« La tour de Garde, c’est à la fois un conte, une utopie dont on chantera la fondation dans des siècles, et une réalité tangible, basée sur la lucidité et la bonne volonté de ceux qui la composent. » C’est en ces termes qu’un des personnages du cycle de fantasy La Tour de Garde présente le lieu fictionnel qui donne son titre à cette aventure romanesque en six volumes.
Publiée par les éditions Aux Forges de Vulcain de 2021 à 2023, celle-ci se compose de deux trilogies à lire de façon croisée : Capitale du Sud écrite par Guillaume Chamanadjian, Capitale du Nord par Claire Duvivier. Gemina est la capitale du Sud, Dehaven celle du Nord ; les deux récits à la première personne donnent voix à Nox au Sud et Amalia au Nord. Entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte, ces derniers prennent peu à peu leurs distances avec leurs villes natales auxquelles ils sont intimement liés, pour finir par se rencontrer dans un lieu tiers, cette tour de Garde où ils bâtiront ce qui « commence comme une petite communauté mais est une ville en devenir », selon Claire Duvivier*.
En effet, les villes sont les cœurs battants de ces romans. Bien plus que simples lieux de l’action, elles existent par leurs mythes fondateurs, leur histoire, leur géographie et surtout les sensations des narrateurs – notamment Nox qui, comme l’analyse son créateur, « fait corps avec sa ville » dans une « expérience de synesthésie ». Métonymie du vivre-ensemble et du faire-société, elles sont politiques par essence. Quant à leur face cachée où se tapit la magie, on peut y voir les forces refoulées par l’organisation sociale (mais on n’évoquera pas ici la dimension surnaturelle de cet univers de fantasy sans dragons ni elfes).
Cette aventure d’écriture originale, portée par l’éditeur David Meulemans et multi-primée (notamment par le Grand Prix de l’Imaginaire 2024), a fait l’objet d’un cycle de conférences au festival Sirennes, événement annuel organisé à Rennes autour des littératures de l’imaginaire, qui réussit la prouesse de réunir auteurs, amateurs passionnés, universitaires et public scolaire (à noter : son édition 2026 se tient du 9 au 12 mai !).
Ces conférences ont été publiées en février dernier sous le titre Voyages vers laTour de Garde. On y trouve notamment une stimulante analyse de Clément Hummel autour de la question de l’utopie. Rappelant le sens étymologique du mot (« lieu qui n’existe pas »), il note qu’« en suivant cette définition littérale, tout récit de fiction, d’autant plus lorsqu’il est question des littératures de l’Imaginaire, devient une utopie ». Or, dès le texte fondateur du genre, Utopia de Thomas More (1516), apparaît un jeu de mot avec eutopia (bon endroit / lieu du bon)… Bref, voilà un terme qui mériterait un épisode du podcast « Derrière les mots » !
Pour Clément Hummel, La Tour de Garde est donc à la fois une « utopie éditoriale » et une « eutopie de papier », inscrite dans une tradition littéraire qui remonte à Platon (La République) et Aristophane (Les Oiseaux), passe par Rabelais (l’abbaye de Thélème dans Gargantua) et se renouvelle dans les littératures de l’imaginaire (notamment via son versant sombre, la dystopie).
Le terme d’utopie est d’ailleurs employé par les personnages eux-mêmes. Quand Nox imagine « un lieu sans castes » dont les habitants seraient « libres d’aller et venir comme bon leur semble, qu’ils soient havenois, geminiens, syctes, ou même de n’importe où », Amalia répond « “C’est une belle utopie” […]. J’avais beau être incapable d’en imaginer une moi-même, je savais en reconnaître une quand on me la présentait. “Sans doute naïve, mais l’idée me plaît.” »
Cette naïveté soulignée par la jeune fille est questionnée tout au long de l’entreprise. Car on ne peut plus dépeindre une cité rêvée sans que le projet soit aussitôt suspecté au mieux d’idéalisme candide, au pire de totalitarisme en germe. Et c’est tout l’intérêt des romans que d’intégrer ces possibles critiques aux réflexions des héros, notamment d’Amalia qui appréhende chaque jour de voir « se ranimer les vieilles hiérarchies ». Nox, quant à lui, déclare :
« Nous n’avons pas décidé de faire surgir du néant un lieu enchanté où tous seraient heureux. Oui, la tour de Garde est un rêve puéril, mais que ce soit une utopie irréalisable n’en fait pas moins un lieu important. […] Et j’œuvrerai toujours pour l’améliorer, année après année, avec tous ceux qui le souhaiteront. […] Elle peut… non, elle doit demeurer inachevée, suspendue entre idéal et réalité […]. Peut-être l’utopie n’est-elle pas tant la tour de Garde elle-même que le temps que nous passons à la bâtir ? »
« Suspendue entre idéal et réalité » : cette expression dit l’ambivalence du projet autant que les conditions de sa réalisation. C’est son inachèvement même qui en fait la valeur, et l’acte de bâtir collectivement importe plus que ce qui est bâti. En outre, cette tension reflète la complémentarité des deux personnages, sans laquelle la tour de Garde n’aurait pas vu le jour : Nox le poète s’associe à Amalia la pragmatique, initiée dès l’enfance à la gestion d’entreprise et méfiante envers les fictions.
Or, cette utopie est nourrie du parcours antérieur des personnages, rompus l’un et l’autre aux rouages politiques de leurs villes et, selon Clément Hummel, « autant héritiers qu’exilés de ces deux cités ». Gemina, formée de quartiers dirigés chacun par un duc ou une duchesse dont les luttes de pouvoir mettent régulièrement la ville à feu et à sang, a une organisation plutôt féodale ; Dehaven, où l’aristocratie a théoriquement renoncé à ses privilèges tout en conservant le pouvoir, connaît un essor économique (dû à son industrie et sa politique coloniale) qui masque mal de fortes tensions sociales. Ainsi, avant d’opérer ce que leur éditeur décrit comme une « bascule d’un monde ancien vers un monde nouveau », les premiers volumes de La Tour de Garde donnent à voir les limites de différents modes de gouvernement, s’inscrivant dans une tradition fictionnelle qui va des Aventures de Télémaque de Fénelon (1699) à Game of Thrones.

Les systèmes politiques des deux villes, où toute opposition à l’ordre établi est violemment réprimée, sont donc à bout de souffle ; quelques événements – on ne spoilera pas ! – suffisent à les faire imploser. C’est en réaction à ces échecs, qui éprouvent rudement Nox et Amalia, que se construit l’utopie de la tour de Garde. Mais celle-ci naît aussi après que les héros ont constaté les risques et limites d’autres projets idéalistes.
Le plus original d’entre eux est l’éducation d’Amalia. Les premiers mots de Capitale du Nord annoncent ainsi : « Je suis le produit d’une expérience éducative. Une expérience telle qu’il n’aurait pu en exister que dans ma ville et pour ma génération. » Imaginée par ses parents et ceux de son fiancé, cette éducation rationnelle et pragmatique vise à faire d’eux de parfaits « citadins de demain » (titre du tome 1), débarrassés des vieilles superstitions et prêts à devenir des responsables politiques et chefs d’entreprise éclairés. Cette expérience fondée sur la raison pourrait être séduisante mais pèche par son intransigeance, qui conduit notamment ses jeunes cobayes à être privés de fictions. Toujours selon Clément Hummel, cette « enfance privilégiée s’est ainsi déroulée au creux d’une utopie dont [Amalia] constate les limites et les mensonges ».
Celle-ci croisera d’autres idéalistes, notamment dans la brasserie la Popine du Baudet « où se rencontraient libres-penseurs et autres non-conformistes pour refaire le monde et rêver de réformes », mais elle regrette que leurs propositions ne soient « réalisables que dans une Dehaven de papier, toute théorique, pas dans la Dehaven de pavés qui existait dans notre monde ». Quant à Nox, moins critique envers les idéalistes, il est toutefois traumatisé par le sacrifice d’une amie chère qui « avait tenté de changer [Gemina], de donner à la Cité des idéaux, et était morte pour cela ».
C’est donc nourris de ces échecs qu’ils créent « une utopie sans classe, sans hiérarchie, sans argent et sans pouvoir centralisé », « un projet libertaire qui met à distance les capitales qui lui ont donné naissance » (selon les termes de Marc Ang-Cho, autre contributeur de Voyages vers la Tour de Garde). En unissant l’imagination propre à Gemina et la raison caractérisant Dehaven, rêveurs et lucides, ils réinventent le(ur) monde avec leur bonne volonté… et l’aide opportune d’un champ de safran ! Et cela fait un bien fou de les suivre dans cette aventure car, comme le dit l’auteur de Capitale du Sud, « dans un contexte de crise mondialisée et de cynisme institutionnel, croire en la bonne volonté des gens est déjà un acte militant ».
Comme tant d’autres œuvres, ce cycle rappelle combien les littératures de l’imaginaire ont d’affinités avec la politique. Anne Besson a d’ailleurs étudié l’usage de références à la fantasy et la science-fiction comme outils de contestation (panneaux « Winter is NOT coming » des marches pour le climat, féministes en robes rouges et cornettes alertant sur le risque de backlash par l’allusion à The Handmaid’s tale…). Peut-être verra-t-on alors, quand il faudra protester contre une nouvelle loi immigration hélas trop probable, des manifestants brandir ces mots imaginés par Nox et Amalia ?
Sois le bienvenu sur ces terres,
Toi qui n’as nulle part ailleurs où aller,
Toi qui fuis tant les querelles de voisinage que les champs de bataille,
Toi qui as de la naissance, toi qui n’en as pas,
Toi qui n’as pas de biens, toi qui en as,
Vous tous qui souhaitez vivre dans la paix,
La Demoiselle et le Commis vous invitent à poser les fondations de notre tour de Garde.
Bibliographie / sources
Les six volumes de La Tour de Garde (publiés aussi au Livre de Poche et réédités aux Forges de Vulcain en édition intégrale – un volume de 1000 pages par trilogie ! – en octobre 2025) :
Capitale du Sud
Guillaume Chamanadjian, 2021, Le Sang de la Cité, Aux Forges de Vulcain
Guillaume Chamanadjian, 2022, Trois Lucioles, Aux Forges de Vulcain
Guillaume Chamanadjian, 2023, Les Contes suspendus, Aux Forges de Vulcain
Capitale du Nord
Claire Duvivier, 2021, Citadins de demain, Aux Forges de Vulcain
Claire Duvivier, 2022, Mort aux geais !, Aux Forges de Vulcain
Claire Duvivier, 2023, L’Armée fantoche, Aux Forges de Vulcain
Études théoriques
Marie Kergoat, Xavier Dollo et Johan Oszwald (dir.), 2026, Voyages vers la Tour de Garde. Perspectives sur un cycle de fantasy francophone, Aux Forges de Vulcain
Anne Besson, 2021, Les Pouvoirs de l’enchantement. Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction, Vendémiaire
William Blanc, 2019, Winter is coming. Une brève histoire politique de la fantasy, Libertalia
Une interview des auteurs
Claire Duvivier et Guillaume Chamanadjian, fantasy à deux !
Utopie et eutopie
eutopie — Wiktionnaire, le dictionnaire libre
Utopie, dystopie – La Vie des idées
Une analyse politique de Game of Thrones (parmi beaucoup d’autres)
Ce que «Game of Thrones» dit de la politique contemporaine | Slate.fr
*Toutes les citations non tirées des romans sont extraites du recueil Voyages vers la Tour de Garde cité en bas d’article.