Je m’appelle Nejra. Ce prénom, d’origine persane ou arabe, signifierait « clarté ».
Je l’ai hérité d’une lubie de l’une de mes tantes dans une tentative progressiste, en réalité, ultra-conservatrice, en vogue dans les années 1980.
Je suis née en 1982, année prospère pour nous, Européens, et surtout nous, les Yougoslaves.
Je suis née à Sarajevo, la Jérusalem d’Europe, ville aussi bien connue pour sa superbe sociale et culturelle d’antan que pour ses tragédies, les nôtres.
Le 6 avril 1992, mon âge est passé brutalement de 10 ans à 80 ans de réalisme et de maturité…
On dit cela « normal » chez les enfants de la guerre…
Née d’une mère au cosmopolitisme sans égal, parfaitement indifférente à son héritage familial, et d’un père, pur produit de la méritocratie titiste, homme loyal et profondément attaché à ses valeurs humanistes.
Il a su le rester même en temps de guerre, la nôtre, guerre oubliée de l’Europe, en dépit de l’adversité, au péril de sa vie et de la nôtre.
À la réflexion, autour de moi personne n’a jamais succombé à la facilité des bas instincts de haine ou de vengeance, malgré le génocide, malgré le nettoyage ethnique, malgré les crimes contre l’humanité et toutes ces appellations juridiques qui masquent parfois autant qu’elles rendent intelligibles ce que nous avons subi, ce qui nous a été infligé, juste parce que nous avions « un nom qui n’était pas le bon ».
Ne pas avoir « le bon nom » était, à cette époque, en ce lieu, pour certains et pour beaucoup, pour ceux qui portaient des noms à consonance musulmane surtout, l’assurance d’un arrêt de mort.
Au début de l’été 1992, mon père et moi, déjà réfugiés dans notre propre ville, échappions de peu à la mort (nous en connaîtrons bien d’autres), trouvant refuge in extremis dans les locaux d’une agence de presse.
Ce n’est que plus tard que nous avons appris qu’au même moment, des hommes étaient venus chercher mon père à notre domicile.
Face à eux, Nada, notre voisine, institutrice respectée, reconnaissant l’un de ses anciens élèves, a pensé pouvoir lui dire qu’il ne fallait pas faire cela car mon père était un homme bien.
La réponse qui lui fut faite résume peut-être mieux que toute analyse, la mécanique obscurantiste à l’œuvre :
« Peut-être est-il un homme bien. Mais son nom n’est pas le bon. »
Et pourtant, si nous avons pu échapper à cette mort certaine, c’était grâce à un appel anonyme de Pale (chef-lieu de ceux qui avaient assiégé la ville), disant à mon père : « Fuis, ils vont venir vous chercher ».
Cela aussi, on l’apprendra plus tard par des sources fiables : ils avaient les listes d’exécution d’intellectuels, « influents » et d’autres avec « le mauvais nom »…
Le reste de notre vie à Sarajevo assiégée a été une roulette russe, toutes les secondes, de toutes les minutes, de toutes les heures, de tous les mois, de toutes les années de nos vies. Oui, de nos vies, aussi paradoxal que cela puisse paraître…
Si l’acte de résistance pour survivre était celui de prendre les armes, l’acte de vie et de dignité des Sarajéviens assiégés a été de ne pas sombrer dans la haine, dans le déshonneur, dans la rancœur et de mener « une vie normale ».
Avec comme boussole la fraternité et la solidarité, en ces temps où le chacun-pour-soi aurait pu être la facilité et il l’était pour une minorité, nous allions au travail, à l’école, maintenions les activités culturelles et sociales ; les salles de spectacles étaient toujours aussi garnies, la joie de vivre jamais aussi intense alors que la mort était partout.
Un reporter du Monde a qualifié cela de bataille de la civilisation, la nôtre, contre la barbarie.
Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, ce qui se joue de nouveau sur notre sol, c’est précisément cela…
Cela commence par les mots, par l’assignation à la différence et, au final, à l’indifférence ou à l’acceptation de la déshumanisation par certains et, au final, par le plus grand nombre.
J’ai regardé récemment le film « La Zone d’intérêt », qui raconte le quotidien de la famille du commandant d’Auschwitz Rudolf Höss et de son épouse Hedwig dans leur « splendide » maison directement adjacente au mur du camp et qui dit tout, sans rien montrer, de la « banalité du mal » quand on le normalise collectivement et individuellement, par peur, par lâcheté, par opportunisme ou « esprit de groupe », ou encore par « le fait majoritaire ».
Les rescapés des camps n’ont eu de cesse de porter un seul et unique message, humaniste et universaliste, celui que nous aussi, rescapés de Sarajevo, avons chevillé au corps et à l’âme : plus jamais à personne, tout en sachant, comme l’exprimait Primo Levi :
« C’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau »
Et c’est arrivé de nouveau !
Après les camps, il y eut la Bosnie. Il y eut Sarajevo. Puis d’autres sièges, d’autres populations déplacées, d’autres déshumanisations, d’autres génocides que nous pensions impossibles.
Alors même que tout semble indiquer que nous n’avons rien appris du passé, nous savons.
Nous savons comment tout cela commence. Nous savons que l’inhumanité ne surgit jamais brutalement mais progresse à mesure que nous nous habituons aux mots, aux distinctions, aux renoncements, aux hiérarchies entre les vies humaines.
Comme nous y invitait Stéphane Hessel, il reste alors une responsabilité individuelle : celle de refuser.
Pour demain. Pour nos enfants.
La vérité d’abord
À propos de La pensée du jour
Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
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