »* Sans commentaire.

S’il y a la puissance des textes, il y a aussi celle des images scéniques. La metteuse en scène le revendique d’ailleurs, déclarant dans un entretien à La Terrasse : « Nous nous servons des faits, des écrits, des discours réellement prononcés. Il nous revient d’en faire du théâtre, du vrai théâtre. » L’une de ces images saisissantes donne à voir, dans une tranchée de 1917, le caporal Adolf Hitler mis en joue par un soldat britannique ; il est à portée de fusil, presque à bout portant. Mais l’Anglais est appelé par son supérieur ; il hésite un moment… puis fait demi-tour en épargnant son ennemi. Dans la fiction si plausible de cet instant suspendu, durant ces quelques secondes où un soldat anonyme aurait pu presser la gâchette, défilent dans notre esprit les soixante millions de morts de la Seconde Guerre mondiale et les fumées noires des fours crématoires. Puissance du théâtre.
C’est aussi sur des images ayant force de symboles que se referment chacune des deux époques. La seconde, qui couvre la période 1918-1933, a pour scène finale Churchill prêchant dans le désert – ou plutôt se noyant dans la Manche (figurée, selon un procédé cher au Théâtre du Soleil, par un vaste tissu agité à cour et à jardin par les comédiens) ; il tente, en vain, d’alerter sur le risque de guerre menaçant l’Europe et de tirer les dirigeants occidentaux de leur déni. Toute ressemblance avec des événements actuels serait, bien sûr, purement fortuite.
La première époque, elle, se clôt en janvier 1918, alors que Lénine vient de refuser – déjà – son indépendance à l’Ukraine et paralyse dans le même temps, à Petrograd, l’assemblée constituante au sein de laquelle les bolcheviks sont en minorité. Un hémicycle miniature est alors filmé en gros plan par la femme en bleu à l’aide de son téléphone ; sur l’image projetée en direct, les députés apparaissent comme des figurines aussi fragiles que la démocratie qu’ils incarnent. Le souffle de la comédienne fait vibrer les minuscules feuilles qu’ils tiennent en main ; grossies à l’écran, elles semblent agitées par une véritable tempête…

C’est ainsi qu’Ici sont les dragons nous offre, selon les mots qui lui sont consacrés par Véronique Nahoum-Grappe dans la revue Esprit, « la jubilation de la fiction alors que c’est de l’histoire pure ». À l’heure des saluts, on s’émerveille de voir vingt-cinq acteurs en scène – une telle troupe, c’est exceptionnel ! Et l’on garde en soi des images et des mots qui resteront longtemps, tel le discours de Léon Blum au congrès de Tours en 1920 : après avoir développé les raisons pour lesquelles il était devenu impossible aux sociaux-démocrates de faire route commune avec les communistes affiliés au Kremlin, il conclut sur ces mots (que le public du Théâtre du Soleil n’a pu se retenir d’applaudir) :
« Demain,[serons-nous] divisés comme des hommes qui comprennent différemment l’intérêt du socialisme [ou] comme des ennemis ? Allons-nous passer notre temps devant la bourgeoisie à nous traiter les uns de traîtres et de renégats, les autres de fous et de criminels ? […] Dans cette heure qui, pour nous tous, est une heure d’anxiété tragique, n’ajoutons pas encore cela à notre douleur et à nos craintes. Sachons nous abstenir des mots qui blessent, qui déchirent, des actes qui lèsent, de tout ce qui serait déchirement fratricide. […] Les uns et les autres, même séparés, restons des socialistes ; malgré tout, restons des frères qu’aura séparés une querelle cruelle, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun pourra encore réunir. »
(*) Aucun peuple ne reconnaît son dictateur à l’avance. Il ne se présente jamais à une élection sous les couleurs de la dictature. Il se pose toujours en incarnation de la volonté de la nation. Quand un Américain pense à ce qu’est un dictateur, il le fait toujours en s’appuyant sur quelque exemple étranger. […] Mais quand surgira notre dictateur, vous pouvez être sûr qu’il aura tout du gars du coin, et qu’il défendra tout ce qui est traditionnellement américain. Personne ne lui dira jamais « Heil » ni « Ave César », on ne l’appellera ni « Führer » ni « Duce ». On l’accueillera démocratiquement, dans un bêlement docile et unanime : « OK, chef ! Faites comme vous voulez, chef ! Okaaay ! »
Sources
Pour réserver des places (jusqu’à fin mai !) sur le site du Théâtre du Soleil :
Notre Théâtre » Les spectacles » Ici sont les Dragons
Les critiques du Monde :
Première époque (Fabienne Darge) : « Ici sont les dragons », le grand livre d’histoire animé d’Ariane Mnouchkine
Deuxième époque (Joëlle Gayot) : Au Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine et sa troupe saisissent le mal à la racine dans un spectacle de haute volée
L’interview d’Ariane Mnouchkine par Agnès Santi pour La Terrasse :
Ici sont les Dragons, Première Époque d’Ariane Mnouchkine
L’article de Véronique Nahoum-Grappe :
Dans la revue Esprit : Ici sont les dragons | Revue Esprit
En libre accès sur le site du Théâtre du Soleil : Ici sont les Dragons – Véronique Nahoum-Grappe
La citation de Peter Weiss sur le théâtre documentaire :
Peter Weiss : L’Instruction, théâtre documentaire – remue.net
Le Petit organon pour le théâtre présenté aux éditions de L’Arche :
Petit organon pour le théâtre – Bertolt Brecht – L’Arche
Un extrait du texte de Dorothy Thompson :
Our Dictator: Dorothy Thompson on Fascism in America (1937)
L’intégralité du discours de Léon Blum au congrès de Tours :
Léon Blum | Discours au Congrès de Tours
Les pages Wikipédia consultées pour vérifier des informations historiques :
Sur Nicolaï Soukhanov : Nicolas Soukhanov — Wikipédia
Sur les mencheviks : Mencheviks — Wikipédia
Sur l’assemblée constituante de Petrograd en 1918 : Assemblée constituante russe de 1918 — Wikipédia