Violences sexistes et sexuelles : quand la notoriété protège les intouchables

Violences sexistes et sexuelles : quand la notoriété protège les intouchables
© LE PICTORIUM/Alamy Live News

Dès qu’une figure connue du cinéma, de la chanson ou du théâtre, français en particulier, se retrouve éclaboussée par des accusations de violences sexistes et sexuelles, le même “cirque médiatique” se met en marche. Les chaînes dites d’info tournent en boucle, les éditorialistes montent au créneau, les plateaux se remplissent d’experts autoproclamés. On parle de « vague #MeToo », de « tournant sociétal », de « parole enfin libérée »… Mais au fond, tout le monde le sent : l’accueil réservé à ces témoignages dépend beaucoup (trop) du nom, du prestige et du capital symbolique de l’accusé.

La suspicion érigée en réflexe

Quand une femme ose briser le silence sur des faits remontant à plusieurs années, parfois dix ou vingt ans, l’empathie ne constitue presque jamais le réflexe premier. On commence le plus souvent par la questionner, la soupçonner et la culpabiliser : « Pourquoi avoir attendu si longtemps ? », « Qu’est-ce qu’elle cherche vraiment ? De l’argent ? Une revanche ? Un peu de lumière ? »

Je me souviens encore de cette soirée, il y a plus de trente ans déjà, lors d’ un petit festival de cinéma en région. Une jeune actrice, quasiment inconnue, m’avait pris à part à la fin d’une projection. Elle tremblait, sa voix se cassait. Elle racontait comment un réalisateur déjà bien installé l’avait coincée dans un couloir, mains baladeuses, propositions insistantes, puis franchement agressives. Elle répétait en boucle : « Je ne veux pas foutre ma carrière en l’air, il connaît tout le monde… » Le lendemain matin, quand l’histoire a commencé à murmurer dans les couloirs, les réactions des « gens du milieu » ont été glaçantes : « Elle exagère sûrement », « Il est comme ça, il drague fort, c’est son personnage », « Faut pas tout dramatiser non plus ». On ne cherchait même pas à savoir. On protégeait d’ “instinct”. Patriarcal ?

Les spécialistes du trauma l’ont documenté depuis longtemps : sidération, dissociation, honte profonde, peur des représailles, peur de ne pas être crue, dépendance économique… Tout cela explique parfaitement ces délais. Mais dans l’arène médiatique, ce délai devient une arme fatale pour discréditer la parole. Terriblement commode.

Et puis il y a cette petite gymnastique du langage qui révulse. Une agression sexuelle caractérisée devient soudain de « la drague un peu lourde », de « la séduction à la française », de « la maladresse d’un homme d’une autre génération » ou un « malentendu culturel ». L’agresseur présumé se mue alors en séducteur maladroit, en bon vivant, en artiste passionné. À l’inverse, dès que des journalistes d’investigation ou des militantes féministes s’emparent du dossier, ils et elles se voient immédiatement qualifiés de « chasseuses de sorcières », de « puritaines », d’« hystériques ». Comme si vouloir que la justice passe revenait à vouloir détruire tout un écosystème.

La présomption d’innocence à deux vitesses

La présomption d’innocence reste bien sûr un pilier fondamental. Personne de sensé ne veut revenir à l’époque des lynchages médiatiques. Mais force est de constater qu’elle ne s’applique pas de la même manière selon la « tête du client ».

Le “cas” Patrick Bruel ? Des dizaines de témoignages accumulés depuis des années, plusieurs plaintes… Il nie en bloc, avec force et constance, et son image de gendre idéal, de chanteur populaire qui fait vibrer les foules, lui sert de bouclier presque infranchissable. Le doute lui profite pleinement… et exclusivement.

Condamné en 2025 à 18 mois de prison avec sursis pour des agressions sexuelles commises sur un tournage, Gérard Depardieu continue d’être défendu bec et ongles par une partie de l’intelligentsia qui le défend bec. On sort la carte du « génie », de l’« ogre shakespearien », de l’« artiste monstrueux mais indispensable ». Comme si le talent absolvait tout, comme si l’excentricité expliquait l’inacceptable.

Ce qui dégoûte le plus, c’est cette indulgence sélective pour les totems de la culture nationale. Les mêmes qui exigent la plus grande sévérité quand l’accusé est un inconnu, un homme issu de milieux modestes ou racisés, se transforment en défenseurs sourcilleux de la prudence dès qu’il s’agit d’un des leurs. Dans ces cas-là, on parle immédiatement de « présomption de culpabilité », on instrumentalise l’affaire pour nourrir le discours sur l’immigration ou la « dérive des quartiers ». Le double standard est tellement flagrant qu’il en devient obscène.

Entre récupérations politiques et urgence réelle

Ce sujet est bien trop grave pour être réduit à un simple outil idéologique. Ni le « on les croit toutes » systématique, ni le « elles mentent toutes » cynique ne nous font avancer. Les deux postures sont stériles et dangereuses.

Ce qu’il faut ? De la rigueur. Des enquêtes journalistiques sérieuses et recoupées, des policiers et des magistrats mieux formés aux mécanismes du trauma, des délais de jugement qui ne dépassent pas l’absurde, une meilleure protection des plaignantes comme des accusés, et une opinion publique adulte capable de tenir deux vérités en même temps. Oui, les violences sexuelles sont massivement sous-déclarées et trop souvent minimisées ; et oui, chaque accusation doit être examinée avec soin sans transformer le doute en paralysie.

Parce que pour l’instant, le système reste profondément injuste : la notoriété continue de dicter le niveau d’attention, de scepticisme ou d’indulgence. Et tant que ce sera le cas, les vraies victimes comme les innocents injustement accusés en paieront le prix.

Pour aller plus loin :

Approches historiques :

  • Vigarello, Georges (1998). Histoire du viol : XVIe-XXe siècle. Paris : Le Seuil.Un ouvrage fondamental qui retrace comment le viol est passé d’une atteinte à l’ordre public ou à la propriété des pères/époux à une atteinte à l’intégrité de la personne et à la liberté individuelle.
  • Frailich, Julie (2021). Le Procès d’Aix-en-Provence : 1978, le jour où le viol est devenu un crime. Paris : Éditions du Seuil.Une analyse historique du procès emblématique défendu par Gisèle Halimi, qui a constitué un tournant politique et juridique majeur pour la criminalisation du viol en France (loi de 1980).

Approches sociologiques et criminologiques :

  • Hanria, Emmanuelle (2020). La Justice face aux violences sexuelles : Une sociologie du traitement pénal du viol. Paris : L’Harmattan.Une enquête approfondie sur la manière dont les institutions policières et judiciaires reçoivent, trient et qualifient les plaintes pour violences sexuelles, mettant en lumière le taux élevé de classement sans suite.
  • Laporte, Audrey (2022). Sociologie de la culture du viol en France. Paris : Presses Universitaires de France.Une étude des représentations collectives, des mythes sur le viol et des stéréotypes de genre qui persistent dans la société française et influencent le traitement médiatique des affaires de violences sexuelles.
  • Fassin, Éric (2007). « Nationalisme sexuel : Genre, race et migration », L’Homme et la société, vol. 165-166, no. 3-4, pp. 201-213.Un article théorique essentiel pour comprendre comment les questions de violences sexuelles et de genre sont en proie à des rhétoriques de stigmatisation raciale et migratoire dans le débat public français.

La vérité d’abord

À propos de La pensée du jour

Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.

Auteur-ice

Dans la même catégorie