Avec 1001 territoires Pour la fraternité, associations et syndicats organisent, depuis les territoires, une riposte civique à la progression de l’extrême droite. Né après la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, le collectif rassemble aujourd’hui plusieurs dizaines d’organisations nationales et veut faire vivre, partout en France, des initiatives locales de fraternité, de solidarité et de dialogue. Camille Pétron, cheffe de projet au Mouvement associatif, raconte la naissance du projet, son ancrage dans l’éducation populaire et son objectif très concret : remettre les gens en lien.
Quand as-tu rejoint le projet 1001 territoires Pour la fraternité ?
Je suis arrivée en septembre 2025. Le projet avait déjà été bien ficelé par les associations et les organisations syndicales autour de la table. Sa genèse remonte à la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024. Le Mouvement associatif, la Ligue des droits de l’Homme, la Ligue de l’enseignement, la CGT, la FSU, France Nature Environnement, Animafac, la FAGE, entre autres, se sont dit qu’il fallait continuer à organiser cette société civile et mener la bataille culturelle.
Ils avaient trouvé un financeur et posé une structure solide. Moi, je suis arrivée pour coordonner les instances de gouvernance, créer les outils, l’ingénierie, la communication, accompagner les porteurs de projet. Mon rôle est très opérationnel. Le volet politique est plutôt porté par les bénévoles des structures signataires.
Aujourd’hui, nous en sommes à 45 organisations nationales signataires, avec une grosse force syndicale française qui doit nous rejoindre. Je ne peux pas encore dévoiler son nom.
Le projet est donc né d’une urgence politique, après la dissolution ?
Oui. Plusieurs organisations avaient écrit des plaidoyers, alerté dans l’espace public et dans leurs instances sur la nécessité de faire barrage à l’arrivée de l’extrême droite à Matignon. Elles se sont dit : on a eu chaud, il faut conserver ce militantisme très politique, mais apartisan. Nous ne sommes pas à la remorque d’une campagne électorale ni d’un parti politique. Nous n’appellerons jamais à voter pour une force politique. En revanche, nous appellerons toujours à faire barrage à l’extrême droite.
L’idée consiste à mettre en place, dans les territoires, des initiatives qui permettent de mener cette bataille culturelle. Souvent avec les outils de l’éducation populaire. Nous partons du principe que la convivialité, le cinéma, les arts, la culture sont des outils de transformation sociale. Partout en France, des événements permettent de reprendre le récit collectif : la France n’est pas un pays de haine et de repli sur soi.

© Le Mouvement associatif
Concrètement, comment cela s’organise dans les territoires ?
Ce sont les antennes locales ou départementales des organisations, selon leur fonctionnement, qui se réunissent et organisent des événements. Elles partent de ce qu’elles savent faire.
On va retrouver des assemblées citoyennes, des cafés philo plutôt du côté de la LDH, des projections citoyennes et des Cercles Condorcet du côté de la Ligue de l’enseignement. Les mouvements d’éducation populaire vont porter des initiatives éducatives et pédagogiques. Emmaüs peut organiser de grandes ventes solidaires en parlant de 1001 territoires Pour la fraternité. Avec Réseau Cocagne, on peut aller jusqu’au banquet fraternel, parce que son domaine d’action consiste aussi à mettre en place des repas partagés, en s’appuyant souvent sur le maraîchage d’insertion.
Le panel est énorme. Nous communiquons à travers les têtes de réseau, puis auprès des structures territoriales. À elles ensuite de mettre en œuvre les initiatives qu’elles veulent.
Le risque n’est-il pas de ne toucher que des personnes déjà convaincues ?
Oui, c’est ce que nous avons observé. Les personnes qui viennent aux cafés citoyens ou aux ciné-débats sont souvent déjà adhérentes, militantes ou bénévoles des structures. Notre enjeu maintenant consiste à nous adresser à des publics plus larges.
Nous avons une feuille de route qui met le cap sur 2027. Elle démarre avec des événements pensés pour aller vers les non-convaincus, les silencieux, ou même des personnes convaincues de voter RN. L’apéro sur l’espace public, par exemple. On installe une tonnelle 1001 territoires, avec les drapeaux des différentes organisations, et on utilise la convivialité pour déconstruire les idées reçues et lutter contre la désinformation.
Cela permet de s’adresser aussi bien aux familles qui font leurs courses qu’aux jeunes qui sortent en ville. Nous tenons beaucoup à ces mobilisations dans l’espace public.
Vous allez aussi sur les festivals ?
Oui. Nous développons notre présence sur les festivals. Cela nous permet de parler aux primo-votants, mais aussi aux familles. L’idée, avec des stands ou de la déambulation, consiste à aller vers des publics qui ne seraient jamais venus à nous sans cette occasion-là.
Nous utilisons des outils pédagogiques et ludiques pour entrer en contact. Le but est surtout d’animer une manière de débattre qui ne soit ni polarisée ni jugeante, d’éviter au maximum l’archipélisation, et d’apporter des réflexes de déconstruction des fausses informations.
Nous aimerions aussi voir se développer beaucoup de banquets fraternels, notamment en réponse au Canon français, à travers ce message : si on est capables de manger ensemble, on est capables de vivre ensemble.
Vous avez également créé une plateforme de mobilisation citoyenne. Quel rôle joue-t-elle ?
C’est la petite innovation du projet. Nous proposons aux citoyennes et aux citoyens qui viennent à nos événements de rejoindre une communauté. La personne peut s’inscrire pour recevoir la newsletter, puis accéder à des ressources.
Nous voulons outiller tout un chacun avec des guides de conversation, des arguments pour contrer ceux de l’extrême droite. L’objectif est de permettre à la société civile, au sens le plus large et le plus noble du terme, de se sentir légitime et équipée pour aller convaincre Tonton Facho, par exemple.
Aujourd’hui, environ 850 personnes sont inscrites. Nous avons bon espoir de faire grossir ce chiffre assez vite, car nous nous appuyons sur le potentiel des organisations signataires. Si tous les adhérents des 45 organisations nationales s’inscrivaient, on pourrait ajouter plusieurs zéros.
Le chantier consiste donc aussi à faire descendre l’information dans les réseaux ?
Exactement. Il faut que chacun sache que son organisation est signataire. C’est aussi l’intérêt des stands dans les festivals. Nous allons par exemple faire une vingtaine de festivals avec Oxfam. Demain, je serai sur une marche des fiertés, sur un village associatif, entre le Planning familial, la LDH et la CGT.
L’idée, c’est d’arriver trois mois avant la présidentielle avec des centaines de milliers de citoyennes et de citoyens qui participent à des webinaires, consultent les petits guides de conversation, et, idéalement, montent des groupes d’action locaux. Au-delà des structures signataires, on aimerait que des gens se disent : moi aussi, j’ai envie d’organiser un apéro géant dans ma ville.
Comment les structures locales accueillent-elles cette initiative ? Vous heurtez-vous à un certain fatalisme face à l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir ?
Je n’ai pas d’interlocuteur fataliste. Les structures signataires dans les départements accueillent souvent 1001 territoires comme une boîte à outils. Certaines luttaient déjà contre les idées d’extrême droite et voient dans cette dynamique une possibilité de rejoindre une communauté, d’échanger des pratiques, de mutualiser des ressources.
D’autres structures sont plus frileuses, notamment dans des territoires où des municipalités ont été remportées par le RN. Elles hésitent à s’afficher. Notre communication grand public met plutôt en avant la fraternité, la cohésion sociale et la solidarité. Nous essayons de ne pas toujours mettre en première ligne l’expression « lutte contre les idées d’extrême droite ». Je dis « nettoyer », je déteste ce mot, mais il est parlant. Cela dit, on ne peut pas se cacher derrière notre petit doigt. Quand une tribune paraît dans Libération ou que Google nous référence comme initiative contre l’extrême droite, cela peut créer des inquiétudes légitimes pour des structures locales. Certaines redoutent des menaces sur leurs subventions, au nom du contrat d’engagement républicain. D’autres craignent les représailles de groupuscules d’extrême droite, qu’elles soient matérielles, immobilières, voire physiques.
Nous avons donc créé un petit kit riposte, qui aide les porteurs de projet à se poser les bonnes questions, à anticiper les attaques éventuelles et surtout à y répondre.
Et du côté du public ?
J’ai expérimenté mon premier stand en festival le week-end dernier, chez moi, à Laval, en Mayenne. L’accueil des jeunes a été incroyable. Beaucoup disaient : merci, c’est nécessaire, je vais aller voir.
J’ai aussi rencontré des électeurs du Rassemblement national. Certains ne portaient aucun intérêt au petit jeu proposé pour lutter contre les idées reçues. Les discours étaient très fermés. On sent qu’il est difficile d’entrer en contact avec eux quand on ne les connaît pas.
Si c’était un ami à l’apéro, on prendrait le temps de discuter avec lui, de comprendre ce qui fait colère, ce qui fait peine, puis d’essayer de lui faire comprendre que voter pour l’extrême droite ne réglera pas ses inquiétudes. Mais quand une personne inconnue vient t’accoster en festival avec un jeu de cartes pour t’expliquer que les migrants ne veulent pas nos boulots, c’est plus compliqué…
Comment faire prendre conscience du danger que représente un projet d’extrême droite pour le pays ?
Il y a un vrai enjeu de vulgarisation. Nous avons organisé à Paris une intervention de Pierre-Yves Bocquet autour de son livre La Révolution nationale en 100 jours, et comment l’éviter, qui décrit les premières semaines d’un mandat d’extrême droite en France, notamment autour de la préférence nationale.
Il faut rendre ces ressources très accessibles, très publiques, très populaires. Mais même comme ça, je ne suis pas sûre que cela suffise. Il faut donc créer des espaces où l’on puisse reparler calmement, avec des outils, des faits, de l’écoute.
Je pense qu’en permettant au plus grand nombre d’expérimenter des temps de convivialité, des temps de rencontre, on peut renforcer les espaces de dialogue. Il faut absolument qu’on retrouve des lieux où les gens puissent se parler.
Le projet couvre-t-il tout le territoire ?
Oui, nous sommes vraiment présents partout en France, y compris dans les départements et territoires d’outre-mer. Il se passe déjà de belles choses en Guadeloupe et en Martinique.
C’est très intéressant de discuter avec les porteurs de projet ultramarins, parce qu’il n’y a pas un vote RN unique. Dans ces territoires, il s’agit le plus souvent d’un vote de dégagisme, lié à un sentiment d’abandon républicain. Les services publics et la République n’ont pas tenu leurs promesses. C’est une autre bataille culturelle.
Travaillez-vous avec d’autres coalitions contre l’extrême droite ?
Nous avons une ligne apartisane très affirmée. Nous connaissons tout l’écosystème et c’est heureux qu’il existe, parce qu’il est divers et complémentaire. Certaines organisations signataires de 1001 territoires siègent aussi dans d’autres coalitions d’acteurs.
Le comité de pilotage a décidé de ne pas participer, par exemple, à la coalition de la Digue ni à l’Observatoire national de l’extrême droite, l’ONED. Nous participons en revanche beaucoup aux travaux de VoxPublic, ainsi qu’à ceux du Collectif des associations citoyennes et de l’Observatoire des libertés associatives, notamment sur la réduction du champ civique.
Plus récemment, à Montreuil, s’est montée la CRACS, Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques. Elle a été relayée par plus de 1 000 universitaires, chercheurs, scientifiques et artistes. Nous y sommes allés, nous nous sommes présentés, et nous verrons ce que nous pourrons travailler ensemble.
Nous voulons aussi développer un club des collectivités partenaires, pour que des villes puissent s’afficher comme territoires pour la fraternité. Mais nous ne monterons pas ce club si nous n’avons que des collectivités de gauche. Il faudra aussi des collectivités du centre ou du centre droit, pour rendre notre apartisanisme très concret.
À terme, 1001 territoires Pour la fraternité a-t-il finalement vocation à disparaître, une fois la menace écartée ?
Idéalement, oui. Malheureusement, nous n’aurons jamais fini de lutter contre l’extrême droite, même si nous évitons le pire en 2027. Si nous déjouons les scénarios, il restera du travail. Les territoires auront toujours besoin de solidarité, même hors campagne électorale risquée. Ce qui donne de l’énergie, c’est de rencontrer des personnes qui refusent le fatalisme, des personnes déterminées et optimistes dans leur capacité à accompagner le plus grand nombre, à faire prendre conscience des dangers de l’extrême droite, et à montrer qu’un autre idéal demeure possible.
Quand une petite association locale te dit “heureusement que 1001 territoires existe, on va faire des événements”, ça fait du bien.
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