Présumés innocents, victimes oubliées

Présumés innocents, victimes oubliées
© Tinnakorn Jorruang

Lorsque Brigitte Macron a lancé son « sales connes », souvenez-vous, ce n’était pas une simple altercation. C’était déjà l’affrontement de deux visions de la société.

D’un côté, des militantes de Nous Toutes qui refusent qu’un non-lieu ou un classement sans suite efface les interrogations soulevées par des faits graves. De l’autre, un pouvoir qui considère que la décision judiciaire clôt définitivement le débat public.

Pourtant, dans les affaires de viols et d’agressions sexuelles, quel que soit l’âge des victimes, nous savons tous que la preuve est souvent difficile à établir. Souvent, c’est parole contre parole. Pas toujours. Mais souvent. Et lorsqu’une victime parle, lorsqu’un enfant parle, notre premier réflexe ne devrait jamais être le soupçon.

Dans le drame insoutenable de la jeune Lyhanna, deux plaintes avaient été classées sans suite. Peut-on affirmer aujourd’hui que celui qui était juridiquement présumé innocent était réellement innocent ? Comme dans l’affaire Ary Abittan, la question n’est pas juridique. Elle est politique, sociale et morale.

Comprenez-vous la nuance ?

Peut-on sérieusement croire que des enfants inventent de telles histoires au prix de leur équilibre, de leur famille, parfois de toute leur vie ? Pour quelle raison ? Peut-on croire que des femmes se lancent dans ces parcours judiciaires interminables pour le plaisir ?

Trois enfants par classe. Ce sont les chiffres eux-mêmes qui nous le disent. Les associations alertent depuis des années. Les parlementaires alertent. Les professionnels alertent.

Et pourtant, les moyens reculent.

Les départements étouffent. Les collectivités voient leurs budgets amputés. Quant à la justice, malgré les discours présidentiels, la France compte deux fois moins de magistrats pour 100 000 habitants que la moyenne européenne : 11 contre 22.

Alors si Emmanuel Macron estime que le problème n’est pas celui des moyens, peut-être considère-t-il qu’il s’agisse d’un problème de volonté politique.

Car voilà près de dix ans qu’il gouverne.

Voilà près de dix ans que les associations dénoncent le caractère systémique de ces violences. Voilà près de dix ans que les statistiques montrent l’ampleur des classements sans suite dans les affaires de viols et de violences sexuelles sur mineurs. Voilà près de dix ans que la parole des femmes est contestée. Et celle des enfants davantage encore.

Nous ne sommes pas surprises.

Nous sommes en colère.

Et nous le sommes depuis longtemps.

Parce que des Lyhanna, il y en a déjà eu. Parce qu’il y en aura encore.

Parce qu’il y a eu des plaintes. Des signalements. Des appels au secours. Parce que des parents ont alerté. Parce que des femmes ont alerté. Parce que les forces de l’ordre ont été saisies.

Et pourtant, cela ne suffit jamais.

Nous pourrions égrener les prénoms. Les drames évitables. Les dossiers perdus dans les lenteurs administratives. Les erreurs d’appréciation. Les alertes ignorées.

La France s’enorgueillit de ses conseils municipaux de jeunes. Les femmes ont conquis de nombreux droits.

Mais le droit de vivre en sécurité semble encore négociable.

Aujourd’hui, les victimes doivent prouver l’impossible.

Pendant ce temps, les bourreaux circulent librement.

Présumés innocents.

Jusqu’au prochain drame.

Pour aller plus loin :

Sales connes – Derrière le vacarme.

Il est innocent : le mensonge du non lieu – Derrière le vacarme

Violences sexistes et sexuelles : quand la notoriété protège les intouchables – Derrière le vacarme.

Affaire Lyhanna : plaintes pour viols, comportements inappropriés… Voici les plaintes et signalements visant le suspect depuis 2017

Coupes budgétaires : un nouveau signal d’alerte pour les collectivités | APVF

La France compte deux fois moins de juges par habitant que les autres pays du Conseil de l’Europe

Dans l’affaire Lyhanna, Macron dénonce un « dysfonctionnement inacceptable » mais récuse « la question des moyens »

Comprendre les chiffres – #NousToutes

La vérité d’abord

À propos de La pensée du jour

Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.

Auteur-ice

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