On va parler du graal.
Ce qui fait rêver tant de gens.
Ce qui permettrait, paraît-il, de se prélasser tranquillement sur son canapé devant la télé : le RSA.
Avant, cela s’appelait le RMI : le revenu minimum d’insertion.
Mis en place par Michel Rocard en 1988, avec une idée simple : dans un pays comme la France, l’une des grandes puissances économiques du monde, il n’était pas concevable que des êtres humains n’aient rien pour vivre. Absolument rien.
C’était un minimum. Littéralement.
Le RMI a grandi. Enfin non, il a évolué.
Un peu comme un Pokémon de milieu de niveau : il est devenu le RSA, le Revenu de solidarité active.
Avec l’évolution, les règles ont évolué aussi.
Le RSA peut être un complément de revenu quand les vôtres sont très faibles. Et la notion de revenus s’est considérablement élargie.
Mais il y a un détail intéressant :
le RSA est l’une des aides sociales avec le plus fort taux de non-recours.
36 %.
Cela signifie que 36 % des personnes qui auraient droit au RSA ne le demandent pas.
Alors qu’elles pourraient, paraît-il, se prélasser dans leur canapé en sirotant des cocktails pour la somme astronomique de 646,52 € par mois pour une personne seule sans autre ressource.
Peut-être n’ont-elles pas de canapé.
Ou peut-être n’ont-elles pas eu l’ARS — la fameuse allocation de rentrée scolaire — pour s’acheter un écran plat.
Une partie de la population ne demande pas le RSA tout simplement parce que les démarches administratives sont un enfer.
Un peu comme dans Les 12 travaux d’Astérix, quand il faut récupérer le laisser-passer A38 dans la maison qui rend fou.
Sauf que maintenant, il faut aussi maîtriser les outils numériques.
Et pour un certain nombre de nos concitoyen-nes, c’est tout simplement impossible.
D’autres ne savent même pas qu’iels y ont droit.
(J’utilise le pronom iel à dessein. Oui, c’est engagé.)
Parce qu’iels travaillent un peu.
Mais trop peu pour vivre.
Ou parce qu’iels sont étrangèr-es et que l’accès aux droits est un parcours d’obstacles.
Et puis il y a celles et ceux qui ne demandent pas le RSA par choix.
Eh oui.
Les feignasses ne sont donc pas toutes des assistées ?
En réalité, certaines ont simplement leur dignité.
D’une part, beaucoup refusent d’être perçues comme des assistées.
Après des années de discours politiques et médiatiques insultants, la dignité des personnes est régulièrement piétinée. Alors certaines préfèrent s’en passer.
Et puis il y en a qui ont essayé.
Et qui ont renoncé.
Parce que les contrôles exercés par certains départements sur les bénéficiaires du RSA sont parfois tout simplement inhumains.
Pas “inhumains” au sens figuré.
Inhumains au sens strict : en dehors de l’humanité que l’on doit à des êtres humains.
Pour percevoir le RSA à taux plein — la fameuse fortune de 646,52 € — il ne faut aucun autre revenu.
Et surtout, il faut le prouver.
Relevés bancaires à l’appui.
Nous y voilà.
Les plus pauvres d’entre nous doivent, pour toucher le minimum vital, un minimum qui ne leur permet même pas de sortir la tête de l’océan de la pauvreté, justifier chaque entrée d’argent sur leur compte bancaire.
Vous vendez quelques affaires chez vous pour acheter des boîtes d’épinards à 1 € ?
Attention : activité potentiellement lucrative. 50 € qui arrivent chaque mois, non déclarés ? Trois mois de suspension de RSA.
Pendant cette suspension, quelqu’un vous fait un virement pour vous aider à payer votre loyer ?
Eh bien vous n’êtes peut-être pas si démuni-e que cela, après tout.
Dans le département du Finistère, les contrôleur-euses remontent trois années en arrière dans les comptes bancaires des présumé-es fraudeur-euses.
Un chèque de 30 € apparaît ?
Qui l’a fait ?
Pourquoi ?
Il faut aller chercher une attestation de la personne qui l’a émis.
Et ainsi de suite pour chaque entrée d’argent.
Dans une enquête de Libération qui suit depuis cet été les pratiques de ce département, on découvre aussi que certains loisirs financés par des cagnottes peuvent être contestés.
Motif ?
« Ces gens-là n’ont pas à avoir ce genre de loisirs. »
En l’occurrence : un saut en parachute.
Avec l’allocation de rentrée scolaire, on savait déjà que les pauvres étaient supposé-es incapables de gérer leur argent.
Désormais, on apprend aussi qu’il faudrait leur apprendre à se distraire selon leur classe sociale.
À ce rythme-là, il ne manquera bientôt plus que des enclos réservés aux pauvres.
Ces contrôles sont tellement violents qu’ils ont évidemment des conséquences sur la santé mentale des allocataires.
Et cela, c’est extrêmement grave.
Car plus on descend dans l’échelle des minima sociaux :
- plus les conditions d’accès sont complexes
- plus les contrôles sont violents
- plus les personnes sont maltraitées
Autrement dit : moins on a d’argent, moins on a de droits, moins on est respecté.
C’est pourtant l’inverse qui devrait se produire.
Il s’agit de minima sociaux.
Ils devraient être presque automatiques.
Vous traversez un accident de parcours : perte d’emploi, séparation, maladie, violence…
Vous n’avez plus de revenus ?
La solidarité nationale devrait simplement vous garantir le minimum pour survivre.
Pas nécessairement un revenu universel d’autonomie comme le proposait Benoît Hamon — même si la proposition était très intéressante par ailleurs.
Mais au moins cesser de traiter les allocataires du RSA comme des fraudeur-euses en puissance.
Aujourd’hui, dans la France de Macron, si vous êtes pauvre et que vous avez besoin de la solidarité nationale, il faudra montrer patte blanche.
Si vous venez de démissionner parce que votre patron vous a violée, et que vous avez besoin du RSA pour ne pas sombrer, il faudra :
- raconter votre histoire
- prouver votre bonne foi
- et effectuer au moins 15 heures d’activité par semaine
Voilà la société que certain-es réclament.
C’est celle qu’applique aujourd’hui Maël de Calan dans le Finistère.
Heureusement, il existe encore des résistant-es.
Des gens qui disent non et portent ces pratiques devant la justice.
Lui souhaite évidemment les faire condamner pour abus de droit.
Parce que les pauvres, après tout, ne devraient pas avoir le luxe d’ester en justice.
Heureusement aussi que certains départements ont une autre vision.
Plutôt que de faire baisser artificiellement le nombre de bénéficiaires du RSA en les radiant à la chaîne, certains travaillent sur le non-recours.
C’est le cas notamment de la Meurthe-et-Moselle ou de la Loire-Atlantique.
La Meurthe-et-Moselle va même plus loin : elle associe des bénéficiaires du RSA, comme d’autres publics en insertion, à son conseil consultatif du service public de l’insertion et de l’emploi.
Résistons donc à celles et ceux qui pensent qu’être pauvre est un crime !
Pour aller plus loin :