La polarisation, une notion qui a bon dos

La polarisation, une notion qui a bon dos

Derrière des formules en apparence anodines se cachent souvent des histoires, des usages et des intentions politiques précises. Dans Derrière les mots, nous nous penchons sur ces termes qui façonnent le débat public pour en éclairer le sens, les détournements et les implications.

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Cette semaine, un mot s’impose et pour cause. Il a été prononcé de nombreuses fois ces derniers jours sur les plateaux de télévision pour expliquer la tentative d’assassinat de Donald Trump, le 25 avril dernier, au cours du dîner des correspondants de la Maison-Blanche, à Washington. 

Ce mot, c’est la polarisation. Une polarisation qui a été présentée, avec la violence politique ayant émaillé l’histoire des États-Unis, comme principale cause de ladite tentative d’assassinat.

Que signifie ce terme ? Pour le savoir, regardons ce qu’en dit le petit Robert

Premièrement, en sciences, la polarisation correspond à “la réorganisation simplifiée (d’un corps ou d’une lumière) sous l’effet d’un champ électromagnétique ou d’un filtre.” 

Pas besoin d’être l’enfant caché de Maître Capello pour se rendre compte que cette définition n’a absolument rien à voir avec la choucroute… 

Passons donc à la deuxième définition. Employé au sens figuré, le terme de polarisation désigne, selon le dictionnaire, “l’action de concentrer en un point, par exemple, des forces ou des influences.” 

Cette définition pourrait correspondre à ce dont nous parlons. En effet, depuis son accession au pouvoir,  l’administration Trump n’est-elle pas en train de concentrer, chaque jour un peu plus que la veille, toutes les forces et tous les pouvoirs, au détriment de la démocratie ? 

Entre le bannissement de plus de 5000 livres dans les bibliothèques, la répression, tant des immigrés que des manifestants, avec entre autres pour résultat, la mort, à Minneapolis en 2025, de Renée Good et d’Alex Pretti, tous-deux manifestants pacifiques ; ou encore le vote récent d’une loi qui pourrait empêcher des millions de citoyens, principalement des femmes mariées et des personnes transgenres, de voter aux élections de mi-mandat de novembre prochain ; Donald Trump serait en train d’instaurer une dictature dans son pays qu’il ne s’y prendrait pas autrement. 

Sauf que telle qu’employée par nos amis éditorialistes et journalistes, cette polarisation correspond, en fait, à la troisième définition du petit Robert. 

Il s’agit, selon le dictionnaire, d’un anglicisme désignant la division en deux opposés nettement distincts. Pour illustrer cette définition, le petit Robert donne l’exemple de la polarisation du débat politique. 

Afin d’identifier plus précisément ce qui se cache derrière cette “division en deux pôles distincts” dont parle le dictionnaire, regardons ce que nous dit Wikipédia sur le sujet

Selon l’encyclopédie participative, la polarisation politique désigne “un processus se déroulant au sein d’une démocratie ou d’une société, par lequel la population ou l’opinion publique tend à se diviser entre deux pôles structurant la vie politique et les visions du monde, et qui pousse une partie de plus en plus significative de cette population à se diriger davantage vers les points de vue les plus radicaux ou les partis extrêmes au détriment du centre.” 

Ainsi, en expliquant le geste commis par l’assaillant du gala des correspondants par la polarisation de la société états-unienne, les médias français symétrisent implicitement le rapport de force politique ayant cours actuellement dans le pays. 

Autrement dit, selon eux, la société serait séparée en deux pôles aussi bien extrêmes qu’irréconciliables. Deux pôles comparables si ce n’est similaires, tant quantitativement que qualitativement. 

Ces dernières années, de nombreuses études ont effectivement fait état d’une polarisation exacerbée de la société et de la politique aux États-Unis. Mais en 2026, qu’est-ce que cela signifie ? 

Si on reprend les exemples cités plus haut, cela signifierait qu’un militant pacifique comme Alex Pretti et qu’un militant trumpiste constitueraient deux forces antagonistes faisant montre d’un degré de radicalité similaire, bénéficiant d’un pouvoir équivalent, et usant des mêmes méthodes pour peser sur le débat public. Cela signifierait, aussi, que des personnalités politiques comme Bernie Sanders ou Zohran Mamdani, seraient les exacts équivalents, à l’autre bout du spectre politique états-unien, de Donald Trump et de JD Vance. 

Est-ce judicieux de symétriser ainsi une administration en train de faire plonger un pays dans l’abîme dictatorial et les représentants et membres du peuple qui la subit ? 

Évidemment que non. Il semble dès lors évident que l’écosystème politico-médiatique français ait finalement oublié, 80 ans après la chute du régime de Vichy et la fin de l’occupation nazie, ce que veut dire, concrètement, pour un peuple, de vivre sous un régime totalitaire. Sinon, le meurtre d’un jeune nazi n’aurait certainement pas valu à ce dernier une minute de silence à l’Assemblée nationale dont, je le rappelle, le sol fut jadis foulé par Pierre Mendes France pour ne citer que lui. 

En actant cette minute de silence, plus que de symétriser le fascisme et l’antifascisme, l’Assemblée nationale a légitimé le fascisme et a, à l’inverse, diabolisé l’antifascisme. 

Pour mémoire et selon les définitions du Larousse, le fascisme c’est : 

Premièrement, “un régime établi en Italie de 1922 à 1945, fondé sur la dictature d’un parti unique, l’exaltation nationaliste et le corporatisme.”

Deuxièmement, “une doctrine ou tendance visant à installer un régime autoritaire rappelant le fascisme italien.”

Troisièmement, “une attitude autoritaire, arbitraire, violente et dictatoriale imposée par quelqu’un à un groupe quelconque, à son entourage.”

L’antifascisme, quant à lui et toujours selon le Larousse, désigne “l’opposition au fascisme sous ses diverses formes et, plus généralement, aux régimes politiques autoritaires.”

Par conséquent, en ne s’élevant pas contre la minute de silence en hommage à Quentin Deranque, une large part de la classe politique française et des médias a ni plus ni moins réhabilité, en creux, des personnages comme Adoplf Hitler ou Benito Mussolini, au détriment de la résistance et de la lutte anti-fasciste, qui elles, seraient criminelles par nature. 

De la même manière, en expliquant la tentative d’assassinant de Donald Trump par le fait que la société états-unienne serait polarisée, les médias légitiment la politique anti-démocratique de Donald Trump, en niant le déséquilibre patent du rapport de force politique qui a cours actuellement dans le pays. 

Question. Si, l’année prochaine, le Rassemblement national accède au pouvoir, quelle proportion de journalistes jugeront, dans le cas où le gouvernement d’extrême droite se mettrait ensuite, comme l’administration de Trump, à tricoter méticuleusement notre démocratie, que le pays ne glisse pas vers la dictature mais que la société française est simplement polarisée ?

Espérons que nous n’aurons jamais à répondre à cette question… 

Sources : 

polarisation – Définitions, synonymes, prononciation, exemples | Dico en ligne Le Robert

Censorship by the Numbers: Banned Books Data

US saw record high of 5,668 books banned in libraries in 2025, says agency.

Les images de l’extrême brutalité des agents de l’ICE, la police de l’immigration des Etats-Unis, envers les migrants

Renee Good, la mère de famille tuée par la police de l’immigration à Minneapolis, a été touchée à quatre reprises, selon le rapport des pompiers

Alex Pretti, infirmier de 37 ans «qui vivait pour aider les autres» : qui était l’homme abattu par la police à Minneapolis ? – Libération

Voulu par Trump, le SAVE America Act menace le vote des femmes et des minorités

Polarisation politique — Wikipédia

Ce que l’on sait de Cole Tomas Allen, l’assaillant du dîner des correspondants à Washington

Polarization, Democracy, and Political Violence in the United States: What the Research Says | Carnegie Endowment for International Peace

Le régime de Vichy, une dictature collaborationniste zélée allant au-delà des exigences allemandes – Historia

« Moi je soutiens Adolf, mais chacun son truc » : les posts de Quentin Deranque sur X, une idéologie néonazie assumée – L’Humanité

Yaël Braun-Pivet « horrifiée » par les révélations de « Mediapart » mais assume l’hommage à Quentin Deranque

Définitions : fascisme – Dictionnaire de français Larousse

Définitions : antifascisme – Dictionnaire de français Larousse

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