En 1969, la mission Appolo a réalisé ce qui semblait impossible : poser le pied sur notre satellite naturel, la Lune. Dans l’imaginaire collectif, ce « grand pas pour l’humanité » (astronaute Neil Armstrong) était le premier devant accroître la surface d’habitabilité de l’espèce humaine. Cet événement est hélas en tout point comparable à la découverte du boson de Higgs : une découverte majeure, mais presque stérile, car non suivie par d’autres découvertes. Près de soixante ans plus tard, les grandes aventures spatiales habitées ne se sont pas concrétisées, en dépit d’une confiance renouvelée par la science-fiction prospective et les nouvelles technologies. La conquête spatiale est-elle alors encore envisageable ?
I-« La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau » (Constantin E. Tsiolkovki, astrophysicien russe, père et théoricien de la cosmonautique moderne, 1920)
Reconnaissons un droit inaliénable aux pionniers, celui d’être d’indécrottables optimistes. Tout semble possible au début du chemin. Les révolutions offrent un horizon de possibles qui semblent sans fin. Il est même permis de croire en un nouveau stade évolutif (après le règne terrestre, le règne spatial). C’est la thèse qui sous-tend 2001, l’Odyssée de l’espace (roman de Arthur C. Clarke et adaptation filmique de Stanley Kubrick) : l’humanité dépasse sa condition et devient capable d’exister et de se déplacer dans l’espace infini. Après l’homo sapiens, l’homo cosmonicus.
La pilule évolutive est un peu grosse à avaler ? Exploitons la physique einsteinienne ! Les années-lumière représentent pour l’heure des distances inhumaines. Cherchons un raccourci. Dans Interstellar de Christopher Nolan, les astronautes abolissent les distances stellaires grâce un artefact similaire à un trou de ver (théorie du pont d’Einstein-Rosen) et découvrent une exoplanète habitable. Artefact ? Oui, ce pont de transition viendrait du futur où les voyages spatiaux et temporels ont été maîtrisés. Inconcevable ? Le grand mantra de la SF tient sur la vraisemblance, même si nous n’en sommes pas encore là. Une théorie reste vraisemblable, à défaut d’être vraie, jusqu’à ce qu’elle soit prouvée.
Et si tout cela reste un peu trop capillotracté, nous ne sommes sans doute pas très loin d’une découverte majeure en terme de propulsion. Actuellement, du fait des carburants utilisés, une fusée moderne atteint la vitesse maximale de 40 000 km/h. Le chiffre force le respect, mais s’avère bien trop lent au regard de l’énormité des distances spatiales. The Expanse, romans de James S. Corey et série de Mark Fergus et Hawk Ostby envisagent un type de propulsion révolutionnaire, basée sur la fusion nucléaire, permettant la colonisation de l’entièreté du système solaire. Nous n’en sommes peut-être pas si loin.
Toutefois, en dépit de cette foi inébranlable exprimée par la Hard SF, les contraintes actuelles sont colossales.
II-« Nous ne quitterons pas notre berceau terrestre. » (Sylvia Ekström, astrophysicienne suisse, 2020.)
Il faudrait avoir le courage de convenir que nous sommes une espèce fragile, quel que soit le degré de sophistication atteint. A minima, nous avons besoin de boire, manger et respirer, autant de besoins primaires que la plus hospitalière des exoplanètes ne saura satisfaire. Seul sur Mars de Ridley Scott est un fantastique feel good movie, mais révèle en filigrane notre chétiveté et notre débilité (au sens premier du terme). En 2035, la NASA a réussi à établir une colonie martienne. Une tempête (il n’y a pas de tempête sur Mars, mais passons) détruit les installations. Si la plupart des astronautes parviennent à évacuer, l’un d’entre eux reste bloqué. Commence alors une ingénieuse course à la survie, dans l’espoir qu’on vienne le secourir. Ingénieuse certes, mais vouée à l’échec. Sans aide extérieure, il mourra inexorablement.
Nous évoquions précédemment l’idée d’exoplanètes. Trouver une jumelle de la Terre est une gageure presque irréaliste. La plupart des exoplanètes sont probablement inhabitables et il semble impossible d’envisager une terraformation permettant une existence similaire à celle que nous vivons sur Terre. Total Recall, film de Paul Verhoeven, dépeint dans le futur la planète Mars, à peine terraformée (l’existence y est troglodyte). L’accès aux ressources s’avère inégalitaire et mortifère. Certes un deus ex machina en fin de film voit Mars se doter en quelques minutes d’une atmosphère respirable, mais la technologie le permettant n’a rien d’humain… De toute façon, la création d’une atmosphère permettant la vie est une chimère. Comme nous le rappelle Sylvia Ekström, « l’atmosphère terrestre est le résultat d’une succession d’événements complexes, aléatoires et surtout très longs. »
Et déjà faudrait-il parvenir à se rendre sur une exoplanète en l’espace d’une vie d’homme. Nous l’avons évoqué : les distances spatiales sont irréductibles. Proxima Centauri, exoplanète la plus proche de la Terre se situe à 4,2 années-lumière de notre planète, soit 40 milliards de kilomètres. Rien que pour atteindre l’étoile Proxima, il faudrait 70 000 ans à une fusée actuelle.
Et ces obstacles, déjà insensés, sont encore amplifiés par l’arrogance humaine.
III-« Où il n’y a pas d’hommes, il ne peut y avoir de motifs accessibles à l’homme. » (Stanislaw Lem, Solaris, 1961)
La conquête spatiale est relancée au XXIème siècle. La perspective est admirable. Tant que nous tournerons notre regard vers les étoiles, nous nous regarderons moins le nombril. En réalité, ladite perspective est loin d’être réjouissante. Et la susdite conquête dissimule bien mal un astrocapitalisme déconnecté des réalités. En 2017, la NASA lance son programme Artémis, soutenu par les multimilliardaires Elon Musk et Jeff Bezos. Ces derniers envisagent alors l’espace comme un terrain de voyages pour happy-few très fortunés. Vous espériez le monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace. Vous n’aurez rien de plus que Katy Perry jouant avec une marguerite sous gravité zéro. Au temps pour une épiphanie…
De toute façon, cette mentalité de colon est désuète, archaïque et ne témoigne que d’un hybris consternant. Non, le système solaire n’a pas être le Lebensraum de quelques uns. Et toute leur fortune ne les préparera pas à Mars dont l’inhospitalité est proverbiale : température moyenne de – 63 °C, atmosphère composée à 0,13 pour cent d’oxygène (contre 21 sur Terre), rayonnement cosmique hautement cancérigène… S’il s’agit de l’infaillible plan B pour échapper à l’inéluctable fin du monde, il ne fait pas envie. Nul besoin d’être oracle pour deviner qu’ils mourront juste un peu plus tard que le commun des mortels. Spoiler alert, la mort par famine est particulièrement abominable. Par suffocation, ce n’est pas terrible non plus, bien qu’un plus rapide. Et il y a concorde pour dire que le syndrome d’irradiation aigu n’a rien de très ouf.
En plus d’être fragiles, nous ne sommes pas si malins. Essayez de concevoir l’altérité. Essayez vraiment. Les mathématiciens ont une image très simple pour faire réfléchir à notre propre finitude intellectuelle. Vous voyez ce à quoi ressemble un cube ? Cela n’a rien de compliqué, votre câblage intellectuel vous faisant réfléchir quotidiennement en 3 dimensions. Imaginez maintenant l’analogue en 4 dimensions d’un cube (cela porte le nom de tesseract). Maintenant, il y a toutes les chances que vous ne voyez plus rien du tout, votre câblage intellectuel ne vous y ayant pas préparé. Imaginez alors que nous soyons confrontés à une altérité extraterrestre… Dans le roman Solaris de Stanislaw Lem, les humains découvrent une planète recouverte d’un océan protoplasmique vivant et intelligent, capable de ressusciter les chers disparus des astronautes pour tenter de communiquer avec ces voyageurs. Mais les humains s’avèrent incapables de communiquer en retour avec cette entité extraterrestre, et celle-ci finit par se lasser de cette espèce à l’intelligence moindre.
Et quand bien même nous parviendrons à nous affranchir de tout ce que nous avons explicité antérieurement, il est à craindre que nous reproduisions à l’identique les erreurs gangrénant plusieurs milliers années de notre civilisation. Ainsi, le très sombre Ad Astra du réalisateur James Gray, dans lequel le héros part à la recherche de son père, porté disparu lors d’une mission près de Neptune pour prouver l’existence d’une vie extraterrestre. Il le retrouve vivant, mais est atterré de ce qu’il est devenu : celui-ci a provoqué la mort de son équipage, plutôt que d’avouer (et de s’avouer) que sa mission avait débouché sur un échec complet.
En conclusion, l’humanité n’émigrera pas de sitôt en dehors (ni même à l’intérieur) du système solaire. Il est certes permis d’en rêver, mais les contraintes sont telles qu’elles rendent caduques toute possibilité de voyage interstellaire. D’ailleurs, au regard de notre attitude, il ne sert à rien de reproduire des erreurs majeures. Nous devons apprendre à nous connaître nous-mêmes et nous concentrer sur la sauvegarde de notre chère planète. « Nous ne quitterons pas notre berceau terrestre. » La raison est fort simple : contrairement aux bébés, aucune vie ne nous attend à l’extérieur.
Pour aller plus loin (mais pas jusqu’à M87*) :
Presse & Médias – Le CEA s’engage pour la propulsion nucléaire spatiale en Europe
Hard science-fiction — Wikipédia