Ce soir (N.D.L.R. : samedi 17 octobre 2026), sur BFM TV, les discussions sont lunaires. Les images de violences tournent en boucle. Les commentaires aussi. Une grande journée de mobilisation contre la vie chère se retrouve réduite à ses affrontements, à ses incendies, à ses vitrines brisées. Les revendications peuvent attendre. Ceux qui les portent aussi.
Le responsable, lui, semble déjà trouvé : l’ultragauche. Le Premier ministre la désigne, les plateaux la dissèquent, les experts cherchent des connexions. On évoque même une convergence européenne. Il faudrait donc chercher très loin l’explication d’une colère que chacun peut constater au coin de sa rue.
Mais d’où vient cette colère ?
Qui aurait pu prédire qu’un appel relayé pendant des semaines sur les réseaux sociaux finirait par rassembler largement ? Un rendez-vous fixé un samedi, permettant à beaucoup de venir sans perdre une journée de salaire. Encore fallait-il écouter ce qui se disait, lire ce qui circulait, regarder ce qui se vivait.
Cette colère, elle se construit devant les rayons du supermarché, lorsqu’il faut renoncer, compter, reposer un produit. Elle monte devant les prix du carburant, quand aller travailler devient une dépense toujours plus difficile à supporter. Elle grandit lorsqu’il faut des semaines, parfois des mois, pour obtenir un rendez-vous médical. Lorsque tomber malade devient une inquiétude supplémentaire, parce qu’on sait déjà le parcours du combattant qui nous attend.
Elle est aussi dans ces lycées dont nous avons découvert, stupéfaits, l’état de dégradation. Comment les responsables régionaux peuvent-ils regarder les élèves en face sans commencer par leur présenter des excuses ? Que dit-on à une jeunesse à laquelle on demande de préparer son avenir dans des bâtiments qu’on laisse se délabrer ?
Cette colère avait des raisons, des mots, des visages. Elle avait aussi une date : le 17 octobre.
Et ils sont venus, ils sont tous là …
Des jeunes, des salariés, des familles. Des gens avec des pancartes, des instruments de musique, des chansons. Des gens qui voulaient manifester, être entendus, montrer qu’ils étaient encore là.
Il y a eu des violences, des pillages, des destructions. Des commerçants ont subi des dégâts dont ils n’ont pas à payer le prix. Mais pourquoi faudrait-il que ces violences effacent tous les autres manifestants ? Pourquoi ceux qui cassent auraient-ils le pouvoir de faire disparaître les revendications de ceux qui défilent ?
À écouter certains commentaires ce soir, on finirait presque par oublier qu’il était possible de venir dans la rue pour autre chose que pour en découdre.
On oublierait aussi les manifestants nassés, les cortèges pris dans les gaz lacrymogènes, les yeux qui brûlent et les gens qui pleurent. Place de la République, même la musique n’aura pas suffi à préserver un espace où se rassembler.
J’ai eu, aujourd’hui, ce sentiment terrible : il semblait plus facile de piller que de manifester.
Alors il faut pouvoir interroger les choix du maintien de l’ordre. Les anticipations, les moyens, les consignes. Si l’ampleur de la mobilisation a été sous-estimée, cela mérite des explications. Invoquer l’ultragauche ne peut pas tenir lieu de réponse à toutes les questions.
Sur BFM, pourtant, la discussion revient sans cesse à la difficulté du métier de policier, à la fatigue, à la vie de famille. Cette difficulté existe. Mais elle ne dispense personne de rendre compte de l’usage de la force publique et de la doctrine du maintien de l’ordre.
Et voilà qu’on convoque les femmes victimes de violences et les enfants victimes d’abus pour rappeler toutes les missions qui attendent les policiers après les manifestations. Quel étrange argument. Lorsqu’on réclame davantage de moyens pour ces enquêtes, on nous explique que les effectifs du maintien de l’ordre et ceux de l’investigation ne sont pas interchangeables. Ils le deviendraient donc, le temps d’un débat télévisé, pour écarter toute critique ?
Pendant ce temps, à Saint-Étienne, un jeune manifestant a eu la main arrachée par une grenade policière. Une enquête a été confiée à l’IGPN.
Ce drame exige des réponses. Sur les circonstances précises, sur l’arme utilisée, sur les conditions de son emploi. Et sur les décisions politiques qui encadrent cet emploi, alors que le ministre de l’Intérieur avait annoncé la veille que l’usage des grenades assourdissantes serait de nouveau possible dans certaines situations.
La responsabilité politique mérite, elle aussi, du temps d’antenne.
Mais ce soir, on préfère chercher des « connexions ». Comme si la colère devait nécessairement être téléguidée pour exister. Comme si des milliers de personnes ne pouvaient pas faire, chacune dans leur vie, le même constat d’épuisement, d’injustice et d’abandon.
Et lorsque BFM présente Matthieu Valet sous l’angle de son ancienne fonction de commissaire, alors qu’il est également un élu du Rassemblement national. Sa lecture des événements est donc une lecture politique. Le présenter en expert de la police ne rend pas son analyse neutre.
À force d’entendre le gouvernement et l’extrême droite désigner le même ennemi, on aimerait que les journalistes interrogent aussi ce rapprochement des discours. Mais le recul n’est pas le fort des médias mainstream.
Reste enfin ce qui devrait être au cœur de la discussion : que répond le gouvernement aux revendications ?
Le budget est sur la table. Quels choix propose-t-il à ceux qui n’arrivent plus à vivre de leur travail ? Quels moyens pour les services publics ? Quel avenir pour cette jeunesse qui descend dans la rue ? On ne peut pas demander indéfiniment aux mêmes de se serrer la ceinture, puis traiter leur refus comme une menace.
Les violences appellent des enquêtes et des responsabilités. La mobilisation appelle une réponse politique.
Ce soir, j’entends surtout un pouvoir qui accuse et des plateaux qui commentent les affrontements. J’attends encore qu’on prenne au sérieux ce que cette journée dit du pays.
Mais d’où vient cette colère ?
De toutes ces difficultés connues, de toutes ces alertes ignorées, de toutes ces vies qui se rétrécissent.
Et de cette humiliation supplémentaire : devoir encore expliquer pourquoi on est en colère.
Allez, on se voit à la prochaine manif, si elle est autorisée !
La vérité d’abord
À propos de La pensée du jour
Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.