Il était de bon ton jusqu’à peu de railler l’idée de réchauffement climatique. C’est tout naturel. Quelques mégafeux, autant d’épisodes de canicule mortifères à l’échelle planétaire ne doivent pas s’imposer comme exemples probants. Les climatosceptiques adorent grasseyer sur l’inanité d’un bouleversement climatique. C’est encore tout naturel. Il y a peu, sur CNews, un perspicace intervenant nous gratifiait de ses indispensables conseils : mettez un t shirt et arrêter de chouiner ! Bien sûr, pourquoi n’y avons-nous pas pensé ? Le bétail suffoque dans les champs, les chênes crèvent dans les forêts, les céréales se dessèchent avant récolte et la vigne se ratatine. On se demande encore pourquoi on ne les pas attifés d’un t shirt pour prévenir d’un désastre encore plus grand. Epitomé de la stupidité ambiante…
Mais force est de reconnaître que le réchauffement climatique est désormais un problème mineur au regard de la polycrise climatique portant le nom d’effondrement climatique. La situation est à ce point catastrophique qu’elle va rapidement nous inciter à nous pencher sur l’idée de fin du monde. Le doute et le déni étant à ce point répandus, c’est peu dire que nous ne sommes pas prêts.
D’autres semblent mieux armés face à cet inexorable futur eschatologique. On les appelle survivalistes, preppers (ceux qui se préparent au pire) ou bien encore retreaters (ceux qui se retirent). Vous en avez forcément déjà entendu parler. Pour simplifier, le survivaliste est un ermite surarmé vivant au fond des bois, promouvant l’individu face au collectif. Lisez le chef d’œuvre de Gabriel Tallent, My absolute darling. Le père en est un parfait exemple. Aux USA, l’idéologie survivaliste est en vogue. Pourtant, elle est très loin d’être homogène, du fait d’obédiences politiques très diverses.
Le survivalisme naît dans les années 1950 aux USA sous l’effet de différentes craintes. Elle se fonde sur le bushcraft, soit la capacité à vivre dans la nature en exploitant ce qu’elle peut offrir, mais se militarise durement. On survivra lourdement armé. Le terme survivalisme est attribué à Kurt Saxon, membre du parti nazi américain. Est-ce à dire que le survivalisme est l’apanage de l’extrême droite ? Non. On ne peut pas nier que beaucoup de survivalistes émargent au rang de l’alt right ultra conservatrice, mais bien d’autres sont apolitiques ou de gauche. Peu s’expriment et il est bien difficile de distinguer le libertarien du libertaire. Le phénomène pourrait paraître marginal, il n’en est rien. Et la crise de la COVID n’a fait que populariser davantage la philosophie survivaliste qui s’est nourrie de ces grandes peurs millénaristes. Tim O’brien dans son roman En attendant la fin du monde dépeint un homme obnubilé par l’idée de construire un bunker pour survivre à un Armageddon nucléaire. Jeff Nichols dans son long-métrage Take Shelter raconte une histoire tout à fait similaire, si ce n’est que la menace est plus métaphorique (la tempête à venir). Mêmes personnages cabossés dans le film Leave no trace de Debra Granik, si ce n’est qu’ils s’isolent par refus pur et simple de la société moderne.
Encore une fois, on ne peut pas subsumer l’ensemble des survivalistes sous un seul profil. Tout le monde ne se réunit pas sous l’acronyme TEOTWAWKI (the end of this world as we know). Les survivalistes de gauche ont longuement mûri leur propre philosophie, prenant souvent le contrepied de leurs prédécesseurs. En effet, ils n’anticipent tout simplement pas les mêmes calamités. L’effondrement climatique ne se combat pas avec des armes. Inutile d’aller se réfugier au fond des bois. La nature n’est pas hospitalière. On ne la dompte pas, tout au mieux peut-on composer avec elle. Nombre d’impétrants survivalistes ayant dévalisé Natures & Découvertes ou le rayon outdoor de Decathlon ont dû être secourus en piètre état, dénutris, infestés de vermines et présentant des plaies déjà nécrosées. De manière très contre-intuitive, le survivalisme de gauche exploitera les infrastructures déjà existantes, tout simplement parce qu’elles offrent une protection fonctionnelle et familière. Autre différence de taille, le besoin de s’isoler de l’autre. Après une catastrophe, il paraît illusoire de penser survivre sans faire appel à l’entraide d’une communauté riche de ses différentes compétences. Ainsi la ville de Jackson dans la série The last of us, modèle de résilience à suivre. Enfin, quelles valeurs cherche-on à transmettre après la fin du monde ? Fourbir son fusil d’assaut en se faisant réchauffer une boite de haricots blancs sur son feu de camp n’est pas une stratégie de sortie de crise à long terme. Il faut enseigner et transmettre ce qui fait la richesse de l’humanité : l’éducation, l’amour, la sagesse. Dans La Route de C. Carthy, le père protège l’enfant, mais il n’oublie pas de l’éduquer. C’est ainsi qu’il le charge de porter en lui le « feu sacré ». La bestialité ne nous sauvera pas, mais notre humanité le fera.
Mais, peut-être nous y prenons mal dans notre réflexion. Envisager les différentes stratégies de survie après la fin du monde revient peu ou prou à nous avouer que nous avons échoué. Si l’on veut croire qu’il n’y aura pas de fin du monde, il faut se donner les moyens pour inventer un nouveau système. Et il devient urgent d’interroger le genre prospectif et spéculatif par excellence, la SF, et en particulier l’un de ses sous genres les plus méconnus, le solarpunk. Ce courant de science fiction pose un concept fascinant : à quoi ressemblerait le monde s’il s’était emparé du problème de l’effondrement climatique ? Il ne s’agit pas non plus de verser dans le registre utopique, du fait de son impossibilité tacite à mettre en œuvre. Pour rappel, utopie veut dire littéralement « nulle part ».
Toute solution envisagée doit être réalisable et pratique. Pour cela, il n’est nul besoin de réinventer l’horizon technologique. Il convient de pérenniser ce qui fonctionne déjà. Dès 1975, Ernest Callenbach dans son très prophétique roman Ecotopia, qu’il est permis de voir comme une œuvre séminale du solarpunk, pose les bases d’un autre monde. Trois états de la côte ouest des USA font sécession et s’isolent du reste du pays pour construire une société écologique radicale. Au programme, gynécocratie, autogestion, décentralisation, réduction du temps de travail, recyclage systématique des déchets. Sur le papier, cela fonctionne très bien. Mais dans la réalité, cela fonctionne également très bien. Toujours en littérature, citons encore Becky Chambers, Histoire de moines et de robots ou Kim Stanley Robinson, Le ministère du futur. Nous n’irons pas plus loin, car le solarpunk n’a pas vocation à demeurer seulement artistique. L’œuvre a tout du manifeste : il faut agir après avoir réfléchi. C’est pourquoi vous trouverez le gros de la communauté solarpunk sur Reddit, organisé dans des sub à échanger leurs meilleures solutions d’avenir. Ainsi, le film Leave no trace, cité auparavant, se fonde sur le concept du même nom. Veillez à réduire votre empreinte sur la planète. Par analogie, inspirez-vous du concept pour réduire votre empreinte sur les internets. Si un régime fasciste venait à accéder au pouvoir, vous ne lui feriez pas mystère après vous être répandu en publications diverses.
Notre monde est parfaitement modifiable. Le solarpunk n’est pas purement artistique, nous l’avons vu, il s’agit d’un état d’esprit. En tant que tel, l’architecture s’est emparée des idées relatives au solarpunk avec fécondité. Dans leur ouvrage, Villes 2050, Vincent Caillebaut et Arnaud Pagès posent les bases non de villes futuristes mais de ce que devraient être les villes de demain. Pas de solutions cosmétiques, mais une somme de propositions fonctionnelles pour servir l’être humain au quotidien : habitats bas carbone, développement de fermes urbaines, adaptation des bâtiments déjà existants, transports sans pollution, abolition de l’obsolescence programmée…
En conclusion, un autre monde est possible. Mais cela implique de le désirer profondément. Une partie de la population, pétrie d’optimisme, est convaincue que la catastrophe n’aura pas lieu. Vous ne souffrirez pas moins, même si vous aimez la bonté et la (ou plutôt votre) vérité. A l’opposé, une autre partie de la population est convaincue de ne pas être concernée, au regard des plans B qu’ils croient avoir développés. Vous ne souffrirez pas moins, vous mourrez juste un peu plus tard. Il n’est pas de retraite sûre, pas d’autre planète à coloniser (cela fera l’objet d’un article ultérieur). Le personnage d’Ozymandias (série Watchmen), réfugié dans son palais en Antarctique, est une pure fiction. Mais il semble impossible de parler concrètement d’écologie sans s’attirer des critiques ressemblant à autant de parodies de clichés : conneries de hippies, propagande gauchiste… Pourtant un autre monde est définitivement possible. Ce n’est pas une option mais une urgence. Dans le cas contraire, nous aurons l’honneur de connaître la dernière extinction de masse. La nôtre. Vous pouvez bien me qualifier d’oiseau de mauvais augure, je me définis personnellement comme un socialiste mort.
Pour aller plus loin :
Notre nouveau hors-série. Climat : vivre autrement
« L’effondrement climatique a commencé », alerte le chef de l’ONU | ONU Info
My Absolute Darling : entretien avec Gabriel Tallent
La différence entre libertaire, libertarien et libéral + définitions
En attendant la fin du monde – Tim O’Brien – Babelio
The Last of Us (série télévisée) — Wikipédia
La Route , Cormac McCarthy, Littératur… | Editions Points
Histoires de moine et de robot | Éditions L’Atalante