Affaire Thélyson Orélien : à partir de quand un artefact humain peut-il être qualifié d’œuvre d’art ?

Affaire Thélyson Orélien : à partir de quand un artefact humain peut-il être qualifié d’œuvre d’art ?
© World Images – Alamy

Rentrée littéraire 2026, une foultitude d’opuscules s’amoncellent sur les étagères des librairies (bien difficile de séparer l’ivraie du bon grain, selon mon libraire préféré.) Pendant ce temps, dans les maisons d’édition, on fourbit ses armes pour placer ses poulains, tous renommés pour l’occasion « phénomène de la rentrée littéraire », dans la course aux prix (Goncourt, Renaudot, Fémina, etc.)

Rentrée 2026, Grasset jubile, convaincu d’avoir misé sur un auteur en or massif en la personne de Thélyson Orélien, écrivain québécois d’origine haïtienne, et de son roman C’était ça ou mourir. Sujet choc (épopée d’un enseignant haïtien fuyant l’ultraviolence des gangs de son pays), pas trop long (à peu près 250 pages), bien écrit sans être trop compliqué, C’était ça ou mourir est l’archétype du roman goncourisable pouvant générer de confortables retombées financières. Auréolé de retours dithyrambiques (le fameux roman qui change votre vie), déjà traduit en une vingtaine de langues différentes, faisant l’objet d’une bataille en règle des éditeurs de format de poche, le roman est LE phénomène de la rentrée. Chez Grasset, on sabre le champagne entre sybarites (qui se foutent pas mal de la qualité de vie d’un Haïtien moyen, pourvu que le roman se vende par palettes entières), tandis que  Thélyson Orélien multiplie les plateaux télé avec bonhomie, truculence et beaucoup de fausse modestie.

Problème, les phénomènes de haute intensité doivent être contrôlés avec une extrême rigueur, car le danger d’excursion n’est pas à exclure. Problème rencontré, C’était ça ou mourir va rapidement atteindre son point de criticité. Courant septembre 2026, un compte presque confidentiel sur le réseau X, Balance ton Claude, affirme que le roman aurait été composé à hauteur de 90 pour cent par IA. A n’en pas douter, c’est le début d’un nouveau type de phénomène littéraire que Grasset va gérer avec l’efficacité et la célérité des responsables de  la centrale nucléaire de Tchernobyl.

(NDLR : Je parle en mon nom propre, je n’ai pas lu le roman. J’ai horreur des « phénomènes littéraires », qui révèlent avant tout une opération de marketing souvent cynique. Je ne peux plus lire C’était ça ou mourir au regard de tout ce qui a été dit, ma lecture étant définitivement dénaturée, aliénée, corrompue.)

Le phénomène tourne à l’affaire. L’auteur s’offusque. Grasset vitupère. Quelques soutiens tentent d’éteindre l’incendie sans plus de succès que d’attaquer les mégafeux de l’été 2026 à l’arrosoir de jardin. Début octobre, la messe est dite. Les réactions des principaux concernés sont dénuées d’ambiguïté : Grasset a cessé de pousser le roman, la tournée promotionnelle de l’auteur est annulée et le prix Goncourt a retiré C’était ça ou mourir de sa liste. Surtout qu’une affaire de plagiat vient aussi entacher une nouvelle fois la personne de Thélyson Orélien.

Au-delà des interrogations suscitées par la polémique elle-même, une question va interroger l’opinion publique : pourquoi un roman composé à l’aide de l’IA ne serait-elle pas une œuvre d’art ? C’est une vraie question, à laquelle nous allons prudemment donner quelques éléments de réponse.

N’importe quel professeur  a déjà eu des copies réalisées par IA entre les mains : rédaction d’invention ou d’argumentation, commentaire composé, dissertation… Les étudiants se sont presque immédiatement emparés de l’IA. Cela se détecte en quelques lignes de lecture. Vous connaissez vos élèves, vous savez déjà ce dont ils sont globalement capables. Toutefois, sans se borner à un horizon d’attente limitatif, il émane de la première impression de lecture une sensation très semblable à la vallée de l’étrange : cela mime ou imite une idée humaine et sa réalisation, mais cela trahit dans le même temps son artificialité (on appelle ça le slop IA). Aussi ressemblant soit un androïde ou une gynoïde à un être humain, il est impossible de les confondre. C’est précisément ce qui a attiré l’attention (n’oublions pas non plus le battage médiatique) de Balance ton Claude. Au temps pour le « c’est bien écrit. »

Toute autobiographie est sous-tendue par un pacte (dit pacte autobiographique). L’auteur s’engage à dire la vérité, le lecteur à le croire. Un auteur trahissant le pacte va s’attirer les foudres d’un lectorat qui se sent légitimement floué (cf l’affaire Stéphane Bourgoin en 2020). Or, cette idée de pacte n’existe pas dans le domaine du roman. Il s’avère déjà presque impossible de donner une définition simple du roman, tant le genre est protéiforme. Un romancier est aussi un écrivain. Historiquement, c’est encore un poète. Etymologiquement, le mot « poète » vient du grec ancien « poiêtês » qui signifie « fabricant, artisan » et « auteur ». L’écrivain s’empare d’une langue commune, la nôtre, la façonne et la cisèle pour offrir une œuvre singulière. Lui et nous parlons la même langue, mais nous nous émerveillons de son appropriation. Nous mesurons les efforts consentis pour parvenir au but recherché, nous devinons les errements, les convulsions, nous pressentons les échecs et nous louons l’apogée du résultat final. L’IA fausse la donne. Tricheur, faussaire, menteur ! Nous risquons fort de nous indigner si, en pénétrant les laboratoires d’une cuisine étoilée, nous découvrons un micro-onde ou un Thermomix. Plus qu’indignés d’ailleurs, nous nous sentirions floués.

L’IA est un outil incontournable à tout point de vue, mais L’IA n’a pas le sens du beau, du bon, du vrai. Pour ce faire, prenons un peu de hauteur, et référons-nous à la nouvelle de Borgès, La Bibliothèque de Babel, dans laquelle l’auteur nous offre un vertigineux paradoxe. 

« La nouvelle décrit une bibliothèque de taille gigantesque contenant tous les livres de 410 pages possibles (chaque page formée de 40 lignes d’environ 80 caractères) et dont toutes les salles hexagonales sont disposées d’une façon identique. Les livres sont placés sur des étagères comprenant toutes le même nombre d’étages et recevant toutes le même nombre de livres. Chaque livre a le même nombre de pages et de signes. L’alphabet utilisé comprend vingt-cinq caractères (vingt-deux lettres minuscules, l’espace, la virgule et le point […]. » (Je reproduis ici la description qu’en fait la page wikipédia, faute d’en trouver une plus satisfaisante.)

La Bibliothèque de Babel est donc fondée mathématiquement sur la combinatoire, le dénombrement et une idée d’infini. Dans ce contexte, la chance de trouver une œuvre de Shakespeare est infime sans être nulle. Dans l’idée de la conception de la bibliothèque, ma remarque n’a pas de sens : chaque livre en vaut un autre, quelle que soit sa valeur (ou son absence de valeur) littéraire. Un auteur utilisant l’IA a tapé un prompt définissant son intentionnalité, mais le produit final est dépourvu de cette même intentionnalité. Le produit final est la résultante d’un coup de dés. Les écrivains ne jouent pas aux dés. Le hasard n’existe pas dans le processus de création, à moins de vouloir subir les conséquences d’une nouvelle excursion.

L’affaire Thélyson Orélien a tout de l’épiphénomène germanopratin. Il y a plus grave, c’est une évidence. Mais elle est navrante. Il va sans mot dire que la polémique entourant C’était ça ou mourir a dopé les ventes du roman. Le lire, au regard de ce que nous savons de l’auteur, est assez comparable à ralentir lors d’un accident de voiture : voyeurisme pur et simple. Personne n’en sort gagnant et l’IA semble nous déposséder encore d’une compétence propre au genre humain. Pour l’heure, dans le domaine de l’art, les IA génératives sont assez similaires au télépod dans le film La Mouche de David Cronemberg : elles sont dépourvues du « goût de la viande » (vidéo en VO, voir ci-dessous) et ce qu’elles produisent pue le synthétique à plein nez.

Pour aller plus loin :

Accident de criticité | Wikipedia

Thélyson Orélien rattrapé par un passé de plagiaire | La Presse.ca

La vallée de l’étrange | Wikipedia

Slop (intelligence_artificielle) | Wikipedia

L’affaire Stéphane Bourgoin

La bibliothèque de Babel

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