Décrypter les mots, c’est déjà comprendre le pouvoir. Derrière des formules en apparence anodines se cachent souvent des histoires, des usages et des intentions politiques précises. Dans Derrière les mots, nous nous penchons sur ces termes qui façonnent le débat public pour en éclairer le sens, les détournements et les implications.
Cette semaine, nous revenons sur un mot qui suscite la polémique et c’est peu dire : l’Islamophobie.
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Pour certains de ses détracteurs, le mot islamophobie serait problématique en premier lieu de par son origine. Il aurait été inventé, selon eux, par les frères musulmans ou les mollahs iraniens à des fins de propagande islamiste. C’est par exemple le cas de Manuel Valls, qui, en 2013, affirmait, dans une interview au Nouvel Obs, je cite : “Derrière le mot ‘islamophobie’, il faut voir ce qui se cache. Sa genèse montre qu’il a été forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 1970 pour jeter l’opprobre sur les femmes qui se refusaient à porter le voile.”
Pourtant, comme indiqué la même année, dans leur ouvrage Islamophobie – Comment les élites françaises fabriquent le “problème musulman“, par les sociologues Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat,”Il n’existe pas de réel équivalent à ‘islamophobie’ en persan et en arabe”. Dès lors on se demande bien dans quelle langue les intégristes iraniens dont parle Manuel Valls pouvaient bien jeter l’opprobre sur les femmes en question.
En outre, si après la révolution islamique de 1979, le régime iranien s’est bel et bien servi de la peur de l’Islam comme outil de propagande (sans pour autant inventer un mot pour la désigner donc), le mot Islamophobie est apparu bien plus tôt, en 1910. On doit son invention à trois français. Trois administrateurs-ethnologues ayant étudié l’islam en Afrique sub-saharienne. Rien à voir les mollahs. Rien à voir avec l’Iran.
En dehors des origines que certains lui prêtent, d’autres pointent le caractère non pertinent de l’étymologie du terme islamophobie au regard de ce qu’il est censé désigner. Ainsi, sur la page Wikipédia du mot, on peut lire que “l’islamophobie est un terme dont la définition ne fait pas consensus, dont l’étymologie se réfère à la peur ou la crainte de l’islam, mais dont le sens désigne surtout la notion d’une hostilité envers l’islam ou envers les musulmans.”
De nombreux noms communs munis du suffixe “phobie” (du grec ancien “phóbos”, qui veut dire “crainte, frayeur, effroi”), désignent bien une haine envers des groupes de population. C’est le cas par exemple du mot homophobie. Et il faut savoir que ce mot, lui aussi, fait parfois polémique. Certains pointent notamment le fait que le suffixe “phobie”, qui désigne une peur irrationnelle et donc un trouble mental, ne peut pas s’appliquer à la haine anti-homosexuels.
Concernant le terme islamophobie en revanche, c’est surtout autour de sa racine que le débat sémantique fait rage. Ses détracteurs estiment que son utilisation tendrait à créer une confusion entre la critique, légitime comme pour toute religion, de l’Islam, et la haine ou la discrimination que subissent les musulmans. Ils lui préferent ainsi l’appellation “racisme anti-musulman’”.
Qu’est-ce que le racisme ?
Selon le Larousse, le racisme est une “idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, autrefois appelés « races », ainsi qu’un comportement inspiré par cette idéologie.” Par ailleurs, le dictionnaire ajoute que le mot racisme peut aussi désigner, au sens “figuré” et “par exagération”, une “attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes comme, par exemple, le racisme anti-jeunes.”
Selon toutes apparences, le terme “racisme antimusulman” correspond, lui aussi, à cette seconde définition. Sauf que ce sens figuré, employé, justement, “par exagération”, pour citer de nouveau le Larousse, n’ouvre-t-il pas, lui aussi, la porte à quelques confusions ? Plus précisément, ne contribue-t-il pas à ce que l’on confonde origines, nationalités et religions ?
En réalité, ce sont ces confusions-là qui sont dangereuses, à l’image de l’amalgame qui est fait entre les juifs, les israëliens et le gouvernement d’Israël. Celui-là même qui rendrait un passage de la loi Yadan, sur laquelle devra trancher l’Assemblée nationale le 16 avril, extrêmement problématique (pour ne pas dire dangereuse), par le fait que son texte assimile la critique d’Israël à l’antisémitisme ?
Finalement, le terme le plus approprié pour désigner la haine anti-musulman serait peut-être musulmanophobie. Ou, si l’on veut, une fois pour toute, séparer la peur irrationnelle de la haine, on peut aussi remplacer le suffixe “phobie” par le préfixe “mis”, issu du grec ancien “mîsos”, qui veut dire “haine” et que l’on retrouve déjà, par exemple, dans les mots “misantropie” ou encore “misogynie”. Ce qui donnerait : misomusulmanie. Ce terme sonne un peu étrange à l’oreille, je vous l’accorde… Et puis si le terme islamophobie date d’il y a un peu plus d’un siècle, s’il est entré dans le petit Robert il y a plus de vingt ans, pourquoi ne pouvons-nous pas simplement nous en accommoder ? Au fond, hurler au risque de confusion, n’est-ce pas prendre les gens pour des cons ? Pour des imbéciles incapables de comprendre, par son contexte, le sens d’un mot polysémique ?
À méditer, comme dirait l’autre.
Sources :
Manuel Valls : “L’islamophobie est le cheval de Troie des salafistes”
“Islamophobie”, un terme vieux d’un siècle mais toujours contesté
Non, le terme “islamophobie” n’a pas été “créé par l’ayatollah Khomeini” | Factuel
Définitions : racisme – Dictionnaire de français Larousse
Réflexions autour de la notion d’homophobie : succès politique, malaises conceptuels et application empirique | Cairn.info
Proposition de loi Yadan contre l’antisémitisme : les réserves de la CNCDH