En ce 8 mars, il se passe une chose assez inédite en France : un appel à la grève féministe.
Alors évidemment, certains vont déjà lever les yeux au ciel. Encore un truc de bonnes femmes pas très futées… en plus un dimanche.
Mais déjà, si vous en avez entendu parler, c’est presque un miracle.
Parce qu’en réalité, les actions des femmes, globalement, tout le monde s’en fiche. Chaque année, on ressort les mêmes éléments de langage sur l’égalité, on tweete deux slogans, et roule ma poule jusqu’au prochain 8 mars.
Alors la grève féministe, pourquoi ?
D’abord, on ne l’a pas inventée. On l’a copiée sur nos sœurs espagnoles. Et il faut dire qu’elles ont mis la barre très haut.
La grève féministe du 8 mars 2018 a été un tournant en Espagne dans la prise de conscience du féminisme. Elle fait suite au procès de la « Manada ».
En juillet 2016, cinq hommes qui se surnomment entre eux sur WhatsApp « La Manada » – la meute – violent collectivement une jeune femme de 18 ans pendant les fêtes de San Fermín à Pampelune. Ils filment la scène, puis l’abandonnent seule dans la rue après lui avoir volé son téléphone.
En 2018, le tribunal de Pampelune rend sa décision : pas de viol.
Seulement un « abus sexuel ». Au motif qu’il n’y aurait pas eu violence ou intimidation suffisantes.
La sidération est totale.
Le pays s’embrase. Les mouvements féministes descendent massivement dans la rue. Et le 8 mars 2018, des millions de femmes arrêtent tout : travail salarié, travail domestique, travail du care.
Pour l’activiste Julia Riesco, il s’agissait de « sortir de notre cercle », de rappeler que « nos grands-mères étaient aussi féministes » et surtout de remettre au centre la question du care – les cuidados : ce travail invisible sans lequel aucune société ne fonctionne.
Et soudain, dans ce pays réputé machiste, quelque chose bouge.
Parce que les femmes ont dit stop.
Stop à l’emprise du patriarcat sur leur vie.
Au XVIᵉ siècle, dans son Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie formule une idée simple mais vertigineuse : la domination ne repose pas seulement sur la contrainte, mais sur le consentement de ceux qui y sont soumis.
Le scandale n’est pas qu’un homme gouverne des milliers.
Le scandale, c’est que ces milliers acceptent d’obéir.
La Boétie renverse la vision classique du pouvoir : ce n’est pas la force qui fonde l’autorité, mais l’adhésion collective – souvent invisible – qui la rend possible.
Le patriarcat fonctionne exactement de la même façon.
C’est une servitude intériorisée.
Et c’est précisément pour cela que les gestes symboliques comptent. Une grève féministe, c’est refuser collectivement de continuer comme si de rien n’était.
Car non, un pays ne fonctionne pas sans les femmes.
Un pays ne fonctionne pas si les femmes cessent de travailler.
Un pays ne fonctionne pas si les femmes cessent d’assumer les tâches domestiques.
Un pays ne fonctionne pas si les femmes cessent d’assurer le travail du care.
Si certains hommes pensent pouvoir faire atterrir un avion en appuyant sur quelques boutons, on imagine qu’ils peuvent aussi lancer une machine à laver. Et s’ils occupent si souvent les plus hauts postes dans les entreprises ou les collectivités, on espère qu’ils savent aussi gérer un agenda familial.
Les nouveaux pères savent désormais changer une couche.
On suppose donc qu’ils connaissent aussi les codes Pronote, la classe de leurs enfants, leur établissement, leur âge, et ce, avec autant de précision que le cours du dollar.
Alors oui, ce dimanche, on entendra encore les mêmes sarcasmes.
Les féministes seront encore des #salesconnes.
Et les associations féministes se sentiront souvent bien seules.
Parce que pendant ce temps, les chiffres restent implacables.
En France, 86 % des plaintes pour violences sexistes et sexuelles sont classées sans suite.
Plus de 90 % des plaintes pour viol également.
Et pourtant, certains partis politiques expliquent très sérieusement qu’il ne faudrait pas dénoncer certains comportements — par exemple dans l’affaire Ary Abittan — car, je cite :
« suite à une décision judiciaire de non-lieu, une telle publication serait inopportune et risquerait de fragiliser l’autorité de la justice ».
Message reçu.
La réponse : Les partis politiques qui ne soutiennent pas les femmes ne sont pas féministes.
Quand les femmes parlent, il faudrait surtout se taire pour protéger les institutions.
Rappelons donc quelques réalités.
En France, il y a un viol ou une tentative de viol toutes les deux minutes trente.
Seules 7 % des femmes victimes de violences sexuelles déposent plainte, selon le ministère de l’Intérieur.
Et pour celles qui osent le faire, commence souvent un parcours du combattant.
Le deuxième effet Kiss Cool, c’est que certaines d’entre elles se retrouvent ensuite confrontées à des hommes qui utilisent leur position d’autorité, la fragilité des victimes et l’omerta institutionnelle pour les salir encore davantage.
Tant que les hommes ne seront pas dérangés dans leur petite routine, rien ne changera.
Et le pays des droits de l’homme ne sera jamais celui des droits des femmes.
Pendant ce temps, le compteur des féminicides continue de grimper. Presque dans le silence. Ou accompagné d’insultes.
Alors puisqu’il n’est pas bien vu d’appeler à la violence — même quand les femmes en sont les victimes systémiques.
Appelons au moins à une chose : la grève.
Une grève féministe.
Totale.
Et, s’il le faut, reconductible.
Pour aller plus loin :
Violences sexuelles : 86 % de classements sans suite
Yo te creo, je te crois : épisode 1/4 du podcast Féminisme, l’avant-garde espagnole | France Culture
#MeToo Police : enquête sur des violences sexuelles qui font système – Libération
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