Autrefois structuré autour d’une certaine ambition de médiation culturelle, le paysage audiovisuel contemporain semble avoir achevé sa mue vers une forme de populisme médiatique radical. Des plateaux de Touche pas à mon poste aux studios de RMC, avec Les Grandes Gueules ou Estelle Midi, règne une même célébration de l’opinion brute au détriment de la pensée construite, et l’érection de la médiocrité en vertu cardinale. Sous couvert de “donner la parole au peuple”, s’opère un glissement dangereux transformant le débat démocratique en un pugilat permanent, où le ressentiment tient lieu d’argumentation et où les thématiques de l’extrême droite trouvent un terreau fertile.
L’illusion de la proximité et le mépris du savoir
L’argument de vente principal de ces émissions est la “proximité”. On nous présente des chroniqueurs qui nous ressembleraient, de “vrais gens” qui parleraient “vrai”. Cette proximité n’est pourtant qu’un leurre cynique. En réalité, ces dispositifs médiatiques postulent que les classes populaires seraient par essence incapables de s’élever vers une réflexion complexe ou une culture exigeante.
C’est ici que réside la première trahison : l’expertise, la nuance et l’exigence intellectuelle, les renvoyant au rang de « mépris de classe » ou d’« entre-soi élitaire » sont systématiquement dénigrés. En faisant cela, les producteurs de ces émissions enferment leur audience dans une forme de déterminisme culturel. On ne propose plus au spectateur de comprendre la complexité du monde, on le conforte dans ses biais les plus immédiats. Autrefois horizon d’émancipation, la culture devient une cible à abattre, comme si l’accès au savoir constituait une agression contre le “bon sens” populaire.
La scénographie du conflit, la médiocrité comme spectacle
La forme même de ces émissions participe à cet abaissement. Leur format impose l’immédiateté, passant, en quelques secondes à peine, d’un fait divers tragique à une polémique sur la tenue d’une célébrité. Le temps long de l’analyse est proscrit. Sur le plateau de Cyril Hanouna, par exemple, la hiérarchie de l’information disparaît. Tout se vaut, pourvu que cela génère de l’émotion, de la colère ou du rire gras.
La médiocrité devient alors une valeur refuge. Celui qui doute, qui nuance ou qui rappelle les faits est perçu comme l’ennemi du divertissement. On assiste à une « prolétarisation » symbolique de la parole par la valorisation de l’invective, du clash et du raccourci. Cette esthétique du vacarme n’est pas neutre ; elle sature l’espace mental du téléspectateur, le rendant imperméable à toute argumentation qui nécessiterait plus de trente secondes d’attention.
Le pont idéologique vers le national-populisme
Il serait naïf de ne voir dans ces programmes qu’un simple divertissement abrutissant. Ils sont le laboratoire d’une hégémonie culturelle nouvelle, où les thématiques chères au Rassemblement National sont normalisées quotidiennement :
- Obsession sécuritaire et identitaire : à travers le choix des sujets (faits divers sur-interprétés, questions migratoires traitées sous l’angle de la peur, remise en cause systématique de l’autorité de l’État au profit d’une vision punitive), ces émissions labourent le terrain du RN.
- Figure de l’ennemi intérieur : on y désigne souvent les mêmes boucs émissaires que sont “l’élite déconnectée”, le “militant écologiste”, le “wokisme”» (terme devenu fourre-tout pour disqualifier toute lutte sociale), ou encore les services publics, jugés inefficaces.
- Validation du ressentiment : en invitant des figures de la droite extrême ou en laissant des chroniqueurs porter des discours de plus en plus décomplexés sur l’identité nationale, ces émissions opèrent une “dé-diabolisation” par l’image. Le discours populiste ne semble plus être une menace. Au contraire, il devient le ”bon sens” que l’on discute entre la poire et le fromage.
L’abdication de la fonction pédagogique des médias
Malgré ses défauts, la télévision française portait historiquement une mission de service public visant à élever le niveau de conscience des citoyens. Aujourd’hui, le modèle économique de l’audience à tout prix a renversé cette logique et incite à flatter ses bas instincts pour maintenir le téléspectateur captif.
Dire que le peuple réclame cela est un argument fallacieux utilisé par ceux qui tirent profit de cet abaissement. C’est oublier que le goût se forme et que l’esprit critique s’exerce. En saturant les ondes de médiocrité, on finit par l’imposer comme l’unique norme possible. Ce faisant, on assiste à une forme de populisme de marché qui rencontre le populisme politique : les deux se nourrissent mutuellement, l’un préparant les esprits à la simplification outrancière que l’autre viendra cueillir lors des élections.
Une urgence de réarmement intellectuel
Ces “fenêtres ouvertes sur la médiocrité” sont en réalité des miroirs déformants qui ne reflètent pas la réalité de la France, mais une version caricaturale, colérique et fragmentée de la société. Le danger est qu’à force d’être regardée, cette caricature finisse par devenir le modèle.
Présenté comme un acte de démocratisation, le dénigrement de la culture exigeante n’est autre qu’un acte de dépossession. Priver le citoyen des outils conceptuels nécessaires pour décoder les enjeux de son temps, c’est le livrer pieds et poings liés aux démagogues. Il est urgent de réaffirmer que la complexité n’est pas l’ennemie du peuple, mais sa meilleure alliée, et que l’exigence intellectuelle est le seul rempart efficace contre la montée des extrêmes et l’effondrement du débat civilisé.
La vérité d’abord
À propos de La pensée du jour
Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.