Victoire de Péter Magyar en Hongrie : droite sur droite, ça s’annule ?

Victoire de Péter Magyar en Hongrie : droite sur droite, ça s’annule ?
Péter Magyar © MrSilesian, CC0, via Wikimedia Commons

“Un séisme” pour certains, “une révolution” pour d’autres : l’élection de Peter Magyar en Hongrie, mettant fin à seize ans de règne de Viktor Orbán, cristallise tous les espoirs, tant au niveau national qu’européen. Mais, un conservateur peut-il vraiment en renverser un autre ?

Ce qui s’est joué dimanche 12 avril en Hongrie peut être décrit comme un “séisme” ou une “révolution” par certains, et même si l’on ne s’accorde pas sur le terme, il est clair que le pays d’Europe Centrale vient d’infléchir le cours de son histoire. Largement élu avec plus de 53% des voix et son parti Tisza majoritaire au Parlement, le nouveau premier ministre Péter Magyar semble, de prime abord, avoir toutes les cartes en main pour renverser le régime illibéral d’Orbán, c’est même sa volonté affichée (et presque son seul objectif de campagne). Mais, face à un système implanté jusqu’à Bruxelles et soutenu par les extrême-droites mondiales, ce conservateur libéral, lui-même au Fidesz (le parti d’Orbán) il y a encore quatre ans, incarnera-t-il la rupture tant attendue ? Pour le moment galvanisés par l’espoir d’un renouveau, les Hongrois ont encore tout à faire, dans un pays et un paysage politique laissé en piteux état.

Bienvenue à Fidesz-land

Budapest, automne 2022, à la cafétéria de l’Université Eötvös Lorànd, un charmant petit campus au centre de Budapest, je discute avec une amie. Étudiante en histoire, elle vient de visiter le Nemzeti Muzeúm (Musée national en hongrois) à deux arrêts de tram d’ici. Nous sommes en Erasmus, dans une bulle joyeuse et déconnectée du reste du pays, mais en tant que spécialiste de la Shoah, elle est encore choquée que la guide ait sauté la salle sur la Seconde Guerre mondiale car “pas amusante”. Et à  mieux y regarder, les couloirs de notre super fac ne sont jamais chauffés. Les enseignants, dont le salaire ne dépasse pas ma bourse, se mettent en grève. Mes camarades hongrois ne peuvent participer à aucune pride sous peine d’amende… En cours de “fact-based journalism”, la professeure peine à me conseiller un titre de presse fiable et non-propagandiste à lire. Bref, tout n’est pas aussi chatoyant que les costumes des trentenaires qui débarquent chaque week-end à l’aéroport Ferenc Liszt pour fêter leur EVG (Enterrement de Vie de Garçon).

Car c’était ça, la Hongrie d’Orbán, un pillage constant des ressources du pays (entre un quart et un tiers de l’économie du pays aurait disparu depuis son arrivée) au bénéfice de quelques-uns, pour ne pas dire des copains de Viktor. Un muselage de la presse, possédée par des conglomérats comme Central European Press and Media Foundation, loyaux du Fidesz (ça ne vous rappelle rien?). Un dirigeant qui, à un match de foot, arbore une écharpe de la “Grande Hongrie” aux frontières pré-Première Guerre mondiale. Une gouvernance par la peur à base de vidéos ridiculement outrancières qui menacent la population d’être envoyée au front en Ukraine si elle n’élit plus le Fidesz. Du populisme pur jus quoi, et même si le principal intéressé a investi de (très) grosses sommes (1,7 milliards de dollars à ses lobbyistes du MCC à Bruxelles) pour faire passer la pilule, les Hongrois étaient au bord de l’indigestion et de la banqueroute.

Péter Parker à la rescousse

Après l’échec cuisant d’une coalition de pas moins de six partis d’opposition en avril 2022, qui récolte péniblement 35% des voix, essentiellement à Budapest et dans les villes étudiantes de Pécs et Szeged, Orbán semblait indéboulonnable. Il faut attendre encore deux ans pour qu’émerge Péter Magyar, dans des circonstances troubles. Judit Varga, son ex-femme, démissionne de son poste de ministre de la Justice. Elle avait, en 2023, approuvé la libération d’un condamné pour complicité de pédocriminalité, à l’occasion d’une visite du pape François en Hongrie qui, comme le veut la tradition, donne lieu à des grâces présidentielles. Dans la foulée, Péter claque la porte du Fidesz et déclare qu’il a ouvert les yeux sur la corruption du gouvernement, un moyen de se “laver les mains” selon Helka, une Hongroise résidente à Berlin et rentrée à Budapest le week-end des élections.

Magyar donne rapidement des interviews dans des médias très suivis, Telex et surtout la chaîne Youtube Partizán, où son entretien de plus d’une heure quarante dépasse les deux millions de vues, un chiffre énorme pour un pays de moins de 10 millions d’habitants. “À partir de là, il a continué à gagner en popularité” ajoute Helka, le politicien enchaîne les meetings dans tout le pays, dans les dernières semaines avant l’élection, il pouvait en donner jusqu’à sept par jour. Sa campagne, basée sur la lutte contre la corruption et le pouvoir d’achat, fait mouche dans cette économie exsangue. Entouré d’une équipe d’économistes et de businessmen, énergique et jeune, Magyar se donne une image d’homme compétent, prêt à redresser le pays. La soumission à la Russie est également un point essentiel de son discours, au point que le slogan “Ruszkik haza“, “les Russes à la maison”, a été entendu à Budapest le soir de son élection. Malgré une tentative d’ingérence des services secrets russes, une campagne massive de calomnie lancée par le Fidesz à grand renfort de vidéo générées par IA et un découpage des circonscriptions avantageant le Fidesz, Tisza remporte les élections haut la main, et Péter ne se prive pas d’entamer une petite danse devant les caméras, victoire totale ?

Droite sur droite, ça s’annule ?

Un grand soupir de soulagement parcourt l’Europe à l’annonce des résultats. Il faut dire que le nouveau premier ministre a clairement affirmé son attachement à l’UE et l’OTAN, et s’est montré prêt à réaliser des “compromis”, là où son prédécesseur se faisait une joie de critiquer et de perturber le déroulement des affaires européennes. On pense par exemple au prêt de 90 milliards destinés à l’Ukraine que les diplomates hongrois bloquaient depuis des mois. Néanmoins, il reste ferme sur l’immigration, évasif sur les droits LGBTQIA+, et tient à maintenir une relation avec la Russie, en raison de la forte dépendance de son pays sur le plan énergétique. “Il vient d’une très bonne famille, et a beaucoup de relations au sein de ce qu’on pourrait appeler une élite de droite”, précise Helka. Père juge, grand-père ex-président de la République hongroise entre 2000 et 2005, Magyar n’a en réalité que peu de différences idéologiques avec Orbán.

Mais ce sont ces quelques différences qui font LA différence pour les Hongrois, “Je n’attends de lui que les basiques, par exemple il est pro Europe, donc j’attends qu’il rétablisse de bonne relations diplomatiques” affirme Helka. À Budapest, son meeting rassemble au-delà des clivages : “C’était juste plein de gens différents, je n’aurais pas pu dire à quel parti ils appartenaient” ajoute Éléonore, une amie française d’Helka, venue à Budapest pour le week-end également. Il faut croire que les gages de Magyar en faveur de la liberté de la presse, et surtout ses attaques virulentes contre les médias publics, qui ont participé largement aux fake news du régime d’Orbán, ont séduit. Helka ne se fait pas d’illusions, mais reste enthousiaste: “J’ai grandi en pensant que ce que je disais ou pensais ne comptait absolument pas pour mon gouvernement, là, pour une fois, on a été écoutés.”. 

“Brique par brique”

Élu sur cette promesse de défaire le système Orbán, le fringant Péter a beaucoup à faire. Il affirme vouloir lancer des enquêtes sur le financement du Mathias Corvinus Collegium ou MCC, un think tank puissant possédant des écoles, des médias, une branche bruxelloise influente, qui attire les extrêmes droites de l’Europe entière, des Français de Reconquête aux Espagnols de Vox. À Bruxelles, des enquêtes ont été lancées à propos d’accusations d’espionnage qui pourraient remettre en cause la légitimité d’Olivér Várhelyi, sulfureux diplomate proche du groupe des Patriotes pour l’Europe, dirigé par notre Jordan Bardella national. Quant à la branche bruxelloise du MCC, elle déclare avec confiance “avoir beaucoup à faire” et continuer sa mission “d’organisation indépendante”. Magyar a également décidé de suspendre les émissions des médias publics, pierre angulaire du système Orbán, une velléité compréhensible mais dont la légalité pose question. 

Enfin, que faire des millions d’électeurs Fidesz restants, convaincus que leur pays va sombrer dans la guerre et se faire submerger de migrants? “Le régime précédent était très bon pour instaurer la peur”, explique Helka, “il y a beaucoup de gens en colère et apeurés, j’ai même entendu des histoires de suicide”. Seize ans de mensonges et de manipulations, cela laisse des stigmates, elle le sait bien, “Quatre ans, ça ne suffira pas, certains disent qu’il faudrait deux fois plus de temps pour défaire ce système qu’il n’en a fallu pour le construire.”. 

Mais qu’importe pour la population sur place, il faut bien de l’espoir au bout du tunnel. Si Magyar est tout sauf anti-système, il a le mérite d’en connaître les rouages. Et si avoir infligé une défaite à l’un des plus puissants partis d’extrême-droite d’Europe peut en refroidir d’autres, c’est toujours bon à prendre. En revanche, ce “séisme politique” dont on parle partout ne remet pas en cause la vague conservatrice qui s’étend. Il est dangereux de baisser sa garde, surtout face à un homme présenté comme providentiel “Je pense que le mot d’ordre de ce début d’année, c’est vraiment la prudence.” conclut Helka. Que la joie dans les rues de Budapest et d’ailleurs se transforme en une énergie d’agir une fois les chaînes retirées, voilà ce que l’on peut souhaiter au peuple magyar

Pour aller plus loin : 

La défaite de Viktor Orban en Hongrie : un séisme politique européen | France Inter

Ákos Dudich, militant et candidat Tisza : « J’ai cessé de croire en Viktor Orbán

VIDEO – Qui est Péter Magyar, l’homme qui a battu Viktor Orban ? – Les Echos

En « Orbánistan », tout est pouvoir, corruption et mensonges

Hongrie : Magyar va suspendre les émissions d’information des médias publics

Pourquoi la “Grande Hongrie” sur l’écharpe de foot de Viktor Orban fait-elle polémique ? – Geo.fr

VIKTOR ORBÁN : LA FIN DE 15 ANS DE RÈGNE ? – Blast | Youtube

Hongrie : Péter Magyar va-t-il rendre publics les Orbán Files ?

Péter Magyar, dans le costume du rival face à Viktor Orban | France Inter

Telex: Varga Judit volt férje: Egy percig sem akarok olyan rendszer részese lenni, amelyben Tónik, Ádámok és Barbarák vígan röhöghetnek a markukba

 EXKLUZÍV: Varga Judit exférje a pedofilbotrányról, Rogán Antalról és a fideszes törésvonalakról | Youtube

Péter Magyar, l’homme qui veut détrôner Viktor Orban à la tête de la Hongrie

To tilt Hungarian election, Russians proposed staging assassination attempt – The Washington Post

Élections en Hongrie: malgré les sondages, pourquoi la partie est loin d’être gagnée pour l’opposition – RFI

Hungary politician dances on stage after Péter Magyar wins election – AP | Youtube

Hongrie : ce que la victoire de Péter Magyar change (ou pas) pour l’Union européenne – Touteleurope.eu

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