“Les États-Unis ont une histoire violente” ; “Ronald Reagan avait lui aussi été la cible d’un attentat au même endroit” ; “La violence politique est historiquement très présente aux États-Unis et, en ce moment, la polarisation de la société lui est favorable” ; “Donald Trump a été la cible d’une cinquième tentative d’assassinat. Il faut dire que les présidents américains ont toujours été très exposés.”
Tels sont les éléments avancés par les médias, chaînes d’information en continu en tête, pour expliquer pourquoi Cole Allen a fait irruption à l’hôtel Hilton de Washington où se tenait le dîner des correspondants de la Maison Blanche, avec pour objectif d’assassiner des membres de l’administration Trump. Des analyses étayées sur place, entre autres, aux abords du domicile de l’assaillant, par deux pelés et trois tondus se disant “horrifiés par la violence politique actuelle” ou encore par “l’omniprésence des armes à feu” dans le pays. Il est vrai qu’il n’y a rien de tel qu’un micro-trottoir pour comprendre un fait aussi grave et complexe que celui-ci (non). Et il est vrai, aussi, que cette tentative d’assassinat est assimilable, en tous points, aux tentatives d’assassinat dont furent victimes d’autres présidents états-uniens (non plus).
Se rappeler que nulle démocratie n’est éternelle
Je ne nie pas le fait que les États-Unis se sont construits dans la brutalité. Ni que la violence politique émaille leur histoire. Cependant, ces réalités historiques n’expliquent pas le “pourquoi”. Seulement le “comment”. Elles expliquent les armes à feu plutôt que les pancartes, la volonté de tuer plutôt que de jeter des tomates, des œufs ou des pots de peinture. Elles omettent le contexte. Un contexte hallucinant si on prend ne serait-ce qu’un peu de recul sur la situation actuelle aux États-Unis (imaginez votre vous de 2023 atterrir en 2026 et apprendre ce que sont devenus, en l’espace de quelques mois, les États-Unis). Et un contexte qui a le pouvoir de rendre fou n’importe quel citoyen américain qui, jusqu’à récemment, pensait vivre en démocratie. Et que cette démocratie serait éternelle.
Nulle démocratie n’est éternelle, c’est un fait. Jusqu’ici, en France, nous nous en souvenions. Nous savions ce qu’était une dictature, ce qu’elle impliquait, concrètement, pour les gens. Nous savions quels étaient les ravages du fascisme, du nazisme. Sauf que depuis quelque temps, ce souvenir semble s’être évanoui. Le traitement médiatique dont fait l’objet la fusillade du Hilton en est l’un des symptômes. On se demande si “la personnalité de l’assaillant” pourrait expliquer son geste. On compare son geste à celui de John Warnock Hinckley Jr. qui, devant l’entrée du même hôtel, avait tiré sur Ronald Reagan en 1981 (Atteint de troubles mentaux, l’homme avait attenté à la vie du président républicain pour impressionner Jodie Foster.). Et on se dit que “la société américaine, vraiment polarisée, engendre bien des violences”.
Quand les journalistes confondent polarisation de la société et oppression du peuple
Qu’est ce que la polarisation en politique ? Selon le petit Robert, il s’agit d’une “division en deux opposés nettement distincts”. Par exemple, “la polarisation du débat politique.”
Dès lors, lorsqu’on dit qu’une société est polarisée, on se réfère, implicitement, à un phénomène symétrique. Autrement dit, il y aurait la moitié des gens qui dit “rouge”, l’autre moitié qui dit “bleu”, aucun des camps ne se résolvant à faire des compromis avec l’autre, car “c’est nous contre eux et, si tu n’es pas avec nous, tu es avec eux”.
Dans les États-Unis de Trump, de quelle “symétrie” parlons-nous ? Avons-nous encore affaire, en 2026, à l’opposition de deux camps, si ce n’est similaires, au moins comparables ? La démocratie américaine permet-elle toujours aux citoyennes et citoyens américains de faire valoir leurs droits et d’exercer leurs devoirs et ce, quels que soient leur origine, leur sexe, leur genre, leur orientation sexuelle ? La presse est-elle, concrètement, toujours libre ? Les contre-pouvoirs (sans lesquels la démocratie n’est plus), tels que les États, le Congrès, ou encore la Cour Suprême (dont six juges sur neuf sont aujourd’hui conservateurs), ont-ils encore la possibilité d’agir face à un Donald Trump qui gouverne par décrets et prend des décisions aussi graves que celle d’intervenir sur le sol d’un pays étranger sans en aviser le Congrès, comme ce fut le cas lors de l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela ? Peut-on dire d’un pays dans lequel sont bannis les livres d’auteurs comme Orwell, Hemingway ou Salinger, que c’est encore une démocratie ? Peut-on dire d’une administration qui tue des manifestants pacifiques, comme Renee Good et Alex Pretti, abattus à Minneapolis par des agents de l’ICE, qu’elle respecte l’état de droit ? Peut-on dire d’un président qui, quelques mois avant les élections de mi-mandat, fait voter une loi qui pourrait empêcher des millions de personnes, notamment des femmes et des minorités, de participer au scrutin, qu’il est un grand démocrate ?
Le dénoncer comme je suis en train de le faire, est-ce être “polarisé” ? Y a-t-il une symétrie entre une administration qui détruit méthodiquement tous les garde-fous démocratiques d’un pays et le peuple qui la subit au quotidien voyant, impuissant, sa patrie se muer chaque jour un peu plus en dictature ?
Contrairement à Donald Trump, qui défend un recours plus systématique à la peine de mort, j’estime que personne ne mérite de mourir. Même la pire des raclures. Cole Allen a au contraire pensé que, par les méfaits qu’il a commis, Donald Trump, qu’il qualifie, dans le manifeste qu’il a envoyé à ses proches avant les faits, de “pédophile, violeur et traître”, méritait de mourir. Et si “l’histoire violente des États-Unis” peut effectivement expliquer le “comment” de son geste, c’est, en revanche et surtout, la violence que Donald Trump et son administration font subir au peuple américain qui en explique le “pourquoi”.
Pour aller plus loin :
Ce que l’on sait de Cole Tomas Allen, l’assaillant du dîner des correspondants à Washington
« american violence » | lhistoire.fr
Les États-Unis (1783-1869) – Une grande nation naît dans la violence – Herodote.net
Régime de Vichy : comment sombre une démocratie | CNRS Le journal
1981 : la tentative d’assassinat contre Ronald Reagan devant l’hôtel Hilton de Washington | INA
Aux États-Unis, une Cour suprême acquise aux juges conservateurs – franceinfo
Voulu par Trump, le SAVE America Act menace le vote des femmes et des minorités
Un an sous Trump : 5 preuves de la dérive autoritaire des États-Unis – AMNESTY FR
Etats-Unis : L’administration Trump veut faciliter les exécutions fédérales des condamnés à mort
Read White House Correspondents’ Dinner gunman Cole Allen’s full anti-Trump manifesto
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