Non, Taylor Sheridan n’est pas le chantre de l’Amérique trumpiste

Non, Taylor Sheridan n’est pas le chantre de l’Amérique Trumpiste
© Doreen Kennedy/Alamy Live News

Après le succès sans précédent de sa saga Yellowstone (et de ses spin-off 1883, 1923 et Marshalls, ainsi que ses autres créations originales), il est de bon ton de toiser de haut le showrunner Taylor Sheridan. Sa faute ? Plaire à un électorat qui semble avoir trouvé son champion en la personnalité très clivante de l’actuel président Donald Trump (et qu’importe si ledit électorat est la première victime de la politique gouvernementale étatsunienne.)

L’homme a du succès, pour autant la critique n’aime pas ses œuvres jugées trop traditionnelles, voire trop populistes. On lui reproche encore un antiwokisme forcené. Problème majeur, la liste des griefs est essentiellement alimentée par une bipolarisation des idées. Choisissez votre camp… Tout refus se verra interprété comme un signe de compromission envers « l’ennemi ». De là à en faire le héraut des valeurs trumpistes, voilà un raccourci intellectuel qui n’honore pas ses contradicteurs. 

Taylor Sheridan est né en 1970 au Texas dans une ville rurale. Il grandit dans un ranch, autrement dit une exploitation agricole, désargenté, presque misérable. La géographie modèle l’homme qui conserve un goût profond pour les grands espaces. Elle lui donne également à désespérer. Le temps où les cow-boys pouvaient s’aventurer dans la « frontière », cet espace indéterminé, suspendu, presque merveilleux, entre Texas et Mexique est révolu. Les seuls vachers encore influents sont les cocaïne cowboys, émissaires des cartels, qui font régner la terreur. En somme, le pays de cocagne que décrivait Cormac McCarthy avec lyrisme, mais sans tellement d’idéalisme non plus, dans De si jolis chevaux, n’existe plus. Une nouvelle réalité s’est emparée des Texans, décrite une nouvelle fois par McCarthy dans No country for old man. Sheridan ne se voit pas d’avenir dans son ranch, ce modèle économique se voyant déjà absorbé par la primauté de l’industrie agroalimentaire. Il se rêve acteur. En dépit de quelques seconds rôles, sa carrière ne décolle pas. Ne pouvant jouer, il écrit et réalise. Le Texas l’a fabriqué, il parle du Texas. Et avant tout, il le déplore. C’est ainsi qu’il écrit la tragédie moderne Sicario que Denis Villeneuve réalise en 2015. Le film est pour Sheridan le projet séminal d’une trilogie qu’il prolonge, cette fois en tant que réalisateur, avec Comancheria et Wind River. Les thématiques restent les mêmes : il s’agit de parvenir à évoquer ceux qui ne sont rien, les exclus du rêve américain, comprendre les populations amérindiennes et les émigrants mexicains, sujets de violences abjectes impunies. Le succès est au rendez-vous, aussi bien populaire que critique.

Mais c’est en 2018 que Sheridan concrétise son succès d’estime en blockbuster télévisuel. Yellowstone voit le jour, appuyé par les studios Paramount qui laissent carte blanche au showrunner ainsi qu’un budget de fonctionnement colossal. Sheridan en profite, Sheridan en abuse avec la rouerie d’un maquignon se gaussant des gens de la ville. Je peux le comprendre. Mon propre grand-père vous aurait majorés une génisse boiteuse en vous faisant croire qu’elle était coquette. Et c’est précisément cette carte blanche qui a le don d’exacerber les critiques. Sans se pavaner, Sheridan fait preuve d’un sens de la mise en scène toute personnelle, très show off : gros bras, grande gueule. Les thématiques ne font pas toutes l’unanimité : trop de traditions, trop de repli sur soi, pas assez d’inclusivité… 

Peut-être est-ce précisément là qu’il faut remettre un peu de sens dans ces choix scénaristiques. D’abord, le lieu, l’état du Montana, bien connu pour être avec le Wyoming une terre de libertaires. La terre est sauvage, le climat est rude et les habitants sont violents. Rappelons-nous que la société américaine est ontologiquement violente. « Ce qu’il y a de constant dans l’histoire c’est la cupidité et la bêtise et un amour du sang et c’est une chose que même Dieu — qui connaît tout ce qui peut être connu — semble être impuissant à changer. » (De si jolis chevaux, C. McCarthy, traduction François Hirsch et Patricia Schaeffer.) Nous pouvons nous en indigner, mais cela ne change rien à cet état d’esprit que nous Français aurions de toute façon bien du mal à nous approprier. 

Si la violence est omniprésente dans Yellowstone, elle vient témoigner de cette culture si prégnante dans la société américaine. Il est d’ailleurs un mot pour la désigner : Americana. On doit se battre tout à fait littéralement pour conserver une liberté chèrement gagnée. Le Montana est un sanctuaire, et ses habitants exigent qu’on le respecte. Toute ingérence se voit réprimée sans la moindre aménité. Je ne sais si les habitants du Montana sont particulièrement passéistes ou nostalgiques d’un âge d’or ; il est certain qu’ils sont néophobes. Ensuite,  la narration de la nature sauvage. Sheridan n’est pas Terrence Malick, grand peintre des espaces naturels, mais la nature sauvage l’inspire presque au sens romantique du terme. En cela, il ne fait que mettre ses pas dans ceux de grands prédécesseurs : Emerson (La Nature), Whitman (Feuilles d’herbe), Muir (Célébrations de la nature) ou encore Thoreau (Walden ou la vie dans les bois). Pour l’époque moderne, citons encore Peter Heller (Peindre, pêcher et laisser mourir) ou Richard Powers (L’Arbre Monde). Et la liste est loin d’être exhaustive. Il semble difficile d’intégrer entièrement Sheridan au courant transcendantaliste, mais la parenté se joue à quelques degrés, pas plus. Lorsque son héros, Kayce Dutton, vient soigner ses traumatismes liés à la guerre au cœur de la nature sauvage, il n’est pas irrationnel d’y voir une illustration des thèses transcendantalistes. 

Et lorsque ce même personnage vend pour une bouchée de pain la terre de ses ancêtres à la réserve amérindienne la revendiquant, il ne fait que rappeler à qui ces terres appartenaient à l’origine. Dès lors, il serait peut-être judicieux de se questionner sur ce prétendu antiwokisme, dont les accusations fleurent souvent bon la tartuferie. Depuis ses origines, le western a dépeint les populations autochtones comme des sauvages assoiffés de sang. Danse avec les loups et Le dernier des mohicans renverse le paradigme sans tellement plus de subtilité en embrassant les thèses rousseauistes du « bon sauvage », pur, car resté proche de l’état de nature. Bref, dans les deux cas, des visions de blancs. Les idéaliser n’est pas plus flatteur, car déshumanisant. Reconnaissons un grand mérite à Sheridan, son portrait des autochtones : des gens comme vous et moi. Il en va de même pour les migrants mexicains. En travaillant dans un ranch, vous avez forcément côtoyé des mexicains. Dès lors, il ne vous viendrait pas à l’idée de mépriser des personnes qui ont partagé votre infortune. La question des femmes pourrait déstabiliser mon argumentation, mais c’est davantage le traitement narratif des personnages qui m’interroge. Le romancier que je suis ne sacrifierait jamais des personnages aussi intéressants, dotés d’un potentiel légendaire.  Sheridan n’a pas autant de scrupules. Dans 1883, Elsa Dutton ne survit pas, après avoir subi un très long chemin de croix. Certes, la conclusion la voit retrouver son amour (lui aussi sacrifié précédemment) dans une sorte de valley beyond, et certes, sa présence se pérennise en devenant la narratrice de 1923. Dans 1923, Alexandra ne survit pas, après avoir elle aussi subi un très long chemin de croix. Et si Monica est un personnage essentiel dans Yellowstone, elle n’apparaît tout simplement pas dans Marshals, car sacrifiée après avoir subi… Vous m’avez compris. Misogynie ? Non, tendance déplorable au mélodrame pour faire pleurer dans les chaumières.

A maints égards, les critiques dirigées contre Sheridan m’évoquent la sempiternelle guéguerre de la ville et de la campagne. On se gausse du plouc, on le méprise. On oppose sophistication et rusticité avec une rhétorique qui empeste le snobisme. L’intellectuel veut bien parler du bouseux,  si et seulement si il maîtrise la narration. L’intellectuel, garant autoproclamé du savoir, doit être écouté. Quand le bouseux s’empare de la narration, cela ne peut être qu’un parvenu, méprisable donc.

Que manque-t-il alors pour que nous changions d’appréciation au sujet de Sheridan ? Qu’il prenne ouvertement position contre Trump ? S’il l’a étrillé en 2017, il semble maintenant s’en dédire. Nous ne sommes plus en 2017 et les médias américains sont en grande partie verrouillés. Vous pouvez prendre position, mais vous pouvez également choisir de ne pas le faire. L’apolitisme est un choix strictement personnel. Et être le showrunner préféré de l’électorat trumpiste ne fait pas de vous un soutien inconditionnel.

Pour aller plus loin :

1923 sur Netflix : le créateur de Yellowstone a un drôle de secret – Numerama

Valley Beyond | Westworld Wiki

‘Yellowstone’ Creator Taylor Sheridan Walks Back 2017 Call for Trump’s Impeachment: ‘I Don’t Recall That’

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