Quelques réflexions prudentes sur la colère des lycéens

Quelques réflexions prudentes sur la colère des lycéens
Bordeaux, Nouvelle-Aquitaine, le 6 Octobre 2026. © Fabrice Hebert/ZUMA Press Wire

Chers lycéens,

Ce papier que je mûris depuis le début de la crise des lycées se voulait d’abord une lettre ouverte. J’ai renoncé, mesurant ma fatuité. J’appartiens certes à l’éducation nationale en qualité de professeur, mais cela fait de moi un rouage parmi tant d’autres, et ma parole n’a rien d’emblématique. Pire, chaque jour qui passe (professionnellement parlant) me donne à désespérer quant à l’utilité réelle de mes missions. L’idéal de Jules Ferry est bien loin. Cette colère est vôtre, nous la partageons, mais il est temps de vous laisser tout entièrement la parole, les récupérations politiques phagocytant presque tout entièrement votre message. Dans les lignes qui suivent, je m’efforcerai donc prudemment d’expliciter quelques revendications que vous portez, au regard de détails techniques et administratifs garantis dans le « devoir de réserve » qui m’incombe.

Vous souhaitant le meilleur dans vos projets futurs,

Bien à vous,

R.A.R.

Il manque des professeurs.

Il manque aussi des AESH (accompagnant aux élèves en situation de handicap) et des agents d’entretien. Bref, il manque des personnels indispensables, quelle qu’en soit leur nature…

Il faut déjà considérer que le système de recrutement n’est pas identique. Peu au fait des subtilités du recrutement des AESH et des agents d’entretien, je préfère ne pas aborder le sujet.

En ce qui concerne celui des professeurs, cela n’a rien de très compliqué. Tout tient en un bilan comptable portant le nom de DHG (dotation horaire globale). Pour faire simple, il s’agit d’une enveloppe (on emploie toujours cette image) d’heures d’enseignement attribuées par l’éducation nationale à chaque établissement (collège et lycée). Cette enveloppe est déterminée par le rectorat en fonction de précisions relatives aux nombres d’élèves, auxquelles s’ajoutent des considérations cette fois relatives aux options ou spécialités. Elle est votée lors d’un conseil d’administration.

La DHG est notre Némésis annuelle. Immanquablement basse, elle provoque des sueurs froides aux équipes qui voient leurs moyens et leurs projets se réduire, voire certains postes être supprimés.

Plus gênant encore, la DHG laisse un certain nombre d’heures non absorbées qui ne permettent pas l’ouverture d’un poste fixe. C’est ce qu’on appelle un BMP (bloc de moyens provisoires). L’heureux titulaire d’un BMP (titulaire ou contractuel) se voit donc enseigner quatre heures quelque part, six heures ailleurs, dix dans un troisième établissement… Il n’est pas toujours possible d’apparier correctement les BMP entre établissements et certains postes se retrouvent donc vacants.

D’autres variables rentrent en jeu : crise de recrutement des professeurs (pas suffisamment de profs tout simplement), contractuels non reconduits arbitrairement d’une année sur l’autre, démissions, congés maladies… A cela s’ajoutent les lourdeurs administratives régissant les remplacements.

Comment parvenir à mettre un professeur devant chaque élève ? Bonne question (très mauvaise question en fait, personne n’étant parvenu à trouver une réponse satisfaisante). Il faut aussi considérer les aspirations de chacun : un étudiant en technologie ou mathématiques aura des débouchés professionnels autrement plus lucratifs dans le secteur privé que dans l’éducation nationale. Cela fera donc autant de profs en moins.

Les classes sont surchargées.

Vieil hydre de mer, des effectifs bien trop nombreux, c’est une réalité que nous avons tous connue. Tordons le cou à un mythe, les limites de jauge n’existent pas dans l’enseignement général, sauf à de rares exceptions. Seules les classes dites à capacités restreintes limitent le nombre d’élèves. C’est le cas des Bac Pro, des Bac technologiques et de certaines options dans le général comme les classes européennes et les LV3 rares.

Comment remédier à des classes surchargées concrètement ? Tout simplement en ouvrant des divisions. Ouvrir une sixième division de 2nd GT fera mathématiquement baisser les effectifs des cinq premières. Qui décide ? Le recteur académique ou le DASEN (directeur académique des services de l’éducation nationale). Et si celle-ci est ouverte, il faudra évidemment augmenter la DHG en conséquence. Bref, c’est une question de gros sous.

Les emplois du temps sont aberrants.

Un emploi du temps de lycéen est dense. Il est facilement anticipable. Il faut savoir s’y préparer. En revanche, la ventilation des heures de cours est parfois absurde. Dans le bus, la semaine dernière, une jeune fille, un peu blasée, confiait à l’une de ses amies qu’elle avait cours de 8h à 9h, puis quatre heures vacantes, avant de travailler cinq heures de rang jusqu’à 18h. Ce qui clairement absurde. Les emplois du temps sont de plus en plus mal fichus, c’est un fait, mais ce n’est pas un choix. Le jeu des options et des spécialités émiette les créneaux horaires. Le manque de disponibilité des BMP, déjà fortement malmenés par leurs services eux-aussi absurdes, fragmente l’idée même de rythme pédagogique. Je ne vois pas d’amélioration à court terme.

Les locaux sont vétustes.

Une partie des établissements français ont été construits dans les années 70-80. Comme n’importe quel bâtiment, ils ont besoin d’entretien pour résister aux injures du temps. Un lycée dépend entièrement du conseil régional (construction, équipement, entretien et fonctionnement). En cas de travaux, charge à l’administration du lycée de se tourner vers ledit conseil pour solutionner le problème. Charge au conseil régional de se tourner vers des prestataires agréés. Le processus est long, lourd et peu satisfaisant. Certains prestataires ne veulent pas des chantiers (trop gros ou trop petits) et le problème peut traîner des années entières. Pendant ce temps, le problème s’aggrave ou d’autres font jour. De la vétusté à l’insalubrité, tout dépend de la rapidité de la réaction. Spoiler : ce n’est pas prêt de changer.

La nourriture de la cantine n’est pas bonne.

C’est peu ou prou la même problématique. Il faut proposer aux élèves un repas sain, copieux et équilibré pour une somme raisonnable. Pour ce faire, les laboratoires des lycées doivent composer avec une somme fixe correspondant au prix de base du plateau. Cette somme n’a guère augmenté depuis 10 ans. En revanche, le prix de l’énergie et des denrées répercute l’inflation. Pour élaborer un plateau, on doit donc faire avec moins, beaucoup moins, sous peine d’augmenter très significativement le prix d’un repas. Quantité et qualité en pâtissent évidemment.

Parcoursup est une gabegie.

A l’origine, Parcoursup se voulait être une plateforme égalitaire. En tant que tel, elle est d’une telle nébulosité (ah ! son fameux algorithme) qu’elle symbolise tout ce qui ne tourne pas rond dans l’éducation nationale. Et c’est ainsi que l’orientation est devenue un grand tourment.

La répression policière est démesurée.

Le maintien de l’ordre n’est pas mon domaine d’expertise. Je répondrai donc avec beaucoup de circonspection en tant que citoyen et éducateur. Le maintien de l’ordre est une nécessité dans une démocratie (fonction régalienne de l’état.) Un membre des forces de l’ordre ne peut théoriquement pas outrepasser les directives qui lui ont été communiquées par le politique. Et c’est précisément là où le bât blesse : en quoi consiste les directives ? Nous en sommes à dix ans de gouvernement Macron et dix ans de mouvements sociaux. La totalité a donné lieu à des images de répression, semblables à celles que pourrait immortaliser un reporter de guerre. Tout laisse à penser que le gouvernement s’avère incapable de négocier intelligemment et cherche l’épreuve de force afin de nourrir une narration propagandiste qui désintègre un peu plus la cohésion de la société.

La vérité d’abord

À propos de La pensée du jour

Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.

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