Dans beaucoup de villes, les liens se défont. On traverse le centre, on contourne les quartiers, on consomme sans toujours se rencontrer. Les commerces ferment, les halles peinent parfois à devenir des lieux de vie, les tiers-lieux s’inaugurent avec enthousiasme puis peinent à trouver second souffle, à s’ancrer dans la durée. Sachant ces fragilités urbaines, comment redonner aux habitantes et aux habitants des occasions simples de se parler, de se reconnaître, de faire territoire ensemble ?
C’est à partir d’une réflexion née dans le commerce et la communication et à travers l’observation des centres-villes, que Vafi Vadsaria défend l’idée d’installer un média local au cœur d’un café, d’une halle, d’un commerce ou d’un lieu de vie. Avec Café.FM, il imagine une radio de proximité ancrée dans un espace physique, capable de faire circuler les voix autant que les personnes. Un outil pour créer de la cohésion, donner de la visibilité aux forces vives locales et recréer, jour après jour, ce premier geste de la vie commune : se dire bonjour.
J’ai une sensibilité sociale marquée, mais je suis venu assez tard à cette question du lien social. Au départ, je m’intéressais surtout au commerce et aux produits de grande consommation. J’étais planneur stratégique dans une agence de publicité. Mon rôle consistait à aider les commerciaux et les créatifs à enrichir leurs arguments de vente grâce à une analyse approfondie des contextes de consommation.
Un planneur stratégique aide aussi une agence de communication à convaincre les annonceurs, puis à les fidéliser. Au fil du temps, ma réflexion s’est élargie au centre-ville, puisque c’est là que se concentrent une partie du commerce et des échanges marchands. J’ai travaillé sur des enseignes comme Monoprix, les Nouvelles Galeries, les Galeries Lafayette, Le Printemps, puis sur la grande distribution, avec Auchan, Carrefour ou Leclerc.
Vous partez du constat que les tiers-lieux se multiplient, mais que beaucoup peinent à durer au-delà de l’enthousiasme des débuts. Que leur manque-t-il pour devenir de véritables moteurs de vie collective ?
On observe souvent beaucoup d’enthousiasme avant et pendant l’inauguration. Puis tout retombe assez vite. On parle souvent d’un manque de budget. Mais un budget sert à quoi, au fond ? À rendre le lieu visible auprès de ceux qui ne le conaissent pas, à le maintenir en vie, puis à le relancer une fois le grand moment inaugural passé. Or l’argent ne suffit pas. Il faut une idée capable de maintenir le lieu vivant. Un tiers-lieu, une halle, un commerce, un café, un espace culturel ont besoin d’un récit, d’une activité continue. Sans cela, le lieu existe physiquement, mais il cesse peu à peu d’irriguer son territoire.
Vous proposez l’idée d’un Café.FM, autrement dit une radio locale intégrée à un café, un commerce, une halle ou un lieu de vie. Comment cette idée est-elle née ?
Elle vient du transfert d’une autre idée. Dans les grands magasins, j’avais déjà observé la nécessité de créer un média interne pour éviter de dépendre uniquement de la publicité, utile mais coûteuse. J’ai transposé cette intuition à d’autres lieux. Pour vivre, un commerce, une halle ou un lieu de vie a besoin d’un poumon d’irrigation, quelque chose qui draine du monde en continu. C’est vital. Café.FM répond à cette logique. Le média crée une présence permanente. Il donne une raison de venir, de revenir, de parler, d’écouter, de participer. Le lieu devient à la fois un espace de consommation, de rencontre et de circulation de l’information locale.
Vous insistez sur le fait que le centre-ville ne peut pas revivre sans ses rues périphériques, ses quartiers plus isolés, ses habitants moins visibles. Comment votre dispositif permettrait-il de les relier au cœur battant de la ville ?
La question est sociale autant qu’urbaine. Un centre-ville ne revit pas en se regardant lui-même. Il doit être relié à ses rues voisines, à ses quartiers plus éloignés, à celles et ceux qui y passent peu ou plus du tout. Un Café.FM pourrait servir de point de contact en donnant la parole à des habitants qui ne fréquentent pas forcément les lieux centraux. Il pourrait faire remonter leurs besoins, leurs habitudes, leurs difficultés, leurs idées. Il créerait une porosité entre le cœur de ville et les périphéries, ferait circuler les voix autant que les personnes. Quand un habitant entend parler d’un artisan, d’une association, d’un événement, d’un service ou d’un autre habitant, il peut avoir une raison concrète de se déplacer. Le lien commence souvent par une simple information.
Pourquoi la radio, ou plus largement le média local, vous semble-t-il plus puissant qu’une simple programmation d’événements, une plateforme numérique ou une union de commerçants classique ?
Un média crée un événement permanent. Son contenu revient, change, se renouvelle, se répète. Il installe une présence. La distribution d’un café, au sens premier du terme, suffit déjà à faire venir du monde. Et l’on ajoute une information locale, quelque chose de plus profond se met en mouvement. Le binôme information et sustentation forme une base très solide : on vient boire un café, on entend une histoire, une annonce, un problème, une proposition. Si cette information devient aussi un outil de communication pour les forces vives locales, commerçants, artisans, associations, entreprises, collectivités, alors on peut imaginer un modèle économique minimal. Une programmation d’événements attire à certains moments. Un média local accompagne la vie de tous les jours.
Vous parlez d’un média en trois temps : info, animation, partage. Concrètement, à quoi ressemblerait une journée type dans un Café.FM ? Qui prendrait la parole, sur quels sujets, et avec quel public autour ?
On peut partir du modèle d’une grande radio comme France Inter, ou d’une radio périphérique, mais l’adapter à l’échelle locale. Le matin, des habitants pourraient intervenir. Certains poseraient une question, d’autres témoigneraient simplement du temps qu’il fait, de leur journée qui commence, d’un entretien d’embauche, d’un problème administratif ou d’un souci de santé. On parlerait du quotidien pur et dur. Puis, naturellement, ce quotidien mènerait à des questions sociales, relationnelles, économiques. Il faudrait rester prudent sur les sujets politiques, pour éviter les dérapages idéologiques. Mais on pourrait parler d’inflation, de relations amoureuses, de création d’entreprise, d’isolement, de métiers disparus, de formes de sociabilité qui se sont perdues.
Une mère ou un père de famille pourrait raconter son organisation matinale. Un collégien pourrait dire son refus d’aller à l’école. Une lycéenne pourrait expliquer pourquoi elle est heureuse d’y aller. Un maçon pourrait parler de son envie de changer de métier à cause d’un lumbago. Un boulanger pourrait chercher une idée pour réunir du monde autour de son offre, car préparer à manger reste une corvée ou une perte de temps pour une partie de la population. Des enfants pourraient parler de la cantine. Des commerçants pourraient évoquer les fermetures de boutiques. Des retraités pourraient dire leur manque de motivation pour se lever le matin, alors qu’un projet, une envie d’écrire leur autobiographie ou d’aider d’autres à raconter leur vie suffirait parfois à les remettre en mouvement. Il existe une matière immense pour construire une matinale, une après-matinale ou une soirée.
La difficulté tient à l’amorce. Comment commence-t-on la journée ? Je me suis dit qu’un objectif simple pourrait guider le projet : permettre à chaque habitant de dire au moins un bonjour par jour. C’est plus simple et plus concret que la ville du quart d’heure. Et cela pourrait devenir un concept reproductible.
À quoi ressemblerait cette programmation à l’échelle d’une journée ?
Le matin, de 6 heures à midi, on pourrait imaginer un réveil citoyen. Des témoignages, des infos pratiques, des échanges courts. Les habitants, les commerçants, parfois les élus, pourraient intervenir. L’objectif serait de dynamiser le début de journée.
L’après-midi, entre midi et 18 heures, le lieu pourrait accueillir des ateliers collaboratifs, des focus sur les métiers, les projets locaux, les savoir-faire. Les artisans, les associations, les jeunes, les porteurs d’idées pourraient prendre la parole. Ce temps servirait à fédérer et à inspirer.
Le soir, de 18 heures à 22 heures, Café.FM pourrait devenir une veillée citoyenne. On y parlerait de culture, de mémoire, de récits de vie, d’histoire locale, avec des retraités, des artistes, des historiens, des habitants. Ce moment renforcerait le sentiment d’appartenance.
Le tout pourrait se faire en présentiel, avec un café, ou à distance, par téléphone. Le modèle des grandes radios serait adapté à l’échelle locale, avec une programmation citoyenne et pratique.
Votre modèle repose aussi sur l’implication des commerçants, artisans, associations, entreprises locales et collectivités. Au-delà de la question du financement, comment les convaincre de participer comme acteurs vivants du projet ?
Il faut repartir d’un besoin très concret : la visibilité.
Les Pages jaunes jouaient autrefois une partie de ce rôle. Les commerçants situés sur les meilleurs emplacements du centre-ville bénéficient encore d’un flux naturel. Les autres doivent trouver des moyens d’être vus, repérés, reliés à un passage, même indirect.
Un kinésithérapeute, un tôlier, un vitrier, une brodeuse ou une retoucheuse ont besoin d’exister dans l’espace local. Cette existence passe par un emplacement, une présence dans l’espace public, une recommandation, un bouche-à-oreille. Café.FM peut créer cette porosité. Il peut rendre audible et visible ce qui reste souvent dispersé. Pour les commerçants et les artisans, participer au média local ne consisterait pas seulement à acheter un espace de communication. Ils pourraient raconter leur métier, leurs contraintes, leurs besoins, leurs idées. Ils deviendraient des voix du territoire.
À quoi ressemblerait, selon vous, un test réussi du concept de Café.FM ?
Une première expérimentation réussie serait un lieu où les habitants viennent sans avoir besoin d’une grande occasion. Un lieu où un commerçant propose une idée, où un retraité retrouve une raison de sortir, où une association rencontre de nouveaux bénévoles, où un jeune prend la parole, où une collectivité écoute autrement ce qui se dit sur son territoire. Le lien social recommence quand les gens ont une raison simple de s’adresser la parole.