À compter de septembre 2026, Google bloquera l’installation, sur les appareils Android, des applications dont le développeur n’a pas été “validé”, officiellement pour des raisons de sécurité. Considéré jusqu’alors comme un terrain de libertés pour les développeurs, Android risque de devenir, à l’instar d’Apple, un environnement fermé, soumis au bon vouloir d’une seule multinationale et des États censeurs.
Il y a beaucoup de chances pour que vous n’utilisiez que le Play Store sur votre téléphone Android. Instagram, Youtube, Reddit (J’aurais pu dire X, mais pas de pub pour le vilain Elon), quelques jeux, des applications GPS, bancaires, etc… Tout cela se trouve aisément sur le magasin d’applications de Google. Mais il existe tout un écosystème alternatif florissant, peuplé par des développeurs, des militants, mais aussi beaucoup d’utilisateurs soucieux de la protection de leurs données1. Des gens qui parlent en termes obscurs : open source, logiciel libre… Des fans de Linux, qui tannent tout le monde pour que le groupe de conversation migre sur Signal au lieu de Whatsapp, car c’est beaucoup plus safe pour les données. Si vous en faites partie, vous êtes certainement au courant des mesures récemment annoncées par Google. Sinon, vous avez d’autant plus de raisons de lire cet article.
Keep Android Open
Avec comme argument de garder Android “ouvert et sûr”, Google implémente une mise à jour exigeant que les applications soient enregistrées et publiées par un développeur “vérifié”. Le cas contraire, votre appareil bloquera de lui-même l’installation. Pour un développeur, la validation consiste à fournir des informations telles que : l’adresse, le numéro de téléphone voire la pièce d’identité. Il lui faudra également partager sa clé privée, une sorte de mot de passe qui verrouille le contenu de l’application. Dernière petite claque dans la nuque, des droits à payer à la firme pour un montant de 25$ et hop ! Il est entré dans le club très select des développeurs vérifiés !
Voilà, grosso modo, les mesures qui affolent les libertaires du clavier (et de l’écran tactile) évoqués plus haut, car il pourrait bien s’agir de la fin de leur monde, en plus d’impacter l’ensemble des utilisateurs. Ainsi, pas moins de 70 entreprises, associations et ONG ont signé, en début d’année, une lettre ouverte pour exprimer leur “forte opposition” à la funeste mise à jour. Elles y formulent plusieurs objections, notamment face à l’argument de la sécurité. En effet, un filtrage supplémentaire réduirait, fatalement, le nombre de logiciels malveillants en circulation. Toutefois, Play Protect, l’anti-virus intégré aux appareils Android, fait déjà un travail satisfaisant, et la présence de malwares (logiciels malveillants) sur le Play Store est plus rare qu’elle ne l’a jamais été. De plus, les sites de distribution d’applications indépendants comme F-Droid passent déjà leurs apps par plusieurs stades de vérification. Google ferait-il du zèle ?
Control Freak Store
“Nous ne croyons pas à l’argument sécuritaire concernant la vérification des développeurs. Nous pensons qu’il est avant tout question pour Google de consolider son pouvoir et de resserrer son contrôle sur un écosystème autrefois libre.”. Pour Marc Prud’hommeaux, un des administrateurs de F-Droid, Google souhaite s’inspirer d’Apple, dont le contrôle sur le développement et la publication d’applications est (presque) total. Riccardo, développeur indépendant, dresse un constat similaire : “Au fil des années, ils ont allongé la liste des conditions de publication, renforcé les étapes de vérifications […] Dans beaucoup de cas, cela a aidé à protéger les usagers, mais a aussi donné à Google une influence grandissante sur les applications auxquelles le public aura accès”. Le problème est donc la direction générale que prend la multinationale qui, à la réputation passée d’Android comme espace de liberté, préfère la maîtrise arbitraire pour limiter les risques.
Car si cette concentration des pouvoirs inquiète, c’est aussi en raison de son caractère opaque : Il y a quelques années, une des applis de Riccardo a été retirée du Play Store, “J’ai voulu faire appel, mais il a été rejeté automatiquement, je n’ai jamais eu l’occasion de discuter avec quelqu’un ni de pouvoir comprendre clairement ce qui est arrivé”. À cette échelle, une bonne partie de la modération est gérée automatiquement, et l’entreprise est plus que floue sur sa définition de malware. Pour beaucoup, c’est aussi un moyen de ratisser large, de supprimer tout ce qui est controversé, ou qui pourrait faire de la concurrence, sans avoir à rendre de compte. C’est l’avènement d’un monopole à tous les étages.
Quand les GAFAM balancent
Cette centralisation amène un autre problème très concret, qui fera se dresser même les sceptiques que vous êtes, persuadés que tout ceci n’est qu’un caprice de geekos. La mise à jour de septembre est une porte ouverte à la censure des états. C’est l’autre argument majeur avancé par les opposants à Google, qui n’est décidément pas connu pour sa probité politique. En 2025, Apple retirait l’application ICEBlock de l’App Store, sous pression du gouvernement américain qui n’a pas apprécié que les citoyens puissent s’alerter mutuellement de la présence de l’ICE dans leurs quartiers. Peu de temps après, Google retirait RedDot, une appli similaire, du Play Store. S’il s’agit là de cas précis, avec la vérification des développeurs qui nécessite de fournir son identité, ces dérives pourraient devenir la norme.
Les lois et ce qu’un pays condamne ou non sont sujets à de fréquents changements, on pense par exemple à l’Inde qui bannit les VPN ou à l’Union Européenne qui déclare la guerre aux applications de messagerie cryptées.Toute personne, en raison de son activité militante, sera susceptible d’être signalée à Google, qui ne pourra donc légalement pas l’accepter dans son giron des développeurs vérifiés. Quand on sait l’importance du téléphone portable chez les militants pour les droits humains dans de nombreux pays, un tel manque d’anonymat relève de l’inconscience. Qu’est-ce qui empêchera les États autoritaires de demander directement les données et l’adresse de certains développeurs qui dérangent ? Pas grand-chose a priori.
Von der Leyen à la rescousse ? (bof)
“Ce sont les développeurs indépendants qui vont subir le plus” affirme Riccardo. Adaptation à marche forcée, sans moyens adéquats pour contester les décisions de la multinationale, c’est un coup porté à la créativité et à l’innovation. Ce “verrouillage” d’Android va à l’encontre de tout ce qui faisait sa force : la liberté et le mode de distribution en open source, selon lequel n’importe qui peut accéder au code source d’une application, ce qui permet son développement de manière communautaire. Bien sûr, beaucoup continueront à développer, à télécharger par des moyens détournés, mais la perte est immense.
Un espoir, que les signataires de la lettre ouverte brandissent, ce sont les régulations. Ces mêmes régulations qui menacent de bâillonner les militants peuvent se retourner contre Google. En effet, Apple est déjà contraint d’autoriser l’installation d’applications via des magasins alternatifs sur ses appareils européens en vertu du Digital Market Act. Ce texte, entre autres, garantit une “concurrence équitable”, en empêchant les géants du numérique de favoriser leurs propres applications et de bloquer leurs appareils. On peut envisager qu’il en sera de même pour les appareils Android. Mais tout ne tourne pas autour de l’Europe, ainsi les signataires enjoignent chacun à interpeller son représentant politique quand il le peut. Les démarches possibles et l’actualité sur cette question sont à suivre sur : https://keepandroidopen.org/fr/
On le sait déjà, mais méfions-nous des géants de la tech, et surtout de leurs velléités centralisatrices. Comme certains le rappellent, un téléphone n’est jamais qu’un ordinateur de poche, bien malvenu serait celui qui voudrait nous dicter ce que l’on peut y installer ou non. Au quotidien, ce que l’on fait, ce que l’on peut voir et communiquer sur nos appareils façonne nos opinions, notre vision du monde, cette indépendance est précieuse. Alors, la prochaine fois qu’un gars de votre cours du soir vous bassine avec Signal, laissez-lui sa chance, au moins cinq minutes quoi.
(1) Kahn Gillmor Daniel, Your Smartphone, Their Rules: How App Stores Enable Corporate-Government Censorship, ACLU, 18/11/2025