Les violences qui accompagnent parfois les grands événements sportifs, comme les victoires du PSG cette année et l’année dernière, sont presque toujours traitées par les médias d’information en continu sous l’angle exclusif du fait divers, de la sécurité ou de la “sauvagerie immigrationniste”. Une lecture linéaire : un match, une victoire, des casseurs, une réponse policière.
Pour dépasser ce constat, proposons d’autres lectures possibles. Je n’affirme pas ici qu’elles sont les plus exactes. Je leur donne seulement vie : une lecture sociologique, anthropologique, politique et philosophique, offrant la possibilité de déplacer le regard du résultat (la violence) vers ses mécanismes profonds.
Voici donc quatre grilles de lecture alternatives pour analyser les événements récents.
1 – La lecture anthropologique
Cette lecture est la plus originale. Elle ne rencontrera pas une adhésion forte, mais pourquoi nous priverions-nous d’en faire état ?
3 regards :
Le carnaval et l’inversion des normes : en anthropologie, la fête sportive s’apparente aux rituels médiévaux du carnaval, théorisés notamment par le philosophe et critique Mikhaïl Bakhtine.
La suspension du temps ordinaire : la victoire sportive crée une “parenthèse” temporelle où les règles de la vie quotidienne sont suspendues. La rue n’appartient plus aux voitures ni au commerce ordinaire, elle appartient à la foule.
L’inversion des rôles : dans la tradition du carnaval, le fou devient roi, et l’autorité est symboliquement (ou physiquement) défiée. La violence contre le mobilier urbain ou les forces de l’ordre n’est pas une simple délinquance gratuite ; elle est, dans cette grille de lecture, une tentative de prendre possession de l’espace public et d’en chasser, le temps d’une nuit, l’autorité légitime.
2 – La lecture sociologique : la “catharsis” et la haine festive
Les sociologues du sport, comme Norbert Elias entre autres, ont beaucoup travaillé sur la notion de sport comme processus de civilisation. Le sport moderne a été conçu pour canaliser la violence humaine dans un cadre strict et réglementé (les règles du jeu).
Le débordement du cadre : lors d’une victoire majeure, l’émotion est trop intense pour rester confinée dans le stade ou devant l’écran. Elias parle de la fonction de catharsis (la libération des passions).
La “haine festive” : Le sociologue Patrick Mignon a souligné que pour une frange de la jeunesse urbaine, la fête et l’émeute ne sont pas antinomiques, elles se nourrissent l’une de l’autre. La victoire devient un prétexte ou un amplificateur d’une tension sociale préexistante. Ce n’est pas le football qui crée la violence, c’est la violence sociale accumulée qui trouve dans le football une fenêtre d’expression légitime et massive.
Le PSG occupe une place unique dans la géographie sociale française. Il cristallise des tensions fortes entre Paris (la capitale gentrifiée, symbole de pouvoir) et sa banlieue (historiquement populaire et reléguée).
La réappropriation du centre-ville : les affrontements ou les dégradations ont souvent lieu dans les quartiers touristiques ou riches de Paris (Champs-Élysées, Trocadéro). Pour une partie des supporters ou des jeunes des quartiers populaires, descendre sur les Champs-Élysées après une victoire est un acte d’affirmation territoriale. C’est dire : “Nous aussi, nous faisons partie de cette métropole, et nous occupons son centre.
“L’affrontement avec l’État : les forces de l’ordre ne sont pas perçues comme des régulateurs de la circulation, mais comme le bras armé d’un État jugé hostile ou discriminant. L’affrontement devient alors une extension des tensions chroniques entre la police et la jeunesse de certains territoires.
4 – La lecture philosophique : la dissolution de l’individu dans la foule
D’un point de vue philosophique et psychologique, ces événements illustrent les théories classiques sur la psychologie des foules (de Gustave Le Bon à Sigmund Freud pour faire court).
“Dans une foule, toute l’émotion est magnifiée et la responsabilité individuelle s’effondre au profit d’une âme collective.” Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 1895
L’anonymat et l’impunité : la foule dense offre un sentiment d’invulnérabilité. L’individu, par la masse, perd temporairement ses inhibitions morales et son sens critique. Ce qui serait impensable seul devient possible, voire valorisé, par l’effet d’entraînement des pairs.
La société du spectacle (Guy Debord) : dans notre société hyper-visuelle, l’émeute ou le choc avec la police devient un spectacle en soi. Les participants se filment, s’exhibent sur les réseaux sociaux. La violence n’est plus seulement un acte de colère, elle est une quête de visibilité et d’existence dans un monde qui, le reste du temps, les ignore.
Conclusion (évidemment provisoire) :
Là où les plateaux télévisés voient un problème d’ordre public causé par des “individus isolés“, des ”voyous”, des “casseurs”, des jeunes “issus de l’immigration” (cette dernière catégorie valant à elle seule une analyse approfondie), les sciences humaines décèlent le symptôme d’une société fragmentée, où la fête sportive sert de catalyseur à des frustrations politiques, géographiques et identitaires profondes.
Pour aller plus loin :
Le carnaval, monde à l’envers – Mikhaïl Bakhtine – La Parafe
Les rythmes de la fête au Moyen Âge – Persée
Norbert Elias – Le sport, cadre d’expression de la violence – Major Prépa
LA GENESE DU SPORT EN TANT QUE PROBLEME SOCIOLOGIQUE
Patrick Mignon | Collège de France
Patrick Mignon La Passion du football, Paris, Odile Jacob, 1998, 287 p. | Cairn.info
Psychologie des foules | Payot
Psychologie des foules, de Gustave le Bon. Un savoir d’arrière-plan | Cairn.info