Le principal succès du Rassemblement National réside peut-être moins dans sa progression électorale que dans sa capacité à faire oublier d’où il vient. Car derrière la stratégie de normalisation du parti subsistent des filiations, des réseaux et un logiciel politique qui plongent leurs racines dans l’histoire de l’extrême droite française.
Explications.
Fondé en 1972 sous le nom de Front National, le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella fut, à l’époque de sa création, le réceptacle de chapelles hétéroclites : des néo-fascistes de l’Ordre Nouveau, des nostalgiques de l’Algérie française et des anciens collaborationnistes. Tapie dans l’ombre, cette matrice originelle n’a en réalité pas disparu. La grande habileté du parti d’extrême droite aura été de substituer la grammaire de la respectabilité à celle de la provocation à travers le poliçage, par la fille, des outrances du père. Sauf que son logiciel identitaire, lui, a conservé tous ses lignes de code originelles.
C’est ainsi que le concept de “préférence nationale”, pivot central de ce logiciel identitaire impliquant une hiérarchisation des droits incompatible avec l’universalisme constitutionnel, a été rebaptisé “priorité nationale”, et que le racisme biologique d’antant, scientifiquement et moralement discrédité, a cédé sa place, dans le discours du RN, à un “différentialisme culturel” d’apparence plus présentable.
“Les chambres à gaz c’était le bon temps”, Yannick Magnier, membre de la liste RN de Raphaël Leroux à Gap pour les élections municipales de 2026
L’antisémitisme obsessionnel, charpente idéologique originelle du parti fondé, entre autres, par des Waffen SS, a été stratégiquement jeté aux oubliettes de son histoire interne. Le curseur identitaire du RN s’est dès lors déplacé, assimilant la figure de l’immigré (c’est à dire de l’ennemi) aux seuls musulmans. Dans le même temps, par la subversion de l’esprit d’inclusion de la République, l’islamophobie lepénienne, autrefois assumée comme fruit d’un rejet racial, est aujourd’hui présentée comme une défense feinte de la laïcité et des valeurs occidentales. Elle est ainsi devenue l’opérateur de conversion du parti, en lui permettant de coaliser les colères populaires, les inquiétudes bourgeoises et les obsessions sécuritaires sous une seule et même bannière.
«Je pense que la France peut être laïque parce qu’elle est chrétienne de culture, Marine Le Pen, 2011
Ce glissement sémantique permet de draper son logiciel d’exclusion dans les oripeaux des Lumières : on ne rejette plus l’autre pour ses origines (ce qu’il est), mais pour sa religion (ce qu’il croit), jugée intrinsèquement incompatible avec la nation. Seulement, en coulisses, les réseaux d’influence, du GUD aux anciens cadres de la mouvance identitaire, sont la preuve que la passerelle entre l’ethno-nationalisme radical du FN et l’idéologie actuelle du RN n’a jamais été totalement rompue.
“Le RN a permis à la « GUD connection » de toucher plus de 3 millions d’euros au Parlement européen”, Mediapart, 2024
Il en va de même sur les réseaux sociaux, où les comptes policés des cadres du parti peinent à masquer la liberté de ton des sections locales, laissant filtrer ce faisant une rhétorique beaucoup plus brute de décoffrage, à l’instar de celle des candidats aux dernières municipales. À Gap, par exemple, un candidat RN a été épinglé pour avoir tenu des propos racistes et antisémites. Sous le vernis d’une respectabilité fabriquée de toutes pièces, pointent régulièrement les vieilles obsessions d’une France mythifiée, pure de toute influence extérieure, imperméable aux mutations du monde. C’est là que réside le paradoxe de son processus de normalisation : pour gouverner, le parti doit séduire les élites et rassurer les marchés. Dans le même temps, pour mobiliser, il doit entretenir la flamme du ressentiment et de la peur de l’effondrement.
« Il y aura toujours plus de CEO hommes que femmes. Et toujours plus de secrétaires femmes que hommes. Ce ne sont pas des “stéréotypes”, mais des faits. Si une femme doit devenir CEO, elle y parviendra. Hommes et femmes sont différents. », Mickaël Lurguie candidat RN aux municipales de 2026, en Meurthe-et-Moselle
L’appareil du Rassemblement National fonctionne ce faisant à double régime, entre une vitrine technocratique incarnée par de jeunes cadres formés aux joutes cathodiques, et une arrière-boutique où s’activent les idéologues de la pureté identitaire. L’appareil intellectuel du parti s’abreuve toujours aux sources de la contre-révolution et du nationalisme intégral. Les concepts de Maurras ou de Barrès ont simplement été traduits dans la novlangue managériale du XXIe siècle.
« Pour moi, l’histoire de notre pays s’est arrêtée en 1793, à la mort de Louis XVI », Philippe Baconnet, candidat RN aux municipales de 2026 à Andernos-les-Bains, en Gironde (2018)
Ne pas voir cette arrière-boutique revient à consentir à une amnésie collective, à accepter de juger un mouvement politique uniquement sur ses derniers éléments de langage, en oubliant la persistence, réelle et documentée, de ses structures idéologiques originelles. Le combat contre les idées réactionnaires du Rassemblement National ne peut se satisfaire d’une simple posture morale. Il exige de dévoiler, par l’analyse rigoureuse, comment les vieux démons de l’exclusion ont appris à porter le costume-cravate, pour permettre aux citoyennes et citoyens français de faire leur choix en pleine conscience, plutôt que sur la base d’une illusion d’optique.
Sources :
Marine Le Pen donne sa définition d’une France laïque – Le Parisien
II. Le Front national et le Rassemblement national face à l’antisémitisme | Cairn.info