« On ressent tous la même colère » : entretien avec Léna Ichkhanian, réalisatrice de Fenwick

« On ressent tous la même colère » : entretien avec Léna Ichkhanian, la réalisatrice de Fenwick
© QG

À 24 ans, Léna Ichkhanian, réalisatrice du documentaire Fenwick, a recueilli partout en France la parole d’anciens Gilets jaunes. Le film raconte les séquelles que le mouvement a laissées dans les vies, et pose, alors que la fronde lycéenne s’étend, une question devenue brûlante : que devient une colère collective quand elle ne trouve pas de projet ?

Le mouvement lycéen, que les étudiants viennent de rejoindre, a franchi jeudi 1er octobre un palier supplémentaire, avec près de 170 blocages comptabilisés en France. Face à la situation, le Premier ministre a convoqué une cellule de crise à la mi-journée, le garde des Sceaux a réuni les procureurs généraux pour exiger de la fermeté, et le ministre de l’Éducation a promis une énième plateforme de concertation qui n’a (logiquement) pas désarmé la colère. « Nous avons dépassé une ligne rouge. On éborgne la jeunesse comme ils ont fait avec les Gilets jaunes », a déploré auprès de l’AFP Ryad Rani, président de l’Union syndicale lycéenne.

Cette référence aux Gilets jaunes dit quelque chose de l’inquiétude du moment. Le précédent rappelle à quoi ressemble une colère qui ne trouve pas de débouché. Partie d’un ras-le-bol fiscal et social largement partagé, la mobilisation de 2018 a fini éclatée en une mosaïque de profils, de revendications et de sensibilités incapables de converger, privée de projet comme d’organisation, puis étouffée par ses propres débordements et par le traitement médiatique qui en a résulté. Le mépris qui a accompagné le mouvement jusqu’à sa fin a laissé des traces profondes. La fronde actuelle s’est quant à elle levée dans les lycées et les universités, au sein d’une génération plus homogène, que ce mépris n’a pas encore atteinte, et qui pourrait, si elle était rejointe par les enseignants, les fonctionnaires, les salariés du privé, donner au mouvement une tout autre ampleur. Mai 68 a bien commencé dans les amphithéâtres… Reste à savoir si cette colère saura se donner ce que l’autre n’a jamais eu : un projet.

C’est précisément ce basculement qu’éclaire le documentaire de Léna Ichkhanian, Fenwick, dont le nom fait référence à une séquence bien particulière du mouvement. En janvier 2019, lors de l’acte VIII des Gilets jaunes, l’un de ces engins de manutention a enfoncé la porte cochère du ministère de Benjamin Griveaux, alors porte-parole du gouvernement, sans que, finalement, quiconque n’en franchisse le seuil.

Fenwick sera diffusé par Le Media à partir du 12 octobre © Tom Varganyi

Le film s’ouvre justement sur un Fenwick, à Autun, en Bourgogne, et sur deux habitants qui peinent à se nourrir et à se loger, à l’ombre d’un palace désaffecté de plusieurs milliers de mètres carrés. Le contraste, entre l’énormité d’un lieu qui ne loge plus personne et la précarité de ceux qui vivent à ses pieds, est saisissant. Suivent les ronds-points et les villes de la colère. Castres et son gilet jaune, Yvan, qui décrit le rond-point comme sa seconde famille, voire la première. Marc, restaurateur, qui a risqué son établissement en participant aux mobilisations. Un policier du maintien de l’ordre, en région Auvergne-Rhône-Alpes, qui a reçu l’ordre d’envoyer des grenades sur des foules où des collègues retrouvaient leurs propres enfants. Alexis, ingénieur en cybersécurité dans une banque, persuadé qu’on ne change le système que de l’intérieur. Solène, fonctionnaire en proie au bore-out. Maxime, pour qui « un peuple uni ne sera jamais vaincu ». Jordan et sa mère, Léopoldine, à Aubervilliers, lui prêt à manifester, elle partisane du calme. Des inconnus que le film installe au premier plan, avec ce mot qui revient dans toutes les bouches, la solidarité, et, surtout, cette phrase qui fait tant réfléchir en ces temps d’individualisme exacerbé : « S’il y a une conclusion, elle sera collective. »

Fenwick sera diffusé par Le Média à partir du 12 octobre, pendant une semaine, avant une projection à l’Assemblée nationale portée par la députée Alma Dufour, ancienne Gilet jaune.

Derrière le vacarme : Commençons par toi. Quel a été ton parcours, jusqu’à ce premier documentaire ?

Léna Ichkhanian : J’ai grandi à Saint-Étienne et fait mes études entre Lyon et Paris. À Paris, j’ai voulu faire de la pub, j’ai détesté. Ensuite de la mode, j’ai détesté aussi. Je suis rentrée à Saint-Étienne sans savoir quoi faire de ma vie, un peu en déprime (comme plein de jeunes en ce moment), et je suis devenue bénévole à Emmaüs. Là, j’ai rencontré les vrais gens, et j’ai voulu les mettre en valeur. Je suis devenue leur chargée de communication, poste que j’ai occupé durant deux ans. Je suis ensuite partie à Marseille, pour le soleil, puis je me suis lancée dans Fenwick.

D.L.V. : En 2018, tu avais 16 ou 17 ans, et tu es passée complètement à côté du mouvement. Comment t’a-t-il rattrapée ?

L.I. : Je voyais partir, certains samedis, ma mère avec un gilet jaune posé sur le tableau de bord, ce dont nous n’avons jamais vraiment parlé. Ce n’est que plus tard, quand j’ai commencé à m’intéresser à la politique et à l’actualité, que je me suis documentée sur le sujet. Et je me suis rendu compte que ce mouvement avait été inédit, spontané, qu’on ne savait pas trop d’où il sortait, telle une impulsion. Je l’ai trouvé d’une grande beauté. Il rassemblait des gens d’opinions politiques très différentes, il les sortait de leur isolement, il créait de la fraternité, et les ronds-points étaient de vrais espaces démocratiques, avec des débats en permanence.

D.L.V. : Pourquoi avoir choisi de filmer les séquelles plutôt que l’histoire ?

L.I. : Je ne voulais pas d’un film historique sur les Gilets jaunes. Le mouvement est mon point de départ. Le film, en revanche, est tourné vers le présent et le futur, vers ce que sont devenues les personnes ayant participé aux manifestations à l’époque. Ce qui m’intéressait, c’étaient les trajectoires. Quelles étaient les séquelles, sept ou huit ans après, dans leur vie personnelle, professionnelle, dans leurs relations. Comment l’engagement a marqué ces gens, en a grillé certains et révélé d’autres.

D.L.V. : Ton appel à témoignages visait à la fois d’anciens Gilets jaunes, des Français en colère et des forces de l’ordre. Qui t’a répondu ?

L.I. : J’ai eu la surprise de recevoir beaucoup plus de témoignages de Français en colère, qui ne s’étaient jamais reconnus dans le mouvement, que d’anciens Gilets jaunes. Ils m’envoyaient des pavés par mail pour m’expliquer tout ce qui n’allait pas dans leur vie, tout ce qui dysfonctionnait dans la société. Les Gilets jaunes, eux, se méfiaient tellement des médias qu’ils refusaient de prendre la parole, car ils s’estimaient trahis. J’ai dû gagner leur confiance, prouver que j’étais indépendante, que le film était autoproduit, qu’il ne s’agissait pas d’une commande d’une chaîne de télévision. Sinon, personne ne m’aurait parlé.

D.L.V. : Le film suit des vies que l’engagement a traversées de part en part. Lesquelles t’ont le plus marquée ?

L.I. : Il y a Marc, restaurateur, Gilet jaune dès le premier acte. La lutte a mis son restaurant en péril, sa compagne est partie, et il en garde un mal au ventre qui ne l’a pas quitté. Je l’ai eu au téléphone il n’y a pas longtemps, il m’a dit que si les Gilets jaunes revenaient, il n’y retournerait pas, que c’était trop dur. À l’inverse, il y a Yvan, qui a été éborgné au cours d’une mobilisation. Ce jour-là, il a compris plein de choses sur lui, sur sa situation, sur le fonctionnement du pays, et ça lui a donné confiance.

D.L.V. : Le mépris court d’un bout à l’autre du film, celui du pouvoir et des médias, mais aussi, plus inattendu, celui des syndicats. Comment les intéressés l’expriment-ils ?

L.I. : Ça revenait dans presque tous les entretiens. Ce qui m’a frappée chez beaucoup d’entre eux, c’est à quel point ils sont conditionnés depuis l’enfance. Ils ne se croient pas capables de décider, de diriger, ou même de faire de simples propositions. Quand ils ont commencé à se lier les uns aux autres et à se dire qu’ils avaient peut-être des idées, qu’ils pouvaient proposer un référendum d’initiative citoyenne, je crois que c’est là qu’ils ont cessé de subir ce mépris qui, chez eux, est profondément ancré et, j’en suis maintenant persuadée, transmis de génération en génération.

D.L.V. : Revenons à l’engin qui donne son titre au film. En janvier 2019, un Fenwick enfonce la porte de l’immeuble de Benjamin Griveaux, alors porte-parole du gouvernement, et personne ne pénètre à l’intérieur. Que t’a appris cette image ?

L.I. : Elle m’a vraiment posé question. Déjà, je trouve la symbolique magnifique. Un petit ouvrier au cœur des quartiers de pouvoir, qui défonce une porte, je trouve ça trop beau. Je me suis renseignée auprès de ceux qui étaient sur place, et ils m’ont donné deux raisons. Ils n’avaient pas l’impression d’être suivis par toute la France, donc ils ne sont pas rentrés, personne ne se sentait en mesure de franchir physiquement ces lieux de pouvoir. C’était un énième avertissement. Et puis, surtout, ils n’avaient pas de projet. Le référendum d’initiative citoyenne existait sur le papier, mais ils n’étaient pas prêts.

D.L.V. : Outre cette absence de projet, qu’est-ce qui a contribué à éteindre le mouvement, selon toi ?

L.I. : Je ne suis pas une experte du mouvement, mais je pense que son extinction tient à plein de choses, et le rôle des médias y a été crucial. Ces gens voulaient être entendus, ils se sont sentis trahis, par les médias, par les syndicats, réduits à des voitures qui brûlent à la télévision. Et la récupération s’en est mêlée très vite. Ce qui reste, c’est la question que je voulais poser avec le film. Nous ressentons tous la même colère, peut-être pour des raisons différentes, alors pourquoi n’arrive-t-elle pas à devenir le moteur d’une cohésion nationale, à nous faire faire corps tous ensemble ?

D.L.V. : Tu écartes les idées politiques au profit de l’émotion. D’où vient ce parti pris ?

L.I. : J’ai fait ce film d’abord pour moi. Depuis que j’ai 20 ans, je suis très anxieuse face au climat actuel, et j’avais un besoin impérieux d’aller à la rencontre des gens. On vit une époque où personne ne se parle plus, ne s’écoute plus. Je vois la colère monter, les opinions se cristalliser… J’ai des amis, notamment dans le milieu du cinéma, qui sont à gauche et qui refusent de s’asseoir à la table de quelqu’un qui vote à droite. Là, je trouve qu’on a perdu quelque chose. Les militants sont d’ailleurs les spectateurs qui m’adressent les retours les moins positifs, parce qu’entendre des discours qui ne sont pas les leurs, descendre de leurs propres opinions, leur est très difficile. Or pour moi, la meilleure manière de militer, c’est de discuter justement ! J’ai donc mis l’émotion au centre du documentaire, parce que c’est le seul point de convergence qui vaille. Le meilleur retour qu’on me fait, c’est celui-ci : « C’est fou, je suis très différente de tous ces gens, ils sont très différents les uns des autres, et je me suis reconnue dans chacun d’entre eux. »

D.L.V. : Dans le documentaire, on voit, à Aubervilliers, un fils et sa mère discuter des Gilets jaunes. Le fils se demande s’il pourrait manifester aux côtés de personnes racistes, d’extrême droite. Tu as posé la question à ses amis, plus loin dans le film. Que t’ont-ils répondu ?

L.I. : Je dois avouer que j’avais moi-même des préjugés en posant la question, je m’attendais à tout autre chose. Ils m’ont tous répondu qu’ils n’attendaient que ça, les rencontrer. Seulement, ils n’ont aucun endroit pour ça. Ils ne les croisent jamais, et ne savent même pas où ils vivent.

D.L.V. : La récupération par l’extrême droite a fini par coller au mouvement. Les anciens Gilets jaunes t’en ont-ils parlé ?

L.I. : On n’en a pas beaucoup parlé, parce que pour eux, c’était un non-sujet, au même titre que les médias. Ce qui comptait, c’étaient leurs revendications, ce qu’ils avaient vécu et ce qu’ils voulaient pour la France. Tout le reste agissait comme un barrage entre eux et le reste du pays, sans jamais constituer un sujet en soi. Ils voulaient être entendus, par un biais ou par un autre.

D.L.V. : Tu dis avoir repris espoir en les rencontrant. Cet espoir résiste-t-il à l’échéance de 2027 ?

L.I. : Les élections de 2027 sont une échéance pour beaucoup, qui se disent “on ne va pas descendre dans la rue, on va attendre 2027 pour voir à quelle sauce on sera mangés, et on décidera ensuite”. Cela étant, l’expérience de la diffusion m’a redonné beaucoup d’espoir. Je n’ai ni producteur ni distributeur, et quand j’ai démarché les cinémas, personne ne m’a prise au sérieux. À cause de mon âge et parce que je n’avais pas fait le film dans les règles de l’art. J’en ai parlé sur les réseaux sociaux, en disant que je ne trouvais pas de salle et que j’avais besoin d’aide. À ce moment-là, j’ai vu une intelligence collective se mettre en place. Des citoyens de partout en France, des petits villages d’Ardèche dont j’ignorais tout, des collectifs, des associations, des mouvements de démocratie directe m’ont écrit pour me dire qu’ils voulaient m’aider sans avoir vu le film. Nous avons tout organisé ensemble, nous en sommes à une quarantaine de projections, et il y en a encore qui se montent. Partout, sur le territoire, les gens ont envie que ça change, envie de se lier, de créer des espaces de partage et de débat. Seulement, il leur manque des outils et ils ne savent pas par quelles portes passer. Il faut aussi qu’on abandonne le syndrome du personnage principal, l’idée qu’on va tout faire tout seul. On va avoir besoin d’aller chercher les gens là où ils sont, de leur parler, de faire corps. Et j’ai beaucoup d’espoir du côté des quartiers populaires, je pense que ça passera par là.

D.L.V. : Cette traversée en solitaire t’expose à un autre piège. C’est une droite parfois complotiste qui t’a ouvert ses micros en premier. N’as-tu pas peur d’être assignée à un camp ?

L.I. : J’ai envoyé mon dossier de presse à tous les médias au début, à gauche, à droite, mainstream, alternatifs. Les médias mainstream ne m’ont jamais répondu. Les premiers qui m’ont donné la parole, ce sont des médias de droite, parfois un peu complotistes. Ma démarche, c’est d’aller sur tous les types de médias et d’aller chercher les gens là où ils sont. Sur une antenne dont je ne partage pas la ligne éditoriale, je viens défendre mon film, et leurs publics m’écoutent. Le contenu du film peut dire l’inverse de ce que croit la chaîne qui le diffuse, et montrer des personnes qui, d’ordinaire, ne se voient jamais, c’est justement ça qui m’intéresse.

D.L.V. : Le film rassemble surtout, pour l’heure, des spectateurs déjà sensibles à ces questions. La projection à l’Assemblée nationale, prévue prochainement, peut-elle t’aider à toucher les autres ?

L.I. : Pour être projeté à l’Assemblée, il faut être porté par un député. J’en ai contacté beaucoup, très peu m’ont répondu. Puis la députée Alma Dufour, qui est une ancienne Gilet jaune, a accepté. Il est très compliqué de ramener en salle des gens qui ne sont pas déjà un peu conscients, un peu en colère, un peu en détresse ; c’est un vrai défi. Je me dis que l’Assemblée fera peut-être événement et me permettra de taper un peu plus haut. Après, mon idée, c’est que le film soit accessible au plus grand nombre. Il sera diffusé une semaine sur Le Média à partir du 12 octobre, et si je ne retrouve pas de diffuseur, je le mettrai en ligne gratuitement, sur YouTube, et je passerai au documentaire suivant.

D.L.V. : Et après, justement ? Quels seront les protagonistes de ton prochain film ?

L.I. : Je vais faire une petite pause, mais il est évident que d’autres documentaires viendront. J’ai envie de continuer à mettre en valeur des récits qu’on n’entend pas, des personnes qu’on invisibilise. Les prochains films porteront encore sur des questions sociétales et politiques, sur la démocratie, sur la place des Français dans la société et sur leur rapport à la politique. C’est ce qui me porte.

Pour aller plus loin :

En savoir plus sur Fenwick en visitant le site du film

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