Mardi 8 septembre 2026, OpenAI annonçait une nouvelle fracassante : la résolution d’un des sept problèmes du prix du millénaire. Si la résolution du problème était avéré, il ne s’agirait ni plus ni moins que d’un prodige. Les problèmes du prix du millénaire représentent des défis mathématiques réputés insurmontables. Le challenge est si grand que l’institut de mathématiques Clay récompense les impétrants par un prix d’un million de dollars. Pour l’heure, seul l’un des problèmes, la conjecture de Poincaré, a été résolu en 2003 par le mathématicien russe Grigori Perelman. L’exploit était colossal, Perelman l’a accompli en rejetant tous les honneurs dus, d’abord en refusant la médaille Fields en 2006 (l’équivalent d’un Nobel) puis en refusant en 2010 le fameux prix d’un million de dollars.
OpenAI (on ne parle pas seulement de l’outil, mais des équipes) se verrait donc crédité d’un résultat émérite, la résolution des équations de Navier-Stokers, mais aussi de potentielles retombées monétaires colossales. En effet, les équations Navier-Stokers enrichiraient considérablement la mécanique des fluides. Nous pourrions avoir une meilleure compréhension de la dynamique des océans. Nous pourrions également optimiser les écoulements d’air autour d’une aile d’avion ou d’une voiture, ainsi que les déplacements d’eau autour de la carène d’un navire ou de la coque d’un sous-marin. Nombre de brevets très lucratifs à prévoir. Le complexe militaro-industriel se pourlècherait déjà les babines au regard d’une certaine hégémonie technologique. Mais tout cela est à prendre au conditionnel, et dans un contexte plus inquiétant que réjouissant.
En effet, d’une part les équations Navier-Stokes ne sont qu’a priori résolues. D’autre part, il semblerait (restons prudent) qu’OpenAI ait pillé sans vergogne les travaux de MM. Alpöge et Buckmaster, deux mathématiciens de renom ayant communiqué précisément depuis la mi-août sur la résolution de ce défi. Le résultat de leurs travaux, publiés avant les annonces tonitruantes d’OpenAI, a d’ailleurs été adoubé par Terence Tao, autre immense mathématicien lauréat de la médaille Field en 2006.
Et c’est là où se cache le nœud du problème. MM. Alpöge et Buckmaster n’ont jamais caché qu’ils avaient utilisé des IA génératives pour finaliser leurs travaux, sans en préférer une ou l’autre. (Désamorçons une polémique inutile, oui, bien sûr les scientifiques utilisent tout les outils mis à leur disposition : les superordinateurs pour leur calculs haute performance depuis les années 1960 et les LLM depuis 2017.) De plus, M. Alpöge travaille chez Anthropic, grand rival d’OpenAI, autant dire l’ennemi.
Tout cela vient ternir la narration officielle d’OpenAI qui soutient que cette éminente découverte serait due aux pouvoirs immenses de leur IA qui d’ailleurs, maintenant qu’on en parle, aurait elle-même conçu les prompts indispensables à la résolution des équations. Pourquoi pas ? On peut imaginer pareille coïncidence. Mais une autre thèse est imaginable, celle de l’appropriation de travaux sans citer les ayant-droits. En somme, vol pur et simple.
Les contacts entre les deux chercheurs et OpenAI soulèvent encore nombre de problèmes. OpenAI n’a rien contre intégrer M. Buckmaster à la liste des auteurs. Si tant est que M. Alpöge disparaisse de l’équation (jeu de mots facile, j’en conviens). Les chercheurs travaillant en équipe, M. Buckmaster a souligné à M. Bubeck, mathématicien d’OpenIA, la pertinence de l’intégrer à la liste des auteurs. La discussion a pris un tour nettement moins courtois, presque menaçant. Navier-Stokes doit rester dans le giron exclusif d’OpenAI, autopromu faiseur de merveilles.
Toute l’histoire est dérangeante. Il est certain que l’IA recherche globalement une forme de crédibilité. Certes l’outil est incontournable, mais ses défauts sont nombreux. Pur substitut de l’intelligence, elle abêtit l’individu qui perd en compétences et apprentissage. Dès 1963, Pierre Boulle, dans son célébrissime roman, La Planète des singes, lançait un avertissement solennel pour expliquer la chute de l’être humain au profit des primates :
Ce qui nous arrive était prévisible. Une paresse cérébrale s’est emparée de nous. Plus de livres ; les romans policiers sont même devenus une fatigue intellectuelle trop grande. Plus de jeux ; des réussites, à la rigueur. Même le cinéma enfantin ne nous tente plus. Pendant ce temps, les singes méditent en silence. Leur cerveau se développe dans la réflexion solitaire…
De plus, elle nous met sur les rails d’une dystopie peu réjouissante. Dans Terminator 2, l’IA militaire ayant engendré la fin du monde et la déchéance de l’humanité avait été développée comme un simple outil. Palantir est devenu l’outil incontournable de l’armée américaine. Il fallait autrefois des semaines pour acquérir une cible, l’IA en désigne des centaines en quelques secondes comme en Iran.
Dans le domaine de la science (comme partout ailleurs), l’IA cherche à imposer sa suprématie, quitte à faire disparaître les chercheuses et chercheurs dont elle absorbe les travaux. A tort. On ne trouve que ce qu’on cherche, et la moindre ébauche de prompt doit tout à celles et ceux qui consacrent leur vie à la recherche fondamentale. L’IA est immensément douée, mais elle manque cruellement d’imagination, d’empathie, de curiosité et de spiritualité, autant dire de toutes les qualités et valeurs nécessaires à l’évolution humaine.
Pour aller plus loin :
OpenAI dit avoir résolu un problème de mathématiques majeur mais crée des vagues
Clay Mathematics Institute et les 7 problèmes | Tangente
Conjecture de Poincaré — Wikipédia
Avec Grigori Perelman, la médaille dort – Libération
Résolution des équations de Navier-Stokes : un problème du millénaire | Vidéo | Carmin.tv
Qu’est-ce qui fait de Terence Tao « le meilleur mathématicien vivant au monde » ? – BBC News Afrique
Grand modèle de langage — Wikipédia
IA générative : le risque de l’atrophie cognitive
Au coeur de la guerre en Iran : Palantir, à quoi ça sert, comment ça marche ?