Quel serait l’impact d’une accession du Rassemblement National au pouvoir sur l’écosystème culturel français ? Quelques débuts de réponse, en 12 points, à partir du programme du RN et de l’actualité récente.
I – Ministère de l’Assimilation culturelle
Dans une France gouvernée par le Rassemblement National, la culture passerait d’un paradigme d’émancipation et de création à un outil de réarmement identitaire. Au lieu d’accompagner l’avant-garde, l’État dicterait de fait les contours d’une “identité nationale” figée. Le ministère de la Culture deviendrait celui de l’Assimilation culturelle, et la sanctuarisation budgétaire du patrimoine bâti ne serait qu’un trompe-l’œil. En effet, concentrer les crédits sur les vieilles pierres au détriment de la création vivante figerait la France dans une vision muséale, excluante et nostalgique, niant la sédimentation historique de notre culture.
II- Privatisation de France Télévision et fin du pluralisme
La privatisation annoncée de France Télévisions et Radio France ne répond pas à une logique économique, mais à une purge idéologique, visant à supprimer tout espace de pluralisme au sein du paysage audiovisuel. Cela aurait pour conséquence d’asphyxier le soft power français et de laisser le champ libre aux empires médiatiques d’opinion d’extrême droite. Les Instituts français et les Alliances françaises à l’étranger perdraient dès lors leur crédibilité. En vendant l’image d’une France repliée sur son clocher plutôt qu’une terre d’accueil des avant-gardes, le pays perdrait son statut de phare culturel mondial.
III – Un cinéma au service des idées réactionnaires
Le système d’avance sur recettes du CNC basculerait quant à lui vers un protectionnisme idéologique. Les critères de financement, qui n’évalueraient plus l’audace artistique mais la “compatibilité patriotique” des récits, signerait la fin du cinéma d’auteur subventionné, et laisserait place à un cinéma de célébration nationale.
IV – Un chantage au financement généralisé
Par le biais des DRAC et des cofinancements, l’État RN conditionnerait ses aides aux régions et municipalités. Les mairies rebelles seraient asphyxiées financièrement si leur programmation théâtrale ou musicale déplaît au pouvoir central. Considéré par l’idéologie RN comme une “imposture globalisée” ou un “art dégénéré” qui ne dit pas son nom, l’art contemporain verrait ses FRAC (Fonds régionaux d’art contemporain) vidés de leur substance. À l’inverse, la priorité exclusive sera donnée à un retour au figuratif et à l’art académique. Les incitations fiscales au mécénat d’entreprise (loi Aillagon) seraient revues pour interdire le financement de projets sociétaux, environnementaux ou inclusifs. Les entreprises ne pourraient ainsi défiscaliser qu’en soutenant des œuvres d’intérêt “national” strict, tels que la restauration ou le patrimoine.
V – Le régime des intermittents du spectacle, déjà fragile, serait réformé sous couvert de lutte contre la “précarité assistée”.
En durcissant les critères d’accès au statut d’intermittent, le RN tarirait le vivier des techniciens et artistes et, ce faisant, précarisant la base même qui fait la richesse des festivals français.
VI – Autocensure généralisée
Plus dangereuse que la censure directe, l’autocensure s’installerait chez les directeurs d’institutions comme les scènes nationales ou musées : pour préserver leurs budgets et leurs postes, les programmateurs élimineront préventivement les œuvres traitant de sujets jugés sensibles ou progressistes.
VII – Vocabulaire institutionnel épuré
Les notions de “diversité”, de “déconstruction”, de “genre” ou de “post-colonialisme” seraient bannies des appels à projets de recherche et de création. La recherche en histoire de l’art et en sociologie de la culture serait mise au pas, si ce n’est mise au ban.
VIII – Pass Culture au service des idées du RN
Outil de démocratisation culturelle, le Pass Culture deviendrait un levier de prescription idéologique. L’algorithme serait modifié pour orienter la jeunesse vers des “consommations mémorielles” ou des œuvres labellisées par le ministère, réduisant l’accès à la diversité du monde.
IX – Haro sur la culture critique et politisée
Si le prix unique du livre protège le réseau, le RN ciblerait les acquisitions des bibliothèques municipales et universitaires. Des listes d’ouvrages “woke” ou “communautaristes” à écarter des rayons des structures publiques seraient créées, sous couvert de neutralité. Disciplines historiquement critiques et politiques, le théâtre et la danse subiraient un assèchement drastique de leurs subventions, qui migreraient vers le spectacle historique de masse (type Puy du Fou), élevant le divertissement chauvin au rang de modèle esthétique absolu. Les grands festivals (Avignon, Angoulême, Vieilles Charrues), bastions de la pensée critique, feraient l’objet d’une guerre d’usure administrative, à travers des contrôles de sécurité drastiques pour étouffer les budgets, le refus d’autorisations préfectorales et des pressions politiques sur les structures.
X – Criminalisation de genres musicaux
Le rap (premier genre musical en France) et les musiques électroniques verraient leurs subventions coupées et leur accès aux salles municipales restreint. Criminalisées ou jugées “anti-françaises”, ces expressions artistiques majeures de la jeunesse seraient repoussées dans la clandestinité économique.
XI – Fin de l’universalisme
Face à un climat d’inquisition morale et de restriction des libertés d’expression, on assisterait à une fuite massive des créateurs, réalisateurs, chercheurs et plasticiens vers des capitales plus libérales comme Berlin, Londres ou Montréal, appauvrissant durablement la France. La francophonie ne serait plus pensée comme un espace d’échange horizontal et de métissage linguistique avec l’Afrique ou le Québec, mais comme un outil d’influence néo-colonial et de suprématie de la langue classique contre les “impuretés” contemporaines.
XII – Mort de l’éducation artistique à l’école
À l’école, l’éducation artistique et culturelle abandonnerait les ateliers de pratique brute et de confrontation aux œuvres contemporaines Elle se muerait en cours d’histoire de l’art sélectif, visant l’apprentissage par cœur du roman national et des chefs-d’œuvre du XVIIe au XIXe s.
En définitive, la politique culturelle du Rassemblement National opérerait une transition funeste, consistant à substituer la politique de la création par une politique de la commémoration. Le danger ultime que cela représente n’est en réalité pas le vide culturel, mais le plein : une culture officielle, d’État, anesthésiante, au service exclusif du pouvoir.
Pour aller plus loin :
Sources et bibliographie :
Le programme du Rassemblement national
Le projet culturel du Rassemblement national | Cairn.info
Quelle place pour la culture dans le programme du RN ? – Université de Montpellier
Une culture pétrifiée ? – Métropolitiques
Culture : les programmes des principaux partis – Le Quotidien de l’Art
Canal+ : l’emprise de Bolloré sur le cinéma français en chiffres
Le groupe Lagardère a tenté de peser sur la commission d’enquête sur l’audiovisuel public
Le “contre-budget” du RN vise les associations culturelles
Comment le RN tisse sa toile contre la culture
2e tour des élections législatives : les arts visuels en danger ! – CIPAC
Le projet culturel du RN, “un apartheid aux antipodes d’une culture vivante”
«L’extrême droite déteste toutes les formes contemporaines de culture» | Culture Link