Elard Kurt von Oldenburg-Januschau n’est pas un des premiers noms qui viennent à l’esprit quand on pense à l’arrivée au pouvoir d’Hitler à la chancellerie le 30 janvier 1933. Les historiens citent Hindenburg, Schleicher ou encore von Papen. Pourtant, ce notable prussien, figure importante de l’Empire allemand et de la République de Weimar, a joué un rôle important dans la montée du nazisme et dans la décision finale d’Hindenburg de nommer Hitler comme chancelier.
Elard Kurt von Oldenburg-Januschau (1855-1937) est issu de la noblesse prussienne terrienne, membre des Junkers. En tant que groupe, les Junkers ont constitué la noblesse foncière de Prusse et d’Allemagne orientale. C’est-à-dire l’ensemble de l’Ostelbien, autrement dit les terres situées à l’est de l’Elbe. Militaire de carrière, Elard Kurt von Oldenburg-Januschau a intégré rapidement le cercle des proches de la famille impériale. Fervent défenseur de l’Empire, patriote ardent, il fut un des penseurs les plus importants de la militarisation de la société allemande avant la Première Guerre mondiale. Il est célèbre notamment pour l’un de ses discours au parlement allemand, le Reichstag, le 29 janvier 1910. Il y déclara : « Le roi de Prusse et l’empereur allemand doivent pouvoir à tout moment dire à un lieutenant : Prenez dix hommes et fermez le Reichstag ! ». Cet appel à mettre un terme à la représentation parlementaire dans l’Empire pour instaurer un régime impérial absolu provoqua une immense déflagration dans la société allemande. Les sociaux-démocrates s’en prirent vivement à lui, des manifestations spontanées ou organisées eurent lieu un peu partout en Allemagne pour défendre la démocratie. Oldenburg-Januschau fut agressé à la sortie du Reichstag. Il fut désavoué lui-même par l’Empereur qui réaffirma face à la situation sa fidélité à la constitution. Le 27 novembre 1910, Oldenburg-Januschau démissionna de son siège à la Chambre des députés prussiens à Berlin en conséquence. Exilé de la vie politique allemande, il retrouva une place de premier ordre grâce à la Première Guerre mondiale, où il se fit remarquer en commandant un régiment d’infanterie, alors qu’il avait 59 ans.
Oldenburg-Januschau ne put rien faire pour empêcher la chute de son empereur qu’il avait tant admiré quand il était un jeune capitaine de la cavalerie prussienne. La création de la République de Weimar et l’arrivée de la République furent un vrai déchirement pour lui : « J’ai eu l’impression que le monde s’écroulait. Les Hohenzollern, que mon éducation m’avait appris à aimer de tout mon coeur, avec un dévouement tel que j’étais prêt à me sacrifier pour eux, étaient réduits en poussière». Il participa en vain à de nombreux projets de coup d’État pour la faire tomber. Après l’élection de son ami Paul von Hindenburg à la présidence du Reich en 1925, Januschau, fort de sa relation étroite avec le chef de l’État, recommença à exercer une influence discrète sur la politique allemande. Aujourd’hui, les historiens le considèrent comme membre de ce cercle influent d’« hommes de l’ombre » gravitant autour d’Hindenburg. Pour certains historiens comme Stig Förster, il influença considérablement, voire contrôla parfois, les décisions politiques du président du Reich. La relation entre Hindenburg et Oldenburg-Januschau s’explique par la proximité géographique de leurs deux propriétés. À vingt kilomètres du manoir de Oldenburg-Januschau se trouvait l’ancien domaine familial de Neudeck, propriété des Hindenburg, qui avait appartenu au frère du maréchal et président du Reich. La famille Hindenburg n’avait pu, après la guerre, conserver la propriété et avait dû la vendre à une banque. Oldenburg-Januschau mit tout en œuvre pour offrir l’ancienne propriété des Hindenburg au nouveau président. Il s’adressa d’abord à des représentants de l’agriculture intensive, puis à ceux de l’industrie lourde, qui finirent par financer le rachat du domaine, ainsi que la construction d’un nouveau manoir et la rénovation des dépendances. Le domaine fut offert à Hindenburg en 1927, à l’occasion de son 80e anniversaire. L’acte de donation lui fut remis au domaine de Januschau. L’acte de propriété fut cependant établi au nom de son fils, Oskar von Hindenburg, afin d’échapper aux droits de succession. Une stratégie fiscale qui allait empoisonner la carrière présidentielle d’Hindenburg et être une des raisons de l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir.
Ce cadeau en faveur de son ami allait provoquer une des crises politiques les plus importantes de la jeune République de Weimar, qui ébranla fortement le président Hindenburg : la crise de l’Osthilfe, soit en français la crise des aides financières pour les territoires à l’est de l’Allemagne. En effet, après la crise financière mondiale de 1929, de nombreux domaines agricoles de Junkers se retrouvèrent en grande difficulté. Hindenburg fit pression sur son gouvernement et notamment sur le ministre de l’Alimentation Magnus von Braun pour accorder des subventions à la noblesse agricole prussienne à l’est de l’Elbe. La loi fut adoptée le 31 mars 1932 au Reichstag. Sa rédaction dans la hâte et pour satisfaire l’ensemble des acteurs de cette crise fit que juridiquement elle offrait la possibilité de la contourner assez facilement et d’en profiter. Le programme prévoyait un plan de 1 milliard de Reichsmarks pour venir en aide uniquement aux grosses plantations agricoles de l’est de l’Allemagne. En comparaison, le budget du Reich en 1932 était de huit milliards de Reichsmarks. La presse a rapidement signalé des détournements de fonds au profit de grandes familles de propriétaires terriens. Des subventions étaient accordées par l’État allemand à des entreprises surendettées en cessation de paiement ou à des entreprises en bonne santé mais dont les propriétaires dissimulaient leur véritable richesse aux fonctionnaires du gouvernement. Oldenburg-Januschau lui aussi fut concerné par ces aides et profita de larges subventions pour ses domaines du Brandebourg et de la Prusse-Orientale (Pologne aujourd’hui). Grâce à l’argent reçu par les aides de l’État, il put rénover ses domaines et acquérir une somptueuse nouvelle propriété. Son exemple illustre à quel point les amis ou proches du président Hindenburg ont pu profiter de ces aides pour s’enrichir au détriment de l’État.
Le scandale prit de l’ampleur quand les révélations, à partir de septembre 1932, s’enchaînèrent dans la presse. La situation devint particulièrement compliquée pour le président Hindenburg quand on commença à évoquer la donation de Oldenburg-Januschau du domaine de Neudeck à la famille Hindenburg. Le parti social-démocrate (SPD) mit en place une commission d’enquête qui révéla qu’Oldenburg-Januschau, ami personnel d’Hindenburg, pour ce cadeau en faveur du président, avait reçu un prêt de 621 000 Reichsmarks. Le responsable de l’aide à l’Est pour les propriétaires terriens ne put faire autrement que de confirmer les allégations de la commission devant les députés du Reichstag. L’opinion publique et notamment la ligue des agriculteurs allemands demandèrent ainsi la destitution du chancelier du moment, von Schleicher. Les historiens ont aujourd’hui montré que les services secrets du parti nazi ont joué un rôle particulièrement important dans la diffusion de ce scandale auprès de la presse. Le parti nazi était particulièrement bien infiltré dans les milieux de la noblesse prussienne et avait accès à des informations de premier plan. Ses députés siégeaient également à la commission enquêtant sur ce scandale. Le parti nazi a bien compris qu’il était dans son intérêt d’affaiblir à tout prix la personne du président Hindenburg et de transmettre les informations sur le scandale dans la presse pour permettre l’arrivée d’Adolf Hitler comme chancelier. L’idée étant de négocier la fin des diffusions d’informations sur les subventions agricoles détournées en échange du poste que convoitait Hitler. Dans cette stratégie de déstabilisation politique, Goebbels avait identifié Oldenburg-Januschau comme un des pions les plus importants de cette stratégie.
Joseph Goebbels appréciait Oldenburg-Januschau principalement car il était un des plus proches de Paul von Hindenburg. Mais aussi car Oldenburg-Januschau, depuis son retour comme député du Reichstag entre 1930 and 1932, avait de nombreuses fois montré son soutien sur tel ou tel projet de loi au parti nazi. Ainsi, en 1931, Joseph Goebbels nota dans son journal : « On peut toujours faire appel à lui ». En transmettant à la presse des informations sur l’argent qu’avait reçu Oldenburg-Januschau grâce aux aides de l’État, l’objectif pour Goebbels était double. Premièrement, il comptait affaiblir le président du Reich en mettant en cause un de ses principaux amis : la presse ne pourrait qu’établir un lien entre la somme d’argent faramineuse offerte à Oldenburg-Januschau et son amitié avec le président. Dans un second temps, les nazis espéraient qu’Oldenburg-Januschau irait plaider auprès du président pour installer Hitler au pouvoir afin de mettre fin au scandale.
Oldenburg-Januschau fut donc personnellement contacté pour lui faire comprendre qu’une arrivée des nazis au pouvoir pourrait l’aider et que le scandale serait étouffé si Hitler était nommé chancelier. Comme l’écrivait Joseph Goebbels, toujours dans son journal, quelques jours avant la nomination d’Hitler comme chancelier le 28 janvier 1933 : « Hitler doit s’impliquer, mais comment ? Le vieux [Hindenburg] ne le veut pas. Je doit donc creuser davantage. Je dois travailler sur Januschauer ». Januschauer était le surnom qu’on donnait à Oldenburg-Januschau. Deux jours plus tard, le moment fatidique arriva : le maréchal Hindenburg nomma Hitler chancelier du Reich, et la République de Weimar prit fin. Selon l’historien Förster, Oldenburg-Januschau, proche d’Hindenburg, joua un rôle déterminant dans le revirement du président du Reich. Dans ses mémoires, le propriétaire terrien l’a même admis indirectement : « En général, cependant, je peux dire que ma tentative d’influencer Hindenburg, fidèle à ma ligne traditionnelle, visait à éliminer le parlementarisme et à instaurer une dictature. ». Le 22 janvier, Oskar, fils d’Hindenburg, après une discussion avec Oldenburg-Januschau, rencontra Hitler. On sait également, selon le directeur de cabinet du président Hindenburg, Otto Meissner, qu’Oldenburg-Januschau rencontra Hindenburg quelques jours avant la nomination d’Hitler et, selon ce dernier, cette discussion aurait joué un rôle significatif dans la décision d’Hindenburg. La perte de confiance du président du Reich entraîna la démission de Schleicher. La diffusion délibérée par Schleicher de rumeurs d’un coup d’État militaire imminent a accéléré les négociations de coalition entre le DNVP et le NSDAP. De plus, Hitler est parvenu à dissiper les dernières réserves d’Hugenberg quant à la dissolution prévue du Reichstag et aux nouvelles élections qui s’ensuivraient, en promettant que la composition du gouvernement resterait inchangée même après les élections. Le nouveau cabinet d’Hitler a ensuite été nommé et a prêté serment devant le président du Reich.
Après la prise du pouvoir d’Adolf Hitler, Oldenburg-Januschau se fit très discret dans la vie politique allemande. Il rendit plusieurs fois visite à la famille d’Hindenburg ou au président. Sa dernière apparition publique eut lieu aux funérailles de Paul von Hindenburg en 1934. Oldenburg-Januschau mourut à l’été 1937, à l’âge de 82 ans.
La question de savoir si Oldenburg-Januschau a réellement été décisif dans la nomination d’Hitler mérite d’être posée sans détour. Les faits sont là : Hindenburg avait déjà envisagé de nommer Hitler dès novembre 1932 avant de se raviser en faveur de Schleicher. Oldenburg-Januschau n’a donc pas inventé l’idée, elle existait dans l’esprit du président bien avant leur entretien de janvier 1933. Dans ses propres mémoires, il reconnaît d’ailleurs que ses tentatives d’influence n’avaient abouti que « dans de très rares cas ». Pourtant, le réduire à un simple figurant serait inexact. Il fut à la fois le prétexte et le catalyseur. Le prétexte, parce que le scandale de l’Osthilfe n’aurait pas eu la même résonance sans son amitié avec Hindenburg. Le catalyseur, parce que les nazis avaient parfaitement compris qu’un homme capable de faire asseoir Oskar von Hindenburg face à Hitler le 22 janvier 1933 n’était pas un homme ordinaire. Otto Braun, l’ancien Premier ministre social-démocrate de Prusse, l’écrit sans ambiguïté dans ses mémoires : le don de Neudeck avait lié Hindenburg personnellement, viscéralement, aux intérêts de la noblesse terrienne de l’est.
Oldenburg-Januschau n’a pas fait d’Hitler le chancelier du Reich, mais il a contribué à rendre la chose possible. Il est le symbole d’une aristocratie prussienne qui a préféré défendre ses privilèges avant tout, quitte à donner les rênes du pouvoir en Allemagne à un parti extrémiste.
Pour aller plus loin :
(sources en langue allemande)
Stig Förster- Histoire militaire allemande. De l’époque moderne à nos jours, C. H. Beck
Dieter Hoffmann – Le Scandale : La décision d’Hindenburg pour Hitler