Ils ont méprisé une génération. Après ils s’étonnent qu’elle leur explose à la figure.

Ils ont méprisé une génération. Après ils s'étonnent qu'elle leur explose à la figure.
Mobilisation lycéenne à Paris, le 6 octobre 2026 – © Jacques Julien/Alamy Live News

« De toute façon, les jeunes y savent rien faire d’autre que de regarder des tiktok et des influenceurs toute la journée qui leur grillent le cerveau ».

« Ils connaissent rien à la vraie vie, ils sont dans leur monde, ils apprennent rien à l’école”.

Vous reconnaissez bien sûr les repas de famille et l’analyse fine et étayée de tonton Gilbert. (Pardon à tous les Gilbert).

C’est en fait peu ou prou l’avis partagé depuis maintenant une vingtaine d’années (si, si, prenez votre coup de pelle) par à peu près tout le monde, avec plus ou moins de nuances. 

De fait, aujourd’hui, on s’esbaudit devant des pancartes de revendications sous forme de punchlines qui font mouche, on tombe le cul par terre quand une jeune lycéenne voilée exprime avec tant de justesse les failles et injustices du système et on ne comprend pas que ce mouvement ne s’arrête pas de lui-même au bout de quelques heures, étant donné “la capacité de concentration d’un poisson rouge de tous ces jeunes”. (Et la pluie : le jeune est soluble dans l’eau, c’est la première loi de la physique politicienne). 

Car oui, il y a ceux qui se réjouissent soudain de voir une jeunesse en mouvement, lettrée et revendicative, ceux qui savaient depuis longtemps de quoi ces jeunes étaient capables et qui sont ravis qu’on le remarque enfin et… ceux qui sont totalement pris de court.

(Et n’oublions pas les irréductibles, ceux qui sont “allés à l’école dans les tranchées de Verdun, et c’était horrible, mais ils n’en sont pas morts!!!”. Bref, ceux qu’on appellera génériquement “les vieux cons”, quel que soit leur âge et qui, de toute façon, ont systématiquement raison)



Mais d’où vient-elle, cette dissonance cognitive ?

Piste de réflexion :
 le mépris, parce que (c’est bien connu) il est impossible de regarder des tutos make-up de Dubaï et d’avoir deux neurones en état de marche.


Une certaine génération, toutes classes sociales confondues, n’a pas voulu voir la révolution culturelle des réseaux sociaux. « Trop compliqué de maîtriser l’outil » ; « Mais ça sert à quoi ? Pour se parler on a qu’à se voir » ; « Oui ben ça durera pas, c’est juste une mode ». Ce n’est pas de la mauvaise volonté en soi, c’est le gap générationnel. D’ailleurs Platon en parlais déjà (ou Socrate, je ne sais plus).

Puis il y a ce mépris de classe. Ne pas faire comme tout le monde, se montrer un peu excentrique pour se démarquer, ou pour ne pas tomber dans la fange de la populace. Un peu comme Sarkozy qui « sait très bien cuisiner mais qui s’y refuse, par principe ». (dixit je sais plus quel biographe de Cour). De même que la génération d’avant avait méprisé la télévision, et encore avant la radio, et je suis sûre que si on creuse, on en trouvera qui ont méprisé l’électricité et peut-être même la roue.

Pour eux, les réseaux ne sont là que pour du divertissement, de l’« entertainment » : remplir avec du rien le temps de cerveau disponible des plus jeunes. Pas de réflexion, pas de “culture”. Juste de la consommation d’images poussée à son paroxysme.
 Alors oui, on ne va pas se mettre des œillères, une grosse partie du flux internet, “C’EST DE LA MERDE !”  (merci Jean-Pierre pour cette intervention).

Ce faisant, ils ont  raté le petit pourcentage de contenu intéressant, informatif et pas mainstream qui réussit lui aussi à atteindre ce petit temps de cerveau disponible, la grosse majorité de la population et des politiques s’étant refusé à voir cet outil et à s’en servir.

Petit flashback : En 2017, Timéo a neuf ans, il est insouciant mais il voit quand même que ses parents sont bien dégoûtés de Hollande, qu’il fait moins de sorties et que ça parle beaucoup d’argent (qui manque) à la maison. Malgré tout, il aura un téléphone portable pour son anniversaire, comme les copains.

Dix ans plus tard, Timéo n’est pas parti en vacances depuis 5 ans, il n’a pas tout compris aux gilets jaunes mais ça l’a quand même un peu marqué et surtout, il vit et voit le monde à travers cette petite boîte magique qui lui propose des vidéos de chats, des pubs de fringues pas cher, de la musique, des vidéos hyperviolentes, de la cuisine, des fake-news, des podcasts éducatifs, du porno, des infos, et aussi Jean-Luc et Marine.

Parce que mine de rien, au milieu de ce ventre mou de pensée unique et pantouflarde , certains se sont penchés sur le sujet et y ont vu du potentiel. Et Mélenchon a été un pionnier. Il a vite compris les codes, la communication, comment parler à la nouvelle génération.Voilà.

Ls disciples de Le Pen aussi. Mais eux,c’est différent : ils avaient déjà l’habitude de naviguer hors des sentiers battus, le format des réseaux est tellement fait pour eux. (Oui, je sais on ne navigue pas sur un sentier.)

Dès lors, au lieu de hurler à la manipulation de masse comme des huskies un soir de pleine lune, les autres partis ne devraient-ils pas plutôt se reprocher à eux-même d’avoir méprisé cet espace, (tout occupés qu’ils étaient à regarder leur photos sur du papier glacé ou à chercher la lumière flatteuse des plateaux télé) et d’avoir sous-estimé l’intelligence de toute une génération et son rapport au réel ? À cause de leurs politiques à court terme ? De leur incapacité à prévoir sur le temps long ? Parce qu’à dix ans ou quinze ans, Timéo ne vote pas, donc n’a pas d’importance ? Leur certitude de rester au pouvoir en s’entre-bouffant ? (Non, sans rire, ce spectacle pathétique d’entre-soi politique et de guerres intestines est juste écœurant et il participerait du “désintérêt”  des gens envers la politique que ça ne m’étonnerait pas).

Pendant ce temps, Timéo a grandi. Aujourd’hui, il a 18 ans et il va voter après avoir subi dix ans de Macronisme, de politique de casse sociale et de destruction du service public. Timéo n’a connu que l’école, donc il se bat pour elle, pour son avenir d’étudiant si Parcousup ne le balckliste pas et si on ne réduit pas trop les bourses et les APL…

Parce qu’au milieu de ce marécage sulfureux (et dépourvu de Shrek) qu’est le World Wide Web, Timéo a pu trouver des média qui ont fait l’effort de s’adapter pour lui parler, pour vulgariser et non se gargariser, à la différence des médias traditionnels qui se contentent, sur les réseaux, de mettre des titres d’articles putaclics pour faire des vues, (z’ont rien compris) ou comme n’importe quel TikTok de Gaby (non la gênance là, faut arrêter monsieur), peut-être que grâce à ça (et un peu à l’école malgré son délabrement) Timéo a pu se forger un esprit critique et se retrouver à formuler des commentaires et revendications audibles, lisibles et légitimes sur le monde qui l’entoure.

Que face à lui, surdité et aveuglement soient la seule réponse, symptômes d’une peur panique de disparaître liée à cette fin de règne, bha ça, Timéo, ce n’est pas son problème.

La vérité d’abord

À propos de La pensée du jour

Cette rubrique accueille des chroniques, des lettres, des récits. Ici, la vérité est d’abord une exigence de bonne foi : dire d’où l’on parle, ne pas travestir, ne pas humilier.
Le “je” n’est pas un argument d’autorité : c’est un point de départ. Il ne remplace ni l’enquête, ni les données, ni le débat.

Auteur-ice

Dans la même catégorie