Blocages des lycées : quand les images étouffent la réflexion

Blocages des lycées : quand les images étouffent la réflexion
© Ludovic DE COCKBORNE

Ces temps-ci, quand je doomscroll sur Instagram, ma timeline ressemble de plus en plus à un match de tennis. La distribution des images, vidéo par vidéo, fait pencher la balance de la sympathie tantôt envers les manifestants, tantôt contre eux.

Quelques exemples :

“Une lycéenne serrée au cou par un policier à Alençon” – ICI Mayenne

C’est insoutenable, mais au fond de moi je me dis naïvement que ces images vont mettre mal à l’aise même les plus fervents soutiens de la police. Difficile, en effet, de présenter cette jeune fille comme une menace crédible, qu’il aurait fallu maîtriser par clé d’étranglement. Un léger glissement du doigt et me voilà face à un autre extrait :

“Une policière poursuivie et menacée de mort en marge d’un blocus” – @hugodecrypte

La policière, en armure intégrale, est effectivement poussée au sol puis battue à coup de pieds quelques secondes avant l’arrivée de ses collègues. Sous le post, certains hurlent à l’acharnement, contre une femme en plus ! Des féministes zélés sans doute, qui réaffirment alors fièrement leur soutien à la police.

“L’IGPN saisie après un tir policier en plein visage d’un lycéen” – Libération

Le début du titre m’emplit déjà d’une lassitude immense. Toutefois, cette “bavure” (si seulement les violences policières n’étaient que des dérapages), est encore une fois une preuve sans conteste de la répression aveugle. Bien que dans les commentaires, de sages philosophes arrivent quand même à opposer que le lycéen (seul contre trois CRS) aurait donné un coup de pied. Nike VS jambières de 5cm d’épaisseur, qui gagne ?

“Un policier roué de coups en marge d’une manifestation lycéenne” – franceinfo

Ça y est, les lycéens se changent à nouveau en monstres, en horde à abattre. “Ces violences décrédibilisent le mouvement !”.  Vite ! La perpétuité pour les mineurs, ce ne sont pas de “petits anges” ! “Envoyez-les 15 jours en Pologne pour voir”, commente un autre quidam, certainement inquiet du manque de voyages scolaires pour nos jeunes.

Je pourrais continuer encore longtemps si je ne risquais pas de perdre votre attention (quoique c’est peut-être déjà fait). Il n’aura pas échappé à votre oeil fin que les médias se prêtent ici à un petit jeu plutôt malsain.

Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Certainement que le CM d’Hugo Décrypte se dit que mettre tour à tour une vidéo où la police tape puis une autre où des manifestants tapent, c’est de la neutralité ? C’est la nuance ? C’est républicain ? Je lui prête sûrement trop de profondeur de réflexion. Et j’ai aussi conscience que le dispositif d’Instagram favorise ce rollercoaster émotionnel, ce métronome de l’indignation.
 

Cependant, est-ce qu’il serait possible de remettre l’église au centre du village ? Les pendules à l’heure ? Les points sur les I ? Je sais bien que le pays est foutu, que bientôt les boomers commenteront “cheh” sous les vidéos de bavures. Mais quitte à distribuer les points, est-ce qu’ils peuvent admettre qu’un sweatshirt et un sac à dos ne protège pas autant qu’une armure de 20 kilos qui a coûté je ne sais combien de millions en R&D ? Que, peu importe le contexte, ce ne sera jamais le policier qu’on emmènera en garde à vue? Même David avait un matchup moins injuste contre Goliath.

Mais j’écris dans le vide, car la logique et toutes formes d’intelligence ont été absorbées depuis belle lurette dans un vortex sans fond. Un trou béant d’où Delphine Girard, professeure de lettres classiques dans le 94, sort sa tête, puis son corps et ses petits pieds pour aller sur le plateau de C Ce soir afin de déclarer “La démocratie, c’est l’art du débat, pas le rapport de force!”. Mais Delphine ! Quand est-ce qu’il a eu lieu le débat Delphine ?!!! Dis-nous ! Par pitié !!!

C’est le coup de grâce, la chute, je pose mon téléphone. Je voulais juste voir des vidéos très pixellisées de gens qui trébuchent, moi, à la base. Je me demande ce qu’on va devenir en 2050, quand on se réjouira d’un “p’tit 40 degrés à l’ombre” et que la peine capitale aura été instaurée pour les crimes imprescriptibles de brûlage de poubelle et de cassage d’abribus.

Puis je regarde les lycéens d’aujourd’hui faire des battles d’aura devant les CRS et je me dis que tout ira bien. Sincèrement.

La vérité d’abord

À propos de La pensée du jour

Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.

Auteur-ice

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