Épargnons-nous un “paradis des machines” : une synthèse de Magnifica humanitas, lettre encyclique du pape Léon XIV

Épargnons-nous un « paradis des machines » : une synthèse de Magnifica humanitas, lettre encyclique du pape Léon XIV
Lors de sa visite à Paris, le pape Léon XIV a tenu à rappeler les dangers inhérents à l’intelligence artificielle. Un rappel dans la continuité de sa lettre encyclique, Magnifica humanitas, parue en mai 2026 © Fabrizio Maffei

Fin septembre 2026, le pape Léon XIV a gratifié notre pays d’une visite apostolique. Cet événement, rare du fait de ses nombreuses prises de paroles, a été l’occasion de délivrer un message de vie et d’espérance. Parmi les nombreux thèmes abordés, Sa Sainteté a rappelé avec force lors du discours à l’Elysée les dangers relatifs à l’intelligence artificielle. Ce thème, fondamental à ses yeux, était déjà l’objet de sa lettre encyclique Magnifica humanitas, sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, parue en mai 2026. Les lignes suivantes s’en feront le résumé, non son exégèse (le message est limpide), pour en rappeler les fondements ainsi que les enjeux.

Magnificahumanitas pourrait être considérée comme une suite, celle de l’encyclique de son prédécesseur Léon XIII, Rerumnovarum, parue en 1891. Léon XIII fonde la Doctrine sociale de l’Eglise, une forme de réponse à la misère du monde ouvrier face au capitalisme dévorant et prédateur de la révolution industrielle. Cette même doctrine est au cœur de Magnifica humanitas, afin de répondre aux craintes très légitimes de l’humanité face à l’ultralibéralisme dévorant et prédateur des thuriféraires de l’IA.

« La Doctrine sociale de l’Eglise laisse ainsi un héritage particulièrement actuel : l’affirmation du lien entre dignité du travail, solidarité entre les peuples et évaluation critique de la démocratie et de l’économie de marché  continue à offrir des critères pour juger les nouvelles formes d’exploitation, d’exclusion et des crises de la représentation politique. » (MH, 4)

Il faut donc apprendre à penser autrement pour ne pas répéter les erreurs mortifères du passé.

« La solidarité naît précisément lorsque nous décidons de ne pas rester indifférents face à ce qui arrive à notre prochain et que nous transformons des liens inévitables — économiques, culturels, technologiques — en voie de partage, de coopération et de soin mutuel, en apprenant à penser et agir en termes de communauté. » (MH, 74)

A aucun moment, il ne s’agit de s’ériger en contempteur ou partisan. Le débat « pour ou contre » s’avère stérile. Il faut en mesurer les enjeux pour l’humanité.

« Les innovations technologiques  — notamment l’intelligence artificielle — ne sont pas neutres : elles peuvent favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les inégalités, le contrôle et l’exclusion. C’est pourquoi elles doivent être évalués à l’aune d’une question décisive : contribuent-elles réellement à faire grandir les personnes et les peuples en humanité et en fraternité […] ? » (MH, 85)

Depuis l’invention de la bombe atomique, arme génocidaire par excellence, une course à l’hypertechnologie s’est emparée des nations, chacune à la recherche d’une découverte lui assurant une hégémonie indiscutable. L’IA peut servir d’arme, elle sert déjà d’arme si l’on considère les solutions technologiques proposées par Palantir. Mais l’humanité a-t-elle besoin d’une nouvelle arme génocidaire ? Rien n’est moins sûr.

« Désarmer l’IA , c’est la soustraire à la logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive. C’est à la course à l’algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste dans le but de consolider un avantage géopolitique ou commercial sur tous les autres. Désarmer, c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. » (MH, 110)

Le grand danger de l’IA repose précisément sur ce droit à gouverner, qui se transforme en exigence à gouverner. L’ère moderne semble avoir enterré l’idée de vérité. Nous vivons précisément dans une ère de post-vérité, où le discours d’un groupe organisé saccage tout autre discours dissident.

« Lorsque la question de savoir ce qui est vrai perd de son intérêt et qu’un pragmatisme se répand, se contentant de ce qui semble utile ou efficace, la vie démocratique s’affaiblit. […] Le désintérêt pour la vérité conduit lentement mais inexorablement à glisser vers le totalitarisme […]. » (MH, 134)

La question de la vérité n’a rien d’une vieille lubie réactionnaire. Elle conditionne l’idée même d’éducation. Que désire-t-on laisser à nos enfants,  à leurs enfants, aux autres générations futures ? Les anglo-saxons appellent brainrot une forme de culture numérique favorisant un dangereux abrutissement. Elle ne se contente pas d’ailleurs d’abrutir, mais de menacer tout système d’apprentissage.

« L’omniprésence des médias numériques engendre une culture de l’immédiateté et de l’hyperstimulation, qui alimente la fatigue, l’ennui et l’apathie face à l’effort nécessaire pour rechercher la vérité. » (MH, 139)

Et cette question une fois encore de la vérité n’est pas propre seulement aux apprenants. Elle concerne tout le monde, à quelque âge de sa vie. Nous devons continuer apprendre tout au long de notre existence, nous nous le devons à nous-mêmes pour ne pas dépérir intellectuellement. Si nous ne nous montrons pas exigeants vis-à-vis de nous-mêmes, nous sommes menacés par une forme de déshumanisation.

« Les connaissances fragmentaires se multiplient mais il devient plus difficile d’appréhender la réalité dans son ensemble, de poser des questions sur le sens des choses. » (MH, 146)

Déshumanisés, nous perdons l’idée de bien commun, de communauté. Nous sapons ce qui fait exactement notre essence.

« Tandis que l’on célèbre les succès technologiques, la structure sociale s’érode progressivement, comme sous l’effet d’un virus silencieux. » (MH, 166)

Qu’est-ce que l’humain à l’ère de l’IA ? Nous devons nous confronter à cette question en interrogeant précisément le concept de transhumanisme ou de post-humanisme. Car cette transsubstantiation ne sera pas égalitaire. Nous n’en profiterons pas tous. A l’ère de l’IA, l’humain augmenté risque de marcher dans les pas de l’übermensch. Les risques de dérives sont évidents au regard d’une recherche hégémonique. Répétons-le, nous n’en profiterons pas tous, et l’espèce supérieure asservira les concitoyens « inférieurs » selon une perspective eugéniste.

« Certains courants post-humanistes vont même jusqu’à envisager des êtres humains « de seconde classe », au service des intérêts d’élite qui se perçoivent comme supérieures : une perspective inquiétante, d’autant plus grave lorsqu’elle s’associe à des outils technologiques qui amplifient de manière exponentielle le pouvoir de contrôle et de sélection. » (MH, 172)

A ce titre, l’IA a redéfini l’idée de colonialisme. Votre esprit ne vous appartient pas, vos choix, vos idées, vos désirs non plus. Chaque passage sur les internets vous a été facturé à votre corps défendant. (Mais aviez-vous vraiment lu les conditions d’utilisation ?) L’idée est de faire de vous le produit à vendre et à acheter.

« Ce sont là les nouvelles « terres rares » du pouvoir : des informations vitales qui, une fois mises en relation, peuvent servir à orienter des stratégies d’investissement, à anticiper les crises et surtout à sélectionner qui et quoi compte. » (MH, 178)

« Les nouvelles formes d’esclavage se nourrissent des chaînes économiques et d’infrastructures numériques. » (MH, 179)

Prisonnier de son paradigme technologique, l’homme moderne évolue drapé dans sa propre suffisance. Différent des générations antérieures, il se croit supérieur. L’IA se veut une table rase, abolissons le passé, l’histoire et ses enseignements. Quelle erreur. L’actualité n’intéresse peut-être plus grand monde au regard de stimuli autrement plus récréatifs, il conviendrait pourtant de la regarder droit dans les yeux : les guerres se multiplient et la barbarie se perpétue. Un écran l’éloigne, l’amoindrit peut-être. En refusant de considérer le passé, nous légitimons tacitement l’horreur. Une guerre peut être juste, un massacre anodin. Et pourquoi pas ? Privés d’une mémoire collective, nous perdons alors le sens de ce pourquoi nos aînés se sont battus. Ce faisant, la guerre plante des graines qui ne manqueront pas de germer. Le « plus jamais ça » ne voudra plus rien dire, dans la mesure où l’oubli nous aura dépossédé de précieux enseignements.

« Sans une mémoire vive des horreurs de la guerre, les décisions politiques risquent d’être prises sur la base de calculs de force, sans vision des conséquences à long terme. » (MH, 191)

Dès le début de son encyclique, le pape opposait deux récits bibliques : Babel et Néhémie. L’érection de la tour de Babel est une entreprise mégalomane, impie parce que ne témoignant que de l’hybris humain. Quelques uns veulent unifier, ils ne parviendront qu’à diviser leurs semblables. Néhémie quant à lui poursuit un dessein grandiose : reconstruire les remparts de Jérusalem. Mais cette grandeur ne tient pas tant à la nature du projet qu’à la générosité de sa réalisation : il écoute les différentes parties, coordonne les efforts, délègue les compétences aux mieux placés. Il s’agit donc d’un travail collectif, où l’individu n’a pas vraiment de place.

Du passé ne faisons donc pas table rase. Il est une vérité universelle que nous nous transmettons, génération après génération, pour vivre et prospérer. Notre utilisation actuelle de l’IA n’est qu’un bûcher des vanités dans lequel nous allons consumer notre singularité humaine.

« […] Il est important de garder un cœur qui aime la vérité et désire ce qui est juste plutôt que les contenus les plus attrayants, un cœur qui recherche la sagesse plutôt que les effets les plus immédiats. » (MH, 237)

Pour aller plus loin :

Léon XIV en France : le texte intégral du pape à l’Élysée commenté | La Croix

Lettre encyclique MAGNIFICA-HUMANITAS du Saint-Pere Léon XIV

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