Je fais partie d’une génération qui est tombée très jeune dans les réseaux sociaux. Comme beaucoup, j’ai connu leur côté addictif, mais j’y ai aussi découvert des vulgarisateurs scientifiques, des historiens, des personnes qui m’ont ouvert à énormément de sujets. Ce sont eux qui m’ont donné envie de m’orienter vers les sciences. Mes parents sont enseignants et j’ai toujours eu envie de travailler dans le domaine de l’éducation. Avec le temps, je me suis dit qu’il fallait réussir à préserver ce que les réseaux sociaux apportent de positif tout en limitant leurs effets les plus nocifs. C’est vraiment de cette réflexion qu’est née Bulle.
À quel moment ce projet devient-il concret ?
D’abord, au moment des élections aux États-Unis, dans lesquelles les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur (c’est d’ailleurs le cas de tous les derniers scrutins étasuniens). Puis, en janvier 2025, à l’occasion des commémorations de l’attentat de Charlie Hebdo, j’ai entendu le politologue Hugo Micheron expliquer que les élèves passaient une heure à apprendre un sujet à l’école, puis plusieurs heures à voir circuler sur les réseaux sociaux des contenus qui déconstruisaient ce qu’ils venaient d’apprendre. Je me suis dit que l’éducation ne pouvait pas reposer uniquement sur l’école ou les familles. L’année qui a suivi, avec d’autres ingénieurs, nous avons développé une première version sur notre temps libre. Début 2026, nous avons lancé officiellement Bulle.
Justement parce que je n’essaie pas de refaire un réseau social de plus. Créer un Meta européen ou un Twitter français, cela fait vingt ans que des gens essaient. Il ne suffit pas de proposer une expérience utilisateur identique avec pour seule promesse une gouvernance différente. C’est d’ailleurs ce qu’on observe avec des plateformes comme Bluesky, dont l’expérience reste très proche de celle de X. Bulle part d’une autre idée : c’est un média social et non un nouveau réseau social.
Quelle est la différence ?
Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, on mélange tout. À l’origine, ces plateformes étaient faites pour partager des photos de vacances avec ses proches. Petit à petit, elles sont aussi devenues des endroits où l’on s’informe. Résultat, les opinions personnelles, les informations, les contenus militants ou encore les discussions entre amis se retrouvent dans le même flux. Pour moi, ce mélange des genres fait partie du problème en entretenant la confusion entre information et opinion, et favorise ce faisant la polarisation.
Sur Bulle, on assume qu’il existe des usages différents et on essaie de les organiser plutôt que de tout mélanger.
C’est aussi pour cette raison que tout le monde ne peut pas y publier librement ?
Exactement. Publier du contenu visible par tous suppose de vérifier son identité. Ce choix répond à plusieurs objectifs. D’abord, limiter les manipulations. Ensuite, responsabiliser les personnes qui publient. Enfin, créer un espace où l’on sait davantage à qui l’on a affaire. Il ne s’agit évidemment pas d’empêcher les gens de s’exprimer. En revanche, diffuser largement de l’information implique, selon moi, davantage de responsabilités.
Au fond, les grandes plateformes, via leurs algorithmes, sont déjà peu ou prou des médias. Le problème, c’est qu’elles refusent de l’assumer…
Effectivement, dans les faits, ce sont des éditeurs de contenu. Leurs algorithmes choisissent ce qui sera vu ou non. Elles mettent en avant les plus polarisants, les plus anxiogènes ou les plus agressifs, car ce sont eux qui génèrent le plus d’engagement. Ensuite, elles expliquent qu’elles ne sont que des plateformes d’hébergement…
Chez Bulle, nous assumons au contraire notre responsabilité éditoriale. À partir du moment où un algorithme influence ce que voient des millions de personnes, il faut être transparent sur son fonctionnement.
Les réseaux sociaux présentent souvent leurs algorithmes comme des boîtes noires. Toi, tu fais donc l’inverse.
Oui, parce que je pense que les utilisateurs ont le droit de comprendre pourquoi ils voient certains contenus plutôt que d’autres. Je travaille depuis des années sur les algorithmes de recommandation. Ces derniers n’ont rien de magique. Il est tout à fait possible d’expliquer leur logique générale sans dévoiler tous les détails techniques. Sur Bulle, l’objectif n’est pas de maximiser le temps passé sur la plateforme. Les critères sont publics et chacun peut comprendre comment un contenu gagne ou perd en visibilité.
Tu assumes aussi un choix qui peut surprendre : Bulle reste un service centralisé, contrairement à Mastodon ou Bluesky qui mettent beaucoup en avant la décentralisation.
Oui, parce que je pense qu’on confond parfois le moyen et la finalité. J’aurais adoré qu’une solution totalement décentralisée fonctionne. Seulement, les alternatives existent déjà et elles peinent malgré tout à changer d’échelle. Je pense donc qu’il faut explorer une autre voie. La centralisation permet notamment de protéger le système contre les manipulations. C’est un choix assumé, à condition qu’il s’accompagne de garanties, de transparence et de garde-fous.
Tu fais notamment vérifier l’identité des personnes qui souhaitent publier. Là aussi, c’est un parti pris assez radical.
Oui, mais il répond à plusieurs problèmes très concrets. Aujourd’hui, il est extrêmement difficile de lutter contre les faux comptes, les campagnes coordonnées ou les manipulations de l’algorithme. Je travaille sur ces sujets depuis longtemps et je suis convaincu qu’on ne peut pas résoudre complètement le problème sans vérification d’identité. Cela ne veut pas dire que tout le monde doit révéler publiquement son identité. En revanche, la plateforme doit savoir qu’une personne existe réellement lorsqu’elle publie du contenu. Il n’y a en revanche aucune obligation de le faire pour quiconque souhaite s’inscrire pour regarder des contenus. Tout le monde peut créer un compte avec une simple adresse e-mail. À date, 97 % de nos utilisateurs n’ont pas vérifié leur identité.
Concrètement, comment cela fonctionne-t-il ?
Les utilisateurs sont considérés comme mineurs tant qu’ils n’ont pas prouvé le contraire. Il existe un couvre-feu par défaut et plusieurs protections sont activées automatiquement. Ensuite, plusieurs niveaux de vérification permettent d’accéder progressivement à davantage de fonctionnalités. Enfin, la certification permet de publier du contenu. Mais là encore, publier ne signifie pas bénéficier automatiquement d’une très forte visibilité.
Tu introduis donc une différence entre publier et être largement recommandé.
Exactement. Une personne certifiée peut publier. En revanche, si elle souhaite devenir un créateur ou un média réellement mis en avant sur la plateforme, elle doit présenter son projet, afin de nous permettre de distinguer quelqu’un qui souhaite développer un véritable travail éditorial d’un utilisateur qui publie occasionnellement.
Cela permet aussi de limiter l’impact potentiel de comptes créés uniquement pour diffuser massivement des contenus problématiques.
Au-delà du fonctionnement de la plateforme, Bulle se distingue aussi des autres alternatives par son modèle économique, notamment le recours à la publicité.
Oui, et je crois que c’est important d’être honnête là-dessus. Aujourd’hui, beaucoup considèrent qu’un réseau social devrait être gratuit, sans publicité et sans abonnement. Mais un service comme celui-là coûte très cher à faire fonctionner. À un moment, il faut bien rémunérer les personnes qui y travaillent. Les utilisateurs ont le choix. Il existe un abonnement premium qui permet de ne pas voir de publicité. Pour les autres, il y aura effectivement des annonces. En revanche, la question est moins de savoir s’il y a de la publicité que de savoir comment elle fonctionne.
C’est justement l’un des points qui différencient Bulle de plateformes comme Meta ou TikTok.
Oui. Chez nous, il n’est pas question de faire du tracking sur Internet ou de revendre les données des utilisateurs. Nous voulons être notre propre régie publicitaire. Concrètement, les données restent chez Bulle. Elles ne sont pas envoyées à Google ou à d’autres plateformes publicitaires. Un annonceur peut demander à toucher un certain public, par exemple une tranche d’âge ou une zone géographique, mais il n’aura jamais accès aux données individuelles des utilisateurs.
Tu imagines aussi un modèle qui profite davantage aux créateurs et aux médias.
Oui, parce que ce sont eux qui produisent les contenus. Aujourd’hui, une grande partie de la valeur créée finit par être captée par les grandes plateformes. Nous aimerions faire l’inverse.
Si Bulle grandit, je souhaite que cette valeur revienne davantage vers les médias et les créateurs qui font vivre l’écosystème. C’est aussi pour cette raison que je parle de média social plutôt que de réseau social.
Comment s’assurer qu’en acceptant la publicité, la plateforme ne finisse pas par reproduire les dérives des GAFAM ?
C’est un risque. Je ne vais pas prétendre le contraire. Ce que je peux promettre, en revanche, c’est de mettre en place des garde-fous. Si demain une publicité se révèle trompeuse ou pose un problème éthique, elle doit pouvoir être refusée. J’aimerais que cette réflexion ne repose pas uniquement sur moi, mais qu’elle s’appuie sur des instances extérieures, des organismes compétents ou des comités consultatifs capables de donner leur avis.
Sur les réseaux sociaux, outre le problème des intox, beaucoup déplorent le caractère brutal et clivant des échanges qui y ont cours, notamment dans le cadre du militantisme politique… Quel sera le rôle de Bulle dans le débat démocratique ?
Les réseaux sociaux ont profondément changé notre manière de discuter. Ce que je regrette le plus aujourd’hui, c’est la brutalisation des échanges. On a de plus en plus tendance à réduire une personne à son vote ou à son appartenance politique, en oubliant que derrière un commentaire ou un profil, il y a une personne avec une histoire, un parcours. On peut combattre des idées sans considérer que ceux qui les portent sont des ennemis. J’aimerais que Bulle favorise des discussions plus apaisées. Dans une démocratie, les désaccords doivent pourvoir s’exprimer sans que le débat ne se transforme systématiquement en affrontement. Surtout, il est primordial de remettre les faits au coeur du débat.
Si tu devais résumer Bulle en une phrase ?
Je dirais que c’est un média social qui essaie de conserver tout ce que les réseaux sociaux ont apporté de positif (la découverte, le partage, la création de communautés…) tout en corrigeant ce qui, aujourd’hui, alimente la polarisation, la désinformation et l’addiction aux écrans. Je ne prétends pas avoir trouvé la solution parfaite. En revanche, je pense qu’on peut construire autre chose, à condition d’accepter de repenser les règles du jeu plutôt que de reproduire celles qui existent déjà.
Pour aller plus loin :
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