Septembre 2026, les médias n’ont pas consacré trop de temps d’antenne au marronnier de la rentrée scolaire (tout se passe très bien, tout se passe au mieux), bien trop occupés par le before des élections présidentielles qui nous promettent une sacrée bringue en perspective. Toutefois, ce mardi 8 septembre, une donnée chiffrée est venue secouer le satisfecit de M. Geffrey, le classement Pisa pour lequel nous obtenons des scores nettement perfectibles, comprendre d’une médiocrité remarquable et gênante.
Très bien, le système éducatif français dysfonctionne, rien de vraiment neuf. Mais à quel point ? Et en quoi le classement Pisa en est-il le révélateur ?
Pisa… L’administration adore les acronymes, au point de transformer la moindre réunion en soupe à l’alphabet. Cela manque souvent de transparence, même pour l’agent aguerri. Pisa, Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves. Ne pas confondre avec les évaluations nationales que vos enfants passent en début de CP, CE1, CE2, CM1, CM2, 6e, 5e, 4e et 1e année de CAP. Ceux-ci restent des outils internes, propres à l’éducation nationale française.
Le classement Pisa est une émanation de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique). Il est destiné à mesurer les performances des systèmes éducatifs des pays membres voire non membres. Il est établi de manière triennale auprès de jeunes de quinze ans (fin de l’obligation scolaire) et est mené depuis 2000 (nous en sommes donc au 9e classement). Les procédures sont standardisées pour tous les pays et les élèves sont testés sur trois pôles : culture mathématique, culture scientifique et compréhension de l’écrit. A l’issue des épreuves, les données sont collectées pour établir le classement. Nota Bene : les classements s’établissent par pôles, une moyenne globale n’a pas de vraiment de sens.
En 2026, sur 91 pays, nous nous classons 34e en mathématiques, 28e en compréhension de l’écrit (donnée d’autant plus inquiétante que transversale, il ne s’agit pas d’un simple test du niveau dans la matière français, nous y reviendrons) et 26e-27e en sciences. Au regard du classement 2022 (et des classements antérieurs), nous dévissons sur les deux premiers pôles et nous maintenons à peu près sur les sciences. Pour bien comprendre la réalité des chiffres, continuons de filer la métaphore alpine : nous avons à ce point dévissé que notre cadavre désarticulé gît en contrebas dans une moraine.
La réalité des chiffres donne à penser à une réalité objective lugubre (elle est inquiétante et alarmante, sans aucun doute), mais il convient toutefois de pointer les limites du classement. Émanation de l’OCDE, Pisa évalue les performances des élèves selon une logique libérale et capitaliste. « Performance » est un mot totem de la novlangue entrepreneuriale corrélé à l’idée d’ « efficacité ». En conséquence, les résultats sont invariablement réinterprétés selon une ligne toute politique. En France, le classement 2026 a été immédiatement récupéré par les candidats à la présidentielle au terme d’une réflexion visant à privilégier l’électoralisme à la pédagogie. (Notons l’idée de génie de M. Le Maire de mettre les enfants en maternelle à partir de un an, oui, vous avez bien lu.) A terme, l’un des plus grands risques de Pisa est l’adaptation des politiques éducatives à l’outil : modifier les programmes scolaires, la formation des enseignants et l’enseignement pour obtenir les meilleurs résultats au classement. Rien de tout cela ne profitera aux élèves. Les outils de mesure sont déjà légion en France, faisant état d’une baisse générale du niveau, les remédiations aux problèmes détectés innombrables, et toute cette impedimenta alourdit un peu plus un système éducatif souffrant déjà de sclérose.
Le constat est sombre, inquiétant à n’en pas douter, et vérifiable par tous les acteurs de l’éducation nationale, du primaire au supérieur. Les parents s’inquiètent, les enfants stressent. Et le niveau n’a de cesse de chuter de manière internationale, car c’est ce que Pisa a également mis en exergue.
Résoudre les problèmes de l’éducation nationale tient de la gageure, tant la crise est multifactorielle. Problème majeur, tout projet de sortie de crise est immanquablement idéologique ou se réfère à une situation passéiste fantasmée (comme l’uniforme…). Nous ne parvenons tout simplement pas à prendre la mesure d’un système éducatif moderne. Nous avons subi tous les progrès technologiques récents, et l’IA est en train de planter un énième clou dans le cercueil de l’école de la République. A ce titre, l’un des indices les plus lumineux de Pisa est le pôle « compréhension de l’écrit » qui vient vérifier les informations inférées à la lecture : nos enfants ne comprennent plus ce qu’ils lisent, quoi qu’ils lisent. De la lecture à la capacité de penser par soi-même, il n’y a qu’une fine ligne rouge. Les capacités cognitives reculent, de même que la capacité à apprendre, réfléchir et s’exprimer. Dans 1984, le projet d’abêtissement des masses était volontaire :
Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (1884, G. Orwell)
Le savoir est une arme ? Dieu merci, les arsenaux viennent d’être neutralisés…
Si, bien évidemment, l’éducation nationale ne poursuit pas de tels desseins (nous l’espérons très fort), la conséquence risque d’être très similaire. Appauvri intellectuellement, l’individu va se révéler incapable de s’adapter à son environnement, vivant dans l’illusion qu’on se doit de s’adapter à lui-même. Cela ne dure que le temps de l’école. La scolarité n’est obligatoire que jusqu’à 16 ans. Ensuite vient le temps d’une douloureuse errance. Le Royaume-Uni nous en fournit la douloureuse illustration. Ainsi l’acronyme NEET (Not in Education, Employment or Training) vient désigner une fraction toujours croissante de jeunes sortis du système éducatif sans avoir obtenu une perspective d’avenir : ni études ni emploi ni formation. Invisibilisés dans la société, ils en sont réduits à jouer les PNJ de leur propre existence. Le classement Pisa n’en a cure, car ils ne sont plus le problème de l’éducation nationale. C’est pourtant une nécessité presque existentielle et de toute façon économique.
Pour aller plus loin :
PISA 2025 : le dossier du Café pédagogique
«Effet Flynn»: Le QI des générations nées après 1975 baisse, notre environnement culturel en cause
Flynn Effect Reversal: Bratsberg & Rogeberg PNAS 2018
L’inversion de l’effet Flynn au sein même des familles
“1984”, le roman dystopique d’Orwell | France Inter
Novum Organum – Francis Bacon | Decitre
« Il faut défendre la société » | Collège de France
La Pédagogie des opprimés – Éditions Agone
Au Royaume-Uni, 1 million de Neet, des jeunes complètement inactifs
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