Bascule autoritaire des États-Unis : “C’est par la peur que ce pouvoir se maintient”, Cécile Alduy, sémiologue et professeure à Stanford

Bascule autoritaire des États-Unis : « C'est par la peur que ce pouvoir se maintient », Cécile Alduy, sémiologue et professeure à Stanford
Cécile Alduy © Astrid di Crollalanza

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, des mots tels que « diversité », « genre », « crise climatique » ou encore « vaccin » ont disparu des sites fédéraux américains, effacés des bases de données avec des centaines d’autres mots. Et sans qu’aucune loi ne l’exige explicitement, une société tout entière a fini par se taire.

Professeure de littérature et de civilisation française à l’université Stanford, chercheuse associée au Cevipof et spécialiste des discours de l’extrême droite, Cécile Alduy a notamment déjà passé au crible la langue de Marine Le Pen et celle d’Éric Zemmour. Depuis l’élection présidentielle américaine de 2024, ses recherches l’ont rattrapée. Les mots qu’elle disséquait de loin s’effacent désormais dans son pays d’accueil, jusque dans ses amphithéâtres. Son livre, D’abord ils sont venus chercher les mots (Les Arènes), paru le 17 septembre, raconte la bascule autoritaire des États-Unis de l’intérieur, depuis la disparition des mots jusqu’à celle des personnes. Car un pouvoir qui veut faire disparaître des personnes commence par effacer les mots qui les nomment.

En France, avec des termes comme « décivilisation » et « immigrationnisme » employés jusqu’au sommet de l’État, et des médias qui s’autocensurent avant même qu’on ne leur ait demandé quoi que ce soit, avons-nous, nous aussi, commencé à nous priver de nos propres mots ?

Interview.

Derrière le vacarme : Cela fait plusieurs jours que vous échangez, en France, avec des journalistes au sujet de votre livre D’abord, ils sont venus chercher les mots. Y a-t-il eu des retours qui vous ont surprise, que ce soit chez les journalistes ou, plus largement, les gens d’ici, au regard de la réalité que vous vivez de l’intérieur ?

Cécile Alduy : Oui, il y en a eu deux, assez inattendus. Le premier, c’est la réception de mon travail par des anonymes sur Internet. Ma maison d’édition a fait une publication Instagram pour lancer le livre et, en quelques jours, cette dernière a récolté 400 000 vues, des centaines de commentaires, des milliers de partages. Une bookstagrammeuse a également repris un extrait de mon passage dans C à vous pour faire avancer le sujet de la censure des mots. De manière générale, ce qui m’a le plus surprise, c’est l’écho rencontré auprès d’un très large public, et pas seulement auprès de gens dont c’est le métier de s’intéresser aux mots.

Le second retour qui m’a le plus frappée, c’est celui des journalistes, qui ont été marqués par ce récit d’une liste qui n’existe pas, mais que les gens appliquent même sans l’avoir lue, par autocensure anticipatrice. Touchés par cette idée qu’un jour on puisse nous priver des mots qui nous servent à penser, à nous définir, à faire de la recherche, certains m’ont dit « mon Dieu, ce livre, je le recommande à tout le monde ». Cela reflète parfaitement ce qui se passe aux États-Unis. On cherche toujours une preuve tangible, une loi, un décret. Or les choses se passent parfois sans loi ni décret, parce que la société entière se trouve sous emprise. C’est vraiment le message que j’ai voulu faire passer, ce que j’ai compris au bout de l’écriture. Que nous étions sous emprise, et que nous commencions à parler cette langue-là, qui exclut beaucoup de choses, beaucoup de gens, et qui filtre la manière dont on voit la réalité.

D.L.V. : Ce qui est frappant, c’est la vitesse avec laquelle ces mots ont disparu. Les progrès sociaux et sociétaux et, avec eux, l’évolution de la manière dont on en vient à s’exprimer, mettent un temps fou à s’ancrer dans nos têtes, jusqu’à ce que nous finissions par trouver cela normal, alors que rebrousser chemin sur ces questions est bien plus rapide. C’est comme si désapprendre allait plus vite qu’apprendre…

C.A. : Tout à fait, et c’est très frappant quand on mesure les résistances qu’il y a pour faire évoluer la langue, pour l’élargir, lui faire accueillir des réalités nouvelles. Il a fallu, par exemple, beaucoup de temps pour qu’un terme comme féminicide soit accepté et utilisé de façon banale, alors qu’à l’inverse, éliminer du vocabulaire un mot aussi neutre que diversité n’a pris que trois semaines. Le mot a disparu des sites fédéraux, de ceux des universités, et jusque dans la bouche de mes collègues, qui me disaient : « ah non, on n’a plus le droit de dire cela ». L’autocensure s’insinue parce qu’il y a aussi, je crois, un esprit de survie. En regardant ce qui se passait aux États-Unis, on avait très bien compris qu’on était à la merci d’un État arbitraire. Les poursuites judiciaires contre les universités sont totalement arbitraires, leurs prétextes sont fallacieux, tout le monde le sait, mais ce sont de vraies poursuites, avec à la clé des centaines de millions de dollars de fonds gelés et une destruction totale de l’écosystème de la recherche. Si les mots tombent si vite dans cette bataille c’est que, derrière, il y a la puissance de frappe d’un État violent contre sa propre population.

D.L.V. : Comment cette obéissance s’installe-t-elle au sein de la population ?

C.A. : Ma fille aînée étudiait justement Machiavel ce week-end, pour ses études. Elle est tombée sur le passage où il recommande que les souverains utilisent la peur plutôt que de se faire aimer, pour régner et pour maintenir leur pouvoir. C’est exactement ça. C’est par la peur que ce pouvoir se maintient, et qu’il fait plier énormément de gens.

D.L.V. :Cette peur, il semble que la population ne la surmonte que si les victimes lui ressemblent : aux États-Unis, la mobilisation n’est devenue massive qu’après les meurtres d’Alex Pretti et de Renée Good, ces deux Américains tués par des agents de l’immigration à Minneapolis en janvier. Tant que les victimes ne ressemblent pas à la majorité, la majorité ne se soulève pas ?

C.A. : D’abord, tout le monde n’est pas dans le déni, parce que beaucoup de gens sont touchés dans leur communauté, dans leur vie, de façon très violente et très concrète. Ceux qui le sont, ce sont en général des personnes plus privilégiées. Leur déni porte moins sur ce qui se passe, un acte, un décret, que sur ce que cela veut dire. Où en est-on de la dérive du régime, du pouvoir autoritaire ? Le déni, c’est aussi de se dire que c’est une parenthèse, que les institutions restent fortes, qu’on pourra reconstruire. Mais je pense que tout ce qui est symboliquement détruit l’est pour de bon… À la Maison-Blanche même, l’aile Est et notamment le jardin Jacqueline Kennedy ont été rasés pour faire une salle de bal. Cette administration casse énormément de choses, sans jamais reconstruire après. Seulement, les Américains (comme les Français d’ailleurs) estiment que, contrairement à un simple bâtiment, la démocratie américaine est indestructible, immunisée. Il s’agit là d’une illusion d’optique, liée à l’inertie de la conscience historique. On fait un peu la grenouille dans l’eau bouillante : on ne se rend pas compte de la direction que l’on nous fait prendre, ni de jusqu’où cela peut aller. Moi, ce que j’ai constaté, c’est que cela peut aller très très vite, et très très loin. Aucun régime au monde ne trouverait normal qu’un président américain annonce qu’il va payer 5 000 dollars les électeurs s’il gagne. Ailleurs, une pratique pareille provoquerait l’envoi d’observateurs de l’ONU ; les États-Unis viennent d’ailleurs de refuser qu’il y en ait pour les midterms.

Cécile Alduy est l’auteure de l’ouvrage “D’abord, il sont venus chercher les mots”, publié aux éditions Les Arènes le 17 septembre 2026. © Les Arènes

D.L.V. : Et nous, en France, nous regardons ces images en nous disant que chez nous, cela ne passerait pas ?

C.A. : Je crois que nous sommes aussi dans le déni sur les conséquences concrètes d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir chez nous. Par aveuglement sur nous-même. Tout le monde minimise, parce que cela fait peur, parce qu’on ne veut pas se confronter à la réalité. Qu’impliquerait, pour nous, l’application du programme du Rassemblement national ? Quelles en seraient les répercussions dans notre quotidien ? On n’en parle jamais. Un exemple : la préférence nationale. Outre qu’elle est anticonstitutionnelle, elle inscrirait dans la loi l’inégalité de fait entre des catégories d’enfants français. Et les gens se disent que cela ne sera pas eux. Mais bien sûr que si, tout le monde serait touché. Ce sera votre nounou qui sera remigrée. Votre infirmière quand vous irez à l’hôpital. Et demain, ce seront les amis de vos enfants qui n’auront plus de parents parce qu’ils auront été mis dans un avion. C’est ce que je vois aux États-Unis, constamment. Des familles où, du jour au lendemain, il n’y a plus d’adultes. Je ne pense pas qu’on se rende compte de l’ampleur de cette violence sociale, de ce qu’elle détruit : des vies individuelles, des communautés entières, et même du sens de ce que c’est qu’être une société. Au fond, c’est le règne de la peur pour tout le monde.

D.L.V. : Un mot revient sans cesse en France pour expliquer cette violence, la polarisation. J’ai découvert en vous lisant que ce mot faisait partie des mots interdits aux États-Unis. J’ai l’impression que le mécanisme se déroule en trois temps : diaboliser l’antifascisme jusqu’à le rendre symétrique du fascisme, y ranger toute idée qui va à l’encontre du pouvoir fascisant (ou plus généralement, toute idée dite “de gauche”), puis interdire le mot pour faire disparaître cette opposition une fois pour toutes. Et je me demande si, en France, à tant parler de société polarisée, on ne minimise pas le danger, tant quant à ce qu’il est en train de se passer aux États-Unis, que chez nous. Il en va de même avec cette injonction au “pluralisme”, omniprésente, en France, au sein de l’espace politico-médiatique.

C.A. : Cette polarisation est certes nourrie dans sa forme, l’escalade verbale, la politique du clash, par des acteurs de gauche. Sauf que l’argument qui met sur le même plan la gauche et l’extrême droite est un argument de mauvaise foi, et c’est en réalité le cheval de Troie de l’extrême droite, cette idée qu’il faudrait respecter toutes les opinions au nom du pluralisme. Un discours qui emploie la langue pour stigmatiser, dresser des boucs émissaires, violenter et inciter à la violence, et un discours qui emploie la langue avec véhémence contre des inégalités, pour étendre des droits, ne sont absolument pas de même nature. On confond les deux parce qu’on a envie de les confondre, et on confond le style de communication avec le contenu des discours. Il faut rappeler le nombre de condamnations de personnes d’extrême droite : Éric Zemmour, quatre ou cinq, Jean-Marie Le Pen, une vingtaine. La loi trace des lignes rouges, qui garantissent un espace de dialogue où le respect des personnes et des valeurs démocratiques est la norme. Quand un discours de violence, de haine, de stigmatisation entre dans la sphère médiatique, il détruit la possibilité que cet espace soit respectueux et productif. La guerre culturelle a été lancée par l’extrême droite et la droite conservatrice. Et ce pluralisme-là, dans la bouche de l’extrême droite, on sait ce qu’il devient une fois qu’elle est au pouvoir. C’est un élément de langage, on le retrouve mot pour mot dans le discours de J.D. Vance à Munich, qui reproche à l’Europe ses régulations des réseaux sociaux, celles-là mêmes qui servent à combattre la pédocriminalité, l’incitation à la haine et l’antisémitisme. Aux États-Unis, une fois au pouvoir, ils font déprogrammer des comédiens, ils font changer les directions des télévisions, ils interdisent à CNN et à Politico l’accès à la Maison-Blanche. En faisant cela, ils bafouent le droit à l’information, garanti par le premier amendement.

D.L.V. :En France, ce que qui semble incompréhensible, justement, c’est la contrition des acteurs médiatiques face aux attaques de l’extrême droite contre les médias, et notamment l’audiovisuel public. Comment en arrive-t-on à se plier à ce point aux exigences d’un parti réactionnaire et, comme l’a fait France Télévisions récemment avec la carte blanche d’Adèle Haenel sur le génocide à Gaza, à s’autocensurer avant même l’émergence de toute polémique ?

C.A. : C’est ce que j’essaie d’expliquer dans le livre, et je me suis vue en train de le faire. Moi, spécialiste de l’extrême droite, j’ai fait des concessions à ce cadre idéologique qui traite féminisme et discrimination comme des gros mots qu’il faudrait taire. Quand j’ai détaillé la liste des mots interdits, qui a un côté absurde et un côté extrêmement signifiant, je me suis surprise à utiliser des arguments qui n’avaient aucun sens, sauf à essayer d’amadouer le camp adverse. Dans cette liste, il y a autisme, santé mentale, victime, rougeole. Qui pourrait vraiment être d’accord avec une liste pareille ? Je l’écrivais et je me disais que ce n’était pas possible. C’est comme si, par anticipation de mon lecteur ou de ma lectrice, j’acceptais que certains mots soient moins légitimes que d’autres. En France, on sent bien ce climat d’autocensure, où l’on se demande ce qu’on a le droit de dire, pas au sens juridique, au sens de l’acceptation sociale. L’affaire Adèle Haenel en est l’exemple presque chimiquement pur. Elle n’a commis aucune infraction aux lois sur la liberté d’expression, c’était une carte blanche, une liberté totale, et personne n’avait rien demandé. Aucun juge n’était intervenu. Je ne sais quel autre mot que censure on peut appliquer à cette décision. Et cette autocensure émane d’un service public. Nous sommes déjà sous emprise !

D.L.V. : Trump avait préparé le terrain dès son premier mandat, en imposant ses mots dans le débat public, ses juges à la Cour suprême, ou encore en diabolisant l’antifascisme. Le RN, lui, n’a jamais exercé le pouvoir à la tête de l’État. Sauf qu’on dirait que les autres le préparent pour lui. Présomption d’usage légitime des armes pour les forces de l’ordre, nomination d’un Défenseur des droits anti-droits, l’audiovisuel public qui courbe l’échine et s’autocensure… On a l’impression que les gens sont en collaboration avant l’heure.

C.A. : Je suis complètement d’accord, c’est exactement cela, et je le vis. Je fais des télés depuis 2012, 2015, pour discuter de ce que dit l’extrême droite, et c’est la première fois que certains médias ne m’ont pas invitée. Et même dans les médias publics, même à France Inter, les questions sont timides, et l’on sent l’obsession de l’équilibre fallacieux. On va inviter quelqu’un qui parle de l’extrême droite, puis contrebalancer en donnant la parole à quelqu’un qui défendra le point de vue adverse. Les journalistes me disent qu’ils marchent sur des œufs, que leur direction se demande ce qui se passera dans six mois si l’extrême droite a tout le pouvoir, et il y a cette menace de privatisation. Or je pense que c’est une erreur stratégique de plier à l’avance. Cela offre une victoire à l’extrême droite sans même avoir combattu. Ils pourront dire « ce n’est pas nous, nous n’avons rien demandé”…

Il faut rappeler que certaines opinions ne sont pas que de simples opinions, mais également des délits du point de vue du droit. Le service public a une mission d’intérêt général. Offrir une tribune à des gens qui stigmatisent, on l’a encore entendu avec Zemmour la semaine dernière, je trouve que c’est scandaleux. Quand on l’invite, on sait très bien qu’il va débiter de la haine au kilomètre, qu’il y aura quatre plaintes au civil le lendemain. Et puis inviter des gens qui veulent privatiser le service public sur ce même service public sans jamais leur poser la question de ce qu’ils vont en faire, c’est faire entrer le loup dans la bergerie.

D.L.V. : “Décivilisation”, “immigrationnisme”, ces mots-là sont déjà dans la bouche de celles et ceux qui nous dirigent…

C.A. : Quand il y a des mots comme décivilisation, droit-de-l’hommisme et immigrationnisme qui sont proférés à la tête de l’État français, c’est bien que cette emprise est déjà là, au plus haut niveau. Et elle légitime des concepts, des néologismes qui portent en eux une forme de stigmatisation et qui sont antidémocratiques. Employer le terme de “droit-de-l’hommisme”, revient à dire qu’on est contre les droits de l’homme. C’est quand même le préambule de notre Constitution…

On a vraiment l’impression que le Béaba de ce qu’est une démocratie pluraliste, respectueuse des individus et des droits de l’homme, est considéré comme une simple note de bas de page, que ce soit par l’administration Trump outre-Atlantique, ou par ceux qui, en France, ne se rendent pas compte de ce que signifierait concrètement une extrême droite au pouvoir demain, au regard de ce socle constitutionnel. Cela me rappelle vraiment Jean-Marie Le Pen et son “détail de l’histoire” : c’est comme si les fondements de la dignité humaine n’étaient aujourd’hui plus qu’un détail, justement.

D.L.V. : Pendant ce temps, tout le monde attend les midterms comme une délivrance, comme si tout allait se passer normalement, comme par le passé…

C.A. : Ce serait bien sûr une bonne nouvelle si certains États élisaient des députés démocrates et renversaient le rapport de force au Congrès. Mais l’exécutif ayant appris à contourner le Congrès avec des décrets, à quoi cela nous servirait-il ? Quel serait l’impact réel d’une victoire des démocrates sur la dérive autoritaire depuis le bureau ovale ? Rien n’est certain. J’en viens d’ailleurs à me demander s’il ne faudrait pas presque espérer que le rapport de force ne change pas trop. Parce que dans deux ans, tout sera, de toute façon, de la faute des démocrates selon les Républicains. C’est d’ailleurs déjà le cas en ce moment, avec un président martelant que l’inflation que connaissent les États-Unis serait du fait de Joe Biden…

Nous vivons dans une réalité alternative. Cela, les midterms n’y changeront rien. À la limite, une défaite peut le mettre en colère, et il pourrait avoir une réponse violente, comme contre les villes démocrates au début de son mandat. Il a un véritable esprit de vengeance. Contre les journalistes, contre les avocats, contre les juges. Washington D.C. a été occupée pendant des mois, comme en état de siège, seulement parce que c’était une ville démocrate qui n’avait pas voté pour lui. Et puis, cela ne va rien changer pour les dizaines de milliers de personnes qui sont en camp de détention aujourd’hui, sans même accès à de la nourriture mangeable. Sans parler d’un accès à un avocat…

D.L.V. : Y a-t-il néanmoins un espoir de retour à la normale, d’ici quelques années ?

C.A. : Il peut falloir des décennies pour que tout revienne à la normale. Les conséquences pour la recherche scientifique, la recherche médicale en particulier, sont terribles. Tous mes collègues en sciences m’ont dit qu’on avait pris dix ans de retard, largement, et encore, ce serait avec de bonnes conditions pour remonter la pente. Il est beaucoup plus facile de détruire que de construire. Tous ces musées instrumentalisés ou censurés, les tableaux et les inscriptions retirés, les personnalités noires, les femmes, les personnes homosexuelles, l’esclavage, éliminés de l’histoire des États-Unis. Partout dans le pays, des choses ont disparu, ont été détruites ou éliminées. Reconstruire demande des ressources énormes, alors que détruire ne coûte rien. Ma grande incertitude, c’est de savoir dans quelle mesure la société américaine s’est habituée à cet état dégradé de la démocratie. J’ai constaté qu’on s’habituait à plier, à être silencieux, plutôt qu’à se dire “mon Dieu, c’est scandaleux ce qui se passe”. Voilà la vraie question : dans quelle mesure cette société, abreuvée de non-sens, tant par celles et ceux qui la gouvernent que par les réseaux sociaux, peut-elle rester consciente de ce qui se passe ?

D.L.V. : Et vous, là-bas, à Stanford, avec vos étudiants ? Que voyez-vous à hauteur d’amphithéâtre ?

C.A. : J’ai de la chance, je suis en Californie, avec une université qui respecte la liberté académique, ce qui, hélas, n’est plus la moindre des choses partout. Mes étudiants sont passionnés quand je fais un cours sur la littérature féminine ou les violences de genre. C’est cela qui est paradoxal : la jeunesse américaine veut tout ce vocabulaire. Elle est avide de comprendre les multiplicités d’identités, tous les concepts élaborés en sciences sociales pour penser les phénomènes de privilèges, de domination, de rapports de force, de silenciation. Mes cours là-dessus sont les plus populaires. Cette administration fait écran à ce qu’est vraiment la société américaine dans ses aspirations. Je ne perds pas espoir de continuer à enseigner à Stanford. Mais je ne vous cache pas que j’aimerais bien rentrer en France. J’aimerais bien, aussi, que le wokisme, s’il existe, soit un peu plus puissant. On ne cesse de me demander si ce n’est pas la faute du wokisme. J’ai envie de le voir, où est-il ? Où a-t-il changé les choses ?

D.L.V. : Comment voyez-vous votre avenir à court-moyen terme ? Vous voyez-vous rester aux États-Unis ? Envisagez-vous un retour en France ?

C.A. : Pour être honnête, même si j’habite à San Francisco, une ville très tolérante et très cosmopolite, la société américaine, qui s’accommode généralement très bien d’inégalités criantes, ne représente pas un milieu culturel qui puisse me satisfaire pleinement. Et puis, quand je reviens en France, j’apprécie énormément la qualité de l’information française, le service public de l’audiovisuel, les bibliothèques où l’on n’interdit pas les livres, et le fait que lorsque cela arrive, tout le monde soit scandalisé. À vrai dire, même le fait que le RN essaie de se dédiaboliser, je trouve que c’est un bon signe. La norme de l’éthique politique reste placée assez haut, la société n’accepte pas de descendre en dessous d’un certain degré.

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