J’ai deux enfants. Un garçon et une fille. « Le choix du roi », disait-on. Le troisième n’est jamais venu : les circonstances de la vie ont décidé pour nous.
Deux enfants, cela me semblait déjà pas mal. Nous avions même, pensais-je avec une pointe d’ironie, fait notre part pour le renouvellement des générations.
Puis j’ai entendu un commentateur expliquer que cela ne suffisait pas à financer les retraites au niveau actuel des pensions.
Ah. Voilà donc à quoi servirait le « réarmement démographique ».
Je connais le principe de la répartition. Mais entre organiser la solidarité entre les générations et demander aux femmes de mettre au monde de futurs cotisants, il y a un pas que je m’étais refusée à franchir.
Avant de réclamer des naissances, peut-être faudrait-il donner envie de devenir parent. Dans un monde qui se réchauffe, où l’isolement gagne et où l’avenir inquiète, cette envie ne se décrète pas.
Surtout quand la promesse faite aux enfants semble se résumer à ceci : vous travaillerez, vous cotiserez et, pour le reste, ne soyez pas trop exigeants.
Qui rêve de mettre au monde un petit Playmobil du capitalisme, docile et interchangeable ?
À l’école, les difficultés sont connues : enseignants difficiles à recruter, classes surchargées, cours non assurés, bâtiments dégradés. Les lycéens doivent se mobiliser pour réclamer ce qui devrait aller de soi : des professeurs et des conditions dignes pour apprendre.
Les résultats de PISA ne sont pas une blessure d’orgueil national. Derrière la baisse des acquis, il y a des jeunes auxquels nous ne donnons pas suffisamment les moyens de réussir.
Et lorsqu’ils veulent poursuivre leurs études, les obstacles continuent.
Il y avait pourtant une promesse française : avec le baccalauréat et une université presque gratuite, chacun pouvait continuer à apprendre, même sans avoir déjà un métier en tête.
On pouvait étudier pour comprendre, découvrir une discipline, chercher sa voie. Le savoir avait une valeur en lui-même. Il n’était pas nécessaire de présenter, à dix-huit ans, le plan de rentabilité de sa vie.
Cette promesse n’a jamais effacé les inégalités sociales. Mais elle fixait un horizon : l’accès au savoir devait dépendre le moins possible des revenus des parents.
Aujourd’hui, cet horizon recule. Il faut franchir Parcoursup, justifier ses choix, prouver que son parcours correspond aux attendus. Puis financer un logement, les repas, les transports, les livres. Et voici qu’un rapport sénatorial recommande de supprimer le droit d’accès à l’enseignement supérieur attaché au baccalauréat. Demain, une sélection supplémentaire, voire des concours ?
À chaque étape, une nouvelle barrière. À chaque barrière, des jeunes qui renoncent.
Le projet de budget 2027 prévoyait même des droits d’inscription pour les étudiants non boursiers en BTS et en classes préparatoires, avant que le gouvernement annonce leur retrait. Le réflexe, lui, était révélateur : faire payer davantage l’accès aux études.
« Il ne faut pas que culturellement, on coure tous après les études supérieures », a expliqué le ministre de l’Éducation nationale.
Chacun doit pouvoir choisir sa voie. Mais un choix suppose des portes ouvertes. Qui devra réduire ses ambitions ? Les enfants dont les parents pourront financer une école privée ? Ou ceux pour lesquels l’enseignement public est la seule possibilité ?
Apprendre ne sert pas seulement à occuper un emploi. Cela permet de développer son jugement, de comprendre le monde, de devenir libre. La littérature, les sciences humaines ou la recherche n’ont pas à justifier leur existence par leur rentabilité immédiate.
À force de demander aux jeunes à quoi serviront leurs études, on finit par leur signifier que leur curiosité ne suffit plus.
On leur reproche déjà de ne pas vouloir travailler, de passer leur vie sur leur téléphone, de manquer d’effort. Les générations Z et Alpha seraient bonnes à rien. Sauf, apparemment, à financer nos retraites.
Quand ces jeunes réclament des enseignants, des locaux dignes et la possibilité d’étudier, nous pourrions commencer par les écouter. Leur colère nous oblige à regarder ce que nous leur transmettons.
La solidarité entre les générations devrait fonctionner dans les deux sens. Nous demandons aux jeunes de contribuer demain. Nous leur devons aujourd’hui les moyens de grandir, d’apprendre et de choisir leur vie.
Alors oui, je comprends celles et ceux qui hésitent à devenir parents. Leur hésitation mérite davantage qu’une injonction présidentielle et quelques calculs de démographe.
Faire un enfant, c’est engager sa confiance dans l’avenir. Cette confiance se construit avec des services publics, des droits, des perspectives et une place faite à la jeunesse.
Avant de demander aux femmes de donner la vie, commençons par donner un avenir à ceux qui sont déjà là.
La vérité d’abord
À propos de La pensée du jour
Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
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