Fondée en 2021, l’Académie des Futurs Leaders forme gratuitement des citoyen-nes engagé-es qui souhaitent mieux comprendre le fonctionnement de la démocratie et acquérir les outils nécessaires pour agir, dans les partis politiques comme au sein de la société civile. À quelques mois d’une échéance présidentielle que sa directrice, Alice Barbe, juge décisive, l’association lance sa sixième promotion.
Interview.
Avant de parler de l’Académie, pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a conduite à la créer ?
Je suis entrepreneuse sociale depuis toujours. J’ai cofondé SINGA, que j’ai dirigée pendant dix ans. En 2018, j’ai pris une année sabbatique pour participer à un fellowship de la Fondation Obama qui venait de se lancer. J’ai ainsi passé un an à New York, sous Trump… et formée par Obama. Cette année à New York a été une vraie prise de conscience. J’y ai vu à quel point la société civile pouvait avoir du pouvoir, tout en constatant en parallèle l’énergie considérable déployée par celles et ceux qui travaillent contre la démocratie.
À mon retour, j’ai pris le temps de préparer la transmission de SINGA et de trouver un successeur. Je suis très fière que Benoît Hamon en ait repris la direction. Une fois cette transition assurée, nous avons créé l’Académie à plusieurs.
Quels constats vous ont poussée à vous lancer ?
Il y en avait trois. D’abord, les partis progressistes n’attirent plus et n’ont plus forcément les ressources nécessaires pour former.
Ensuite, nous avons une génération d’entrepreneurs sociaux et de militants extrêmement créative. La société civile française est très vivante. On dit souvent que les jeunes ne sont pas engagés. Ce n’est pas vrai. Ils votent moins, mais ils s’engagent énormément, simplement sous d’autres formes. Et beaucoup se retrouvent un peu orphelins parce qu’ils ne veulent pas aller dans les partis.
Enfin, il y a évidemment l’extrême droite, qui est pour moi le sujet des sujets. Il existe aujourd’hui une internationale d’extrême droite. Ses membres travaillent ensemble, sont coordonnés, possèdent des écoles, des médias et se forment extrêmement bien. Le besoin était donc de créer un trait d’union entre une société civile très forte et le monde politique.
Quels types de profils sélectionnez-vous pour entrer à l’Académie ?
Nous voulons des parcours et des trajectoires très différents. L’une de mes grandes fiertés, peut-être héritée de mon expérience chez SINGA, est d’avoir des promotions très inclusives. Nous privilégions vraiment les profils sous-représentés. Nous allons chercher des femmes, des personnes en situation de handicap, des personnes queers, des personnes issues des quartiers populaires ou des zones rurales, des personnes qui n’ont pas fait de grandes écoles, des mères célibataires…
Il y a aussi quelque chose de très genré et social dans le sentiment de légitimité. Dans les candidatures que je reçois, des femmes extraordinaires vont écrire : « Mon profil n’est peut-être pas très intéressant… » Pendant que des personnes beaucoup plus privilégiées arrivent en considérant comme une évidence que nous avons besoin d’elles. Beaucoup nous disent : « Je n’ai pas fait Sciences Po, je ne suis pas légitime. »
Quel est votre processus d’admission ?
Nous recevons entre 100 et 120 candidatures et nous retenons généralement une cinquantaine de personnes, sachant qu’il y a toujours quatre ou cinq désistements au début.
Pour postuler, il faut remplir un formulaire et fournir une lettre de recommandation. Nous ne cherchons absolument pas une recommandation prestigieuse. Ce qui nous intéresse, c’est de comprendre dans quelle mesure la personne est soutenue par une communauté, par des gens qui peuvent dire : « Cette personne, j’ai envie qu’elle aille en politique. » Si la recommandation vient d’un bénéficiaire de son association, par exemple, c’est très bien.
Les candidat-es rencontrent ensuite un jury composé notamment d’alumni et de personnalités politiques.
Une fois sélectionné-es, à quoi ressemble concrètement leur formation ?
Nous commençons par un bootcamp de trois jours consacré au community organizing et à la stratégie politique. Le community organizing est très important pour nous. Ce n’est pas une baguette magique permettant de gagner des élections ou d’acheter des voix. C’est people before project : les gens avant le projet. Il s’agit de donner du pouvoir aux personnes pour qu’elles puissent s’auto-organiser;
Ensuite, les participant-es suivent une visioconférence par semaine. Nous y abordons les institutions, les menaces qui pèsent sur elles, la Constitution, la data, la communication, les populismes ou encore les techniques utilisées en ligne par les mouvements populistes.
Un deuxième week-end est davantage consacré à la communication : prise de parole en public, réseaux sociaux, stratégies permettant de toucher du monde… Nous essayons également de leur laisser beaucoup de temps ensemble pour qu’elles et ils créent des liens. C’est essentiel. Quand des personnes aux compétences et aux parcours très différents se rencontrent, elles finissent par créer des choses ensemble.
Parmi les personnes déjà passées par l’Académie, combien adhèrent ensuite à un parti politique ?
Environ la moitié rejoignent des partis, s’engagent concrètement en leur sein et participent à des campagnes. Au départ, assez peu sont militant-es et encore moins occupent des postes à responsabilité dans une formation politique. Puis, finalement, certain-es prennent des responsabilités, deviennent têtes de liste, maires adjoints… Beaucoup vont se positionner pour les législatives ou les départementales. L’autre moitié mène un combat tout aussi important : celui de la bataille culturelle. Cela passe par le monde associatif, les médias, l’influence, l’écriture de livres, la recherche…
On nous dit souvent qu’il y a eu un avant et un après l’Académie. Parmi les premières promotions, certaines personnes ont complètement changé de vie ou fait évoluer leur organisation. Elles comprennent mieux les enjeux politiques et sont beaucoup plus outillées pour entrer dans une arène qui peut être assez violente.
L’Académie a donc également pour ambition de diversifier les profils de celles et ceux qui accèdent au monde politique ?
Oui, parce que les mécanismes, eux, ont peu changé. Il y a eu du renouvellement à l’Assemblée nationale, notamment en 2017, puis à gauche en 2022, avec des militant-es, des entrepreneur-es sociaux et des personnes issues de la société civile devenu-es député-es. Je ne dirais donc pas que ce sont toujours les mêmes personnes. En revanche, les investitures restent très verrouillées au sein des appareils et les mécanismes changent peu. Nous essayons de travailler là-dessus en donnant davantage de place à des personnes qui, spontanément, ne se sentent pas légitimes.
À terme, j’aimerais d’ailleurs que l’Académie devienne inutile ! J’aimerais que les personnes formidables que je rencontre tous les jours, qui arrivent en disant « je ne suis pas légitime », trouvent des institutions capables de faire elles-mêmes ce travail d’inclusion et de leur permettre de déployer ce qu’elles savent faire. Nous ne leur apportons pas le talent. Le talent, elles l’ont déjà !
La prochaine promotion arrive dans un contexte particulier, à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027. Cela change-t-il votre manière de travailler ?
Complètement. La promotion qui démarre en octobre se terminera fin janvier. Nous aurons alors un peu plus de 200 alumni qui pourront se déployer sur le terrain. Dès leur arrivée, je leur dis très clairement : vous n’êtes pas là pour mettre une ligne supplémentaire sur LinkedIn. Nous voulons que vous vous engagiez. Peu importe comment et où, même si, idéalement, certain-es le feront dans des zones électorales clés ou au sein de partis politiques.
Et une fois la campagne présidentielle véritablement lancée ?
À partir de février, tout le monde sera en campagne. Je ne pense pas que nous lancerons une nouvelle promotion avant les législatives. Le gros de notre travail consistera plutôt à équiper au maximum nos alumni. L’association va probablement se transformer en une sorte de war room permanente pour celles et ceux qui souhaiteront se lancer dans les campagnes.
Nous voulons aussi redéployer des formats destinés au grand public, comme nous l’avions fait après la dissolution de 2024. Nous proposions alors deux cours par semaine, ouverts à tout le monde. Ils étaient ensuite mis à disposition sur les plateformes de podcast. Nous avions consacré une grande partie de ces contenus à la défense démocratique face à l’extrême droite.
Cette menace occupe une place très importante dans votre discours. Comment préparez-vous les participants à l’hypothèse d’une victoire de l’extrême droite ?
Cette projection existe évidemment dans nos cours et nos contenus. Nous regardons les sondages et nous nous demandons : que se passe-t-il si l’extrême droite arrive au pouvoir ? Qu’est-ce qui est en danger ? Comment peut-on le défendre ?
C’est d’autant plus concret que certaines personnes qui passent par l’Académie seraient parmi les premières concernées : des personnes racisées, queer, féministes, réfugiées… Chaque année, nous recevons des candidatures de personnes qui ont fui la Russie, le Venezuela, la Colombie ou d’autres pays et qui ont vu ce que signifie l’effondrement d’un système démocratique. Certaines ont vécu des choses extrêmement dures. Elles arrivent en nous disant : « Dans mon pays d’accueil, je ne veux pas que cela se produise. »
Elles ont énormément de choses à nous transmettre et, en même temps, elles veulent se former pour agir ici.
Vous formez de plus en plus de monde, à un rythme de plus en plus soutenu. Les moyens suivent-ils ?
Avant, nous organisions une promotion par an, avec une quinzaine de personnes et un programme de six mois très intensif. Depuis un an, nous sommes passés à des promotions de 50 personnes et à un rythme beaucoup plus soutenu. Nous avons eu la promotion des municipales, la post-municipale et maintenant celle de la présidentielle. Mais financièrement, le contexte est très dur. Nous avons trois salariés, dont une personne à temps partiel, et nous devons faire énormément avec très peu de moyens. C’est d’autant plus frappant que, face à nous, les mouvements réactionnaires disposent de moyens considérables. Ils ont des écoles, des médias, des influenceurs et énormément de ressources. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’eux ont peut-être des millions, alors que nous, nous sommes des millions !
Pour aller plus loin :
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